samedi 26 février 2005
Dessiner un mouton
Par Philippe Curval :: Général
La nourriture ne sera plus ce qu'elle était. C'est une mutation inéluctable que subi la production alimentaire. Pour les technocrates de la gastronomie domestique, il ne s'agit plus de faire humer, d'émouvoir les papilles gustatives, mais de saliver du regard. La table de demain sera d'abord visuelle. Peu importe la consistance des chairs, leur fumet, la fraîcheur des mets, la saveur des légumes, la provenance des laitages. Toutes ces notions sont périmées. Dans l'avenir, nous mangerons par les yeux. Ainsi, pour exclure l’idée de viande dans le processus de reconditionnement des palais et des estomacs, le concept de base est de supprimer les appellations désuètes, telles que mouton, bœuf, veau, agneau, poulet etc. qui s'opposent à cette nouvelle gastronomie oculaire.
Par exemple, le poulet, entrant dans le circuit moderne de la production industrielle de viande s'appellera désormais le PAC, sous entendu, poulet prêt à cuire. Et pour attaquer un marché plus vaste, le PSI, sera le poulet standard international. Un grand pas sera franchi. Car, quand vous préparerez un PACPSI au four, pas question une seconde d'évoquer les dures journées du poulet dans les élevages concentrationnaires. La chose sera conditionnée, vidée, colorée de telle façon qu'elle ressemble à un ballon rôti. On peut perfectionner l’idée. En retrouvant des ailes, des pilons, des os en plastique coloré à l’intérieur. Tels des fèves dans une galette.
Les entreprises préparent leur reconversion. Dans un premier temps, ils devraient s'attaquer au lapin, dont l'image sentimentale est chère au cœur de nombreux humains qui ne pratiquent pas la politique du clapier. Las de la ferme et de ses horreurs sournoises, égorgement, étouffement, saignement. Le citadin contemporain ne supporte plus de voir ces pauvres bêtes suspendues à l'étal des bouchers. Des études de marché le révèlent, les chaînes de production vont se lancer. But : séparer l’animal de sa viande en proposant des râbles désodorisés et scalpelisés sous plastique aseptisé. Comble de la distanciation, les industriels devraient offrir en prime au nouveau produit le look de Bugs Bunny.
Ce qui frappe dans ce travail de restructuration de l'animal en loukoum protéinique qu’on aperçoit déjà dans les supermarchés, c'est l'hypocrisie de la démarche. Tel le Vatican transformant progressivement la chair et le sang du Christ en une pastille de pain azyme, les futurologues de l'alimentaire veulent effacer l'idée d'abattage dans l’esprit des consommateurs. Tant qu'à faire et pour le même goût, ils feraient mieux de se pencher sur la création de viande de synthèse, ce qui est possible à court terme. Voilà qui épargnerait des millions d'animaux et des larmes faciles.`
Sur ce plan, il n'y a qu'à suivre la voie des Japonais, qui ont déjà réalisé un produit à base d'ail et de ginseng qui aurait exactement le goût de la truffe. Eux sont prêts à concevoir une poularde truffée cubique dont aucun élément ne serait naturel. Et pourquoi pas un camembert trapézoïdal à base de pâte de soja et de nyoc man. Dessine moi un mouton, diront les petits princes de demain quand ils auront faim. On leur offrira un nuage…de barbe à papa.
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