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le Carnet particulier

de Philippe Curval

samedi 20 mars 2010

Des nouvelles de Kantor

Le premier croissant de la quatrième lune de Kantor, près de 78 000 contestataires se sont présentés pour une manifestation silencieuse, revêtus de parures ou de vêtements, selon un parti pris identitaire souhaité par l’artiste austral, Cerpen Icktun. Dans un climat de radicale étrangeté, les participants ont convergé en masse devant l'installation aléatoire du Grand Choral Signifiant.

Réputé pour ses performances collectives, privilégiant le silence dans les lieux initialement prévus pour l’expression orale, Cerpen Icktun a demandé à tous les participants d’imaginer des prolongements hétérogènes au corps, de produire des actes vestimentaires inconvenants, induisant des postures suffisamment provocantes pour que le rassemblement prenne une dimension factieuse.

La garde suprême des nudistes vigilants a essayé de s’opposer par sa présence tonitruante à cette tentative de subversion caractérisée à l’égard des normes kantoriennes, sans y parvenir.

Un contre-manifestant trisexuel âgé de 38 ans, appartenant au groupe de la tribune des écorchés de Blognour, s’est présenté recouvert d’une robe de viande crue fonctionnant comme une vanité contemporaine. Il a été vêtu de coups par des supporteurs de l’artiste appartenant au Virage Vestimentaire, qui voyaient dans ce geste une atteinte à l’intégrité de leur protestation. Ses jours ne sont pas en danger.

"Il a été difficile de convaincre les partisans multisexuels d'enlacer les participants asexuels et vice versa”, a reconnu l'artiste austral. Mais je me suis senti très heureux quand finalement je suis parvenu à photographier cette ultime pose où l'on voit tout le monde se lier par les manches, en exécutant un transfert autiste devant cet infâme Temple du bruit que nous impose la dictature kantorienne, a conclu Cerpen Icktun.

"Jamais je n'aurai l'opportunité de me taire avec tant de passion", s'est enthousiasmé Psah Urt, un étudiant de 19 ans, ravi d'avoir tenté cette expérience unique.

Notre guide, le grand Nu assourdissant de Kantor, a stigmatisé le caractère tribal de cette tentative, qui risque de fausser le résultat des élections régionales. “Il s’agit d’une trahison de la nudité constitutionnelle. La notion de l’intime doit être accompagnée d’un contrôle permanent et ne doit pas donner naissance à des pratiques désordonnées questionnant nos standards de beauté" a-t-il proféré. Puis il a poussé un cri de rage qui a créé un tsunami contre-révolutionnaire sur les terres australes.

A cet instant, personne ne peut préjuger des résultats.

vendredi 19 mars 2010

Regardez les moutons

J’étais dans un ascenseur immobile, sans porte et sans trappe de sortie. Les parois de métal vert renvoyaient une lumière glauque qui sourdait du sol. De temps à autre, l’appareil grimpait d’un étage ou descendait, puis s’arrêtait. Je frappais de mes poings de tous côtés pour attirer l’attention éventuelle de quelqu’un qui passerait par l’escalier ; puisqu’il y avait des paliers, il devait bien avoir un escalier. Je criais, hurlais, en vain.

C’est alors que je me suis calmé, que j’ai pensé : peut-être qu’aucun immeuble n’est construit autour ? que je marine dans un conteneur littéraire qui traverse de la cave au plafond un salon du livre quelconque ? À moins que je ne sois dans un blog. C’est ça, dans mon blog où je me suis enfermé dans le silence depuis plusieurs mois. Et je me suis éveillé.

Sur ma table de nuit, se trouvait Regarde le soleil de James Patrick Kelly. Je venais de l’achever la veille, il voulait que je parle de lui.

Voilà, en effet, un roman qui doit souffrir, car il n’est pas facile de se le procurer chez un libraire. Plutôt que de nommer Les moutons électriques l’éditeur qui l’a publié, j’adopterai volontiers une autre appellation, Les moutons éclectiques. Car la transhumance des ouvrages vers les librairies manque singulièrement d’énergie. En somme, cette maison édite des livres pour se faire plaisir. S’il y a des lecteurs, tant mieux, s’il n’y en a pas, tant pis pour eux. Il est vrai qu’en cette époque subsidiaire…

Sans un courriel à Jean-François Ruaud qui en est le bélier, que je remercie pour avoir choisi ce très beau roman et me l’avoir envoyé, je n’aurais pas eu l’occasion de le tenir entre mes mains. Quel dommage ç’aurait été !

Publié à l’origine en 1989, il s’agit d’un texte superbe dont l’un des sujets principaux est basé dur le thème de “l’avatar”. James Cameron aurait bien fait de s’en inspirer pour écrire le scénario de son film. Je soupçonne qu’il n’aurait pas eu le succès qu’il a connu. Au moins aurions-nous profité d’un chef-d’œuvre du cinéma de science-fiction. Ce qui n’est pas le cas. Passons sur la couverture aussi prétentieuse qu’indigente, le livre a un joli format, une belle typographie, c’est déjà ça.

Mais le mieux, comme dans tous les bons romans, c’est le corps du récit qui survit au travail d’un traducteur à l’écriture hasardeuse, tant on a parfois l’impression qu’il ne saisit pas exactement le sens des mots qu’il emploie, sans compter les coquilles. Car James Patrick Kelly est un auteur subtil, dont la pensée est si originale qu’elle triomphe de tous les dangers.

Ne croyez pas qu’il suffit d’avoir des implants performants pour vous transformer en extraterrestre grâce à une technologie d’exception. Même si vous savez tout du monde que vous abordez — malgré vous puisqu’on vous l’a injecté dans le cerveau. Les liaisons entre votre personnalité profonde et celle (modifiée) qui essaye de s’adapter au gré des événements et des rencontres sur une planète étrangère, ne sont pas de tout repos. Philip Wing, un terrien, architecte connu pour son célèbre Nuage de verre, va rapidement s’en apercevoir en débarquant sur Aseneshesh. D’abord quand il découvre l’aspect des habitants auquel il ressemble désormais, leurs mœurs, leur nourriture; les enjeux politico-religieux d'une complexité inouïe; surtout lorsqu’il risque d’être la proie de leurs pratiques sexuelles hermaphrodites multiphasées. Aussi Wing, va-t-il tenter de recourir à des interfaces de lui-même pour survivre, afin de construire le mausolée de Teaqua, déesse du peuple Chani, qui lui a été commandé.

Quand vous aurez lu ce petit résumé, ne songez pas un instant que vous aurez compris le sujet de Regarde le soleil. Si le parcours de Wing en terre étrangère, les réactions, érections, qu’il lève chez les Chanis, s’affirme le thème dominant, des surprises inédites vous attendent qui ont rapport avec le goût de l’immortalité, les transmetteurs à tachyon, la colonisation galactique par des êtres supérieurs, le conflit des générations.

Sans jamais perdre de vue l’aspect spéculatif, patascientifique de son récit, Kelly joue avec l’esprit de son lecteur pour susciter chez lui des impressions inconnues, pour lui faire sentir l’Autre, vivre en milieu perturbé, perturbant. C’est un passionné de science-fiction ethnologique, comme Wolfe avec La cinquième tête de Cerbère, comme je l’ai été avec La face cachée du désir (tu finiras un jour par parler de toi m’a pronostiqué 42. Je viens de lui donner raison).

Si vous aimez sans concession une S.F. littéraire, inventive, libérée des contingences commerciales, universitaires (qui semblent aujourd’hui la menacer), n’hésitez pas à regarder le soleil avec James Patrick Kelly.

Vous serez vraiment ébloui.

lundi 11 mai 2009

Terrible moi de mai

Au départ de Paris, il faisait 25°, treize à l’arrivée en baie de Somme. Sortant de la voiture, j’emmitouflai mon blog frileux sous ma veste pour qu’il n’attrape pas un refroidissement fatal. Car un blog givré ne se déguste pas comme un sorbet. Je marchai sur la pelouse exsangue. Quand je dis pelouse, c’est nettement exagéré, disons qu’il s’agit d’un petit rectangle de terrain recouvert d’herbe par endroits, clos de murs et ceint de végétation. Soudain, lui qui me parle si peu tant il est paresseux du verbe, m’a dit :

« Pour changer, raconte-leur un peu ta vie personnelle. — Aucune raison, lui ai-je répondu, nul ne s’intéresse à mes affaires. Si je t’emmène avec moi, c’est pour évoquer l’actualité de la science-fiction. — Justement, ton jardin, ressemble à un vrai film catastrophe. » Il n’avait pas tort.

Terrible mois de mai où je surveille le réveil des arbres, des arbustes, des plantes à la suite d’un redoutable hiver. Déjà, le céanothe avait flanché à la fin de l’année 2008. La dernière branche qui avait survécu et fleuri dans un jaillissement de peluches bleu ciel s’était flétrie. Bois sec, je l’avais scié. Le mimosa, qui a sombré sous le gel, dresse ses fleurs et ses feuilles solidifiées par la mort tel un épouvantail. Le jasmin n’est plus qu’un entrelacs de brindilles jaunies. Le figuier tarde à sortir ses bourgeons. Sur ses branches pendent les fruits de l’an dernier, pas mûris, comme de petits testicules en guirlandes.

Même l’olivier, le camélia me donnent des frissons dans le dos avec leur air cachectique. Comme s’ils exprimaient un désespoir secret et se demandaient s’il ne valait pas mieux dépérir définitivement plutôt que d’affronter une prochaine saison abominable. J’en passe et de pires.

« Enfin, me direz-vous (si vous n’avez déjà zappé sur un autre site), quelle idée de faire pousser des plantes méridionales si haut dans le nord ? » « Très simple, vous répondrais-je, c’est de l’anticipation scientifique. Comme j’ai cru au réchauffement de la planète et que les quinze années précédentes semblaient donner raison à ces prédictions (à part la mer qui peine de plus en plus à recouvrir les sables durant les marées), j’avais transformé mon parallélépipède de verdure en paradis méditerranéen. » Comme quoi, l’anticipation scientifique ne tient pas toujours ses promesses et déçoit même les plus acharnés sur leurs positions.

À propos d’alternance entre la déception et l’enthousiasme, le meilleur exemple que je puisse donner concerne le roman que je j’achève à l’instant, sorti chez J.-C. Lattès, Fragment, de Warren Fahy. A priori, le sujet ne m’emballait pas. Une île perdue au milieu du Pacifique qui servirait de décor à un thriller époustouflant dans la lignée de Jurassic Park. Les dinosaures ont bien vécu aux frais de Steven Spielberg. Paix à leurs cendres. Les premières pages m’ont dissuadé… d’abandonner, tant l’introduction qui porte sur la disparition des espèces avec un luxe de détails ahurissants semblait riche en conjectures.

Passée la relation d’un débarquement sur une île inconnue en 1791, dans la lignée de Conan Doyle, j’ai failli nourrir le compost créé sur les ruines végétales de mon jardin avec le roman. Dialogues façon clip vidéo, psychologie des personnages pour série carton-pâte, une odeur d’effets spéciaux. Rien pour plaire.

Je m’accroche on ne sait pourquoi. Le flair d’un critique affiné par des années de métier ? Non, je n’y crois pas. En fait, je n’avais pas d’autre roman sous la main. Accroc, le manque !

Bien m’en a pris, vers la page 50, l’intérêt surgit. De surprenants débats sur l’origine des espèces, des controverses sur l’évolution, la place de l’homme sur notre planète, une spéculation agile sur les rapports entre sexualité et immortalité ; tout cela bien documenté, riche en développements paradoxaux.

Mais surtout, Warren Fahy détient un talent que j’apprécie, celui de savoir décrire des créatures impensables avec un réalisme, une véracité assez rares. On dirait des extraterrestres ! Mais non, ce sont des formes animales diverses réchappées d’un cataclysme primordial, survivant à l’écart de l’homme sur un continent perdu, désormais réduit à la taille d’une île suite aux dérives, aux bouleversements de la croûte planétaire.

Du lichen ravageur qui perce les blindages à la fourmi à roulettes en passant par la crevette tigre, etc., la faune, la flore possèdent un métabolisme à base de cuivre qui produit des monstres authentiques et originaux. Certains animaux ont un exosquelette intégré au corps, d’autres plusieurs cerveaux, de multiples yeux stroboscopiques, des pinces des griffes, des vrilles, des dents. Arthropodes ou arachnides ? Les deux à la fois ? L’expertise scientifique saura-t-elle répondre ? Le Président (des USA, bien entendu, il n’y en a pas d’autres), l’armée, les médias se mobilisent. L’état de terreur qui pèse sur les chercheurs, bouffés, pénétrés, dépecés, lacérés par des monstres affamés, laisse planer le doute.

Et quand un doute plane, tout lecteur doit se méfier qu’il ne lui retombe lourdement sur la tête.

Ce qui est le cas. Car Fahy semble aussi doué pour écrire des chapitres série Z que pour nous entraîner dans une S.F. de qualité, au-delà de l’aventure réellement excitante. Il suffit de savoir louvoyer entre les mauvais passages pour découvrir un happy end de l’évolution dont la logique irréfutable satisfait le lecteur au terme d’un vrai parcours du combattant.

Au Fleuve Noir, vient de paraître Feux croisés, de Nancy Kress. Que dire si ce n’est qu’il s’agit d’un roman fort bien fait, documenté, bien pensé. À propos de la colonisation d’une planète nommée Forêtverte où débarquent six mille individus très riches et fuyant la Terre en perdition. Qui se trouvent soudain nez à nez avec des extraterrestres imprévus, se renvoient la balle de la discorde entre les différentes factions qui composent la population fraîchement débarquée.

Comme elle l’a si bien prouvé dans la Trilogie des probabilités, Nancy Kress est une artiste en relations humaines. Peut-être a-t-elle perdu de la grâce qu’elle manifestait dans ses premiers romans sensibles et raffinés, comme Danse aérienne et les Hommes dénaturés. Au risque d’introduire un peu de pesanteur et plus de sérieux que d’habitude, de privilégier l’étude de mœurs à l’invention, le conflit psychologique à la spéculation, bref de s’éloigner un peu de l’esprit de la science-fiction tout en conservant ses apparences. Reste qu’il s’agit d’un excellent livre pour bibliothèque de fonds.

Voilà, mon blog douillettement installé dans son hamac, à quelques pas d’une lavande exubérante, contemple le flot monter sous le soleil qui lui réchauffe les os du cerveau. En effet, son organisme est aussi spécial que celui des créatures de Fahy : s’il paraît mou à l’extérieur, il est vraiment dur à l’intérieur.

lundi 23 février 2009

Charmeur d'uchronie

Sauver la planète, sauver les espèces, partout ces idées s’insinuent dans les esprits. Paradoxalement, en s’associant parfois à la technologie. Ainsi, récemment, 600 000 charmeurs de serpents ont fait la grève en Inde. Et ce n’est qu’une petite proportion de la profession puisque, paraît-il, ils seraient huit millions.

Quel rapport, demanderez-vous, avec mon introduction ? C’est qu’un lobby de défenseurs des animaux a obtenu, il y a dix ans, que le gouvernement promulgue une loi interdisant d’exercer ce métier dans les conditions où il est pratiqué. En capturant des cobras sauvages pour les charmer, donc en menaçant l’espèce de se raréfier. Ce qui, entre parenthèses, risque de priver d’une étape sur la voie du nirvana ceux qui prévoient de se réincarner sous cette forme de serpent. Jusqu’à ce jour, la police fermait les yeux.

Mais voilà qu’un charmeur, puis dix, puis cent sont arrêtés. La révolte gronde chez ceux-ci. S’ils n’ont plus de serpent, comment gagner des roupies ? sachant qu’ils ne connaissent que ce métier et qu’il n’est pas question d’en changer. Des voix conciliantes s’élèvent pour proposer qu’on crée des fermes où des cobras domestiques seraient élevés. Pas question, crient les charmeurs. Où serait le danger s’ils jouaient de la flûte devant des serpents familiers ? Sans le frisson, personne ne s’intéresserait à leur face à face avec des bêtes aux dards dépoisonnés.

Pire, une firme propose de créer des cobras artificiels au venin aussi mortel, à l’allure aussi réelle et que les vrais. Cette fois, sauveurs et charmeurs s’unissent pour protester. Les premiers parce la fabrique de serpents en plastique bourrés d’électronique entraînerait nécessairement la production d’effluents dangereux pour la santé ; les seconds parce qu’ils n’auraient pas les moyens d’en acheter.

La situation semble désespérée.

À propos de réincarnation, ceux qui n’auraient pas vu l'Homme sans âge (Youth without youth) de Francis Ford Coppola feraient bien d’acheter le DVD ou de le regarder sur une chaîne satellite ou câblée. Bien plus envoûtant que l’étrange histoire de Benjamin Button qui passe actuellement sur les écrans, ce film tiré d’un roman de Mircea Eliade s’affirme comme un mélange étonnant de science-fiction et de fantasy. Réussi parce qu’ici les genres se complètent, s’interpénètrent grâce à l’onirisme des images, à l’énigmatique subtilité de l’intrigue. Frappé par la foudre, un chercheur vieillissant se voit rajeuni de quarante ans.

La rencontre d’une femme en état de stupeur (qu’il a aimée et qui l’a abandonné jadis) va lui donner l’occasion de poursuivre sa quête sur l’origine du langage. Car celle-ci s’avère la réincarnation d’une prêtresse en méditation dans une grotte, au huitième siècle de notre ère. Elle ne parle que le sanscrit. Peu à peu le film se développe en un prodigieux chassé-croisé du temps où fusent les interrogations sur la création du réel par les mots et la réalité temporelle de nos existences. Sensuel et ténébreux, L’homme sans âge grave dans la mémoire le sillon sans fin qui nous relie au commencement du monde.

Passe-temps ou impasse-temps, l’uchronie est à l’utopie ce que le canard est à l’orange. Soit une manière de cuisiner l’Histoire pour lui donner un goût différent ; en intervenant sur les événements, en inventant des futurs issus d’un passé recomposé. Éric B. Henriet, uchroniste obsessionnel, en dresse la passionnante histoire dans son dernier ouvrage chez Klincksieck, l’uchronie. Peut-être mieux que dans le “panorama” qu’il nous avait déjà offert, il se livre ici à une étude rigoureuse et comparative, replace en perspective les principaux ouvrages du genre (et les mineurs) afin d’en dégager les données essentielles et la portée métaphysique.

Par sa logique implacable qu’il faut mener jusqu’à son terme, nul doute qu’il s’agit là d’un moteur à idées auquel les auteurs de science-fiction feraient bien de sacrifier plus souvent. Pour nourrir l’avenir d’incertitudes encore plus intrigantes que celles fournies par notre présent.

Mon blog ronronne sur mes genoux. « Vrai! s’écrie-t-il, ça vaut mieux que certains Nouveaux Space Operas, gonflés au traitement de texte et à l’ “action writing” qui ressemblent à un mauvais risotto plutôt qu’à un roman. Je ne sais pas ce que mon blog a depuis quelque temps contre le risotto. Je dois lui en servir trop souvent.

vendredi 13 février 2009

Pris d'un remords soudain

Pris d’un remords soudain après des mois d’absence, je me suis souvenu de mon blog. Et s’il était mort d’inanition ? Un frisson m’a traversé la colonne vertébrale, car après tout, un blog, c’est une partie de soi. Je suis descendu dans la cave de ma maison de campagne où je l’avais remisé dans un conteneur spécial, près de la chaudière pour qu’il n’attrape pas un refroidissement fatal.

À l’idée d’ouvrir la boîte, je n’en menais pas large. Et s’il s’était pris en gelée dans le fluide alimentaire où je l’avais plongé pour qu’il se sustente en mon absence ? À première vue, il flottait encore, mais le niveau du liquide amniotique avait considérablement diminué. Son aspect d’un blanc crayeux m’impressionna.

J’enfonçais délicatement le doigt à sa surface. Le blog avait perdu toute élasticité et n’émettait plus aucune idée. Je courus dans la cuisine et pressai une demie orange dont je recueillis le jus dans une cuiller à soupe, j’y ajoutai quelques gouttes de rhum (de sa marque préférée). J’étais tellement anxieux qu’en redescendant dans la cave, je faillis vider ma cuiller dans l’escalier. Pour le réanimer, il me semblait indispensable de procéder par paliers. Ainsi, j’effectuai plusieurs séries de goutte à goutte. À ma grande joie, je vis qu’il reprenait des forces, que sa matière molle rosissait.

Le moment paraissait idéal pour lui offrir sa nourriture préférée. Car si mon blog ne méprise pas une bonne bouteille de bourgogne, ce qu’il préfère pour se divertir, c’est dévorer des pages. Mais il paraissait si faible encore qu’il valait mieux que je lui fasse la lecture.

Ma première idée fut de lui lire du Hal Duncan pour voir comment il réagissait. Visiblement, ce n’était pas la bonne idée. Au bout du premier chapitre de Vélum, il ne s’éveilla pas vraiment. Je lui montrai la couverture pour tenter de l’exciter, en lui confiant que les 668 pages du livre n’était qu’un début, qu’une seconde partie l’attendait d’une longueur égale. Il s’endormit sans un bruit.

Pourtant je l’avais connu bien plus ronflant. Afin de le réanimer vraiment, il fallait procéder à un électrochoc. L’idéal pour susciter une réaction brutale aurait été de lui lire un roman de fantasy. Mais je craignis qu’il ne me fasse un accident vasculaire cérébral. Je l’avais vu si souvent au bord de l’apoplexie en lisant une quatrième de couverture.

Je tentai un galop d’essai : « Que dirais-tu si je t’annonçai que le Prince de l’Ombre Noire va affronter les forces du dragon Machin grâce à une armée de lutins vampires volants fabriqués par une fée. Mais l’usine… vient de se mettre en grève. Il subit un terrible revers. — Un fait de société ! s’étonna-t-il, enfin de la fantasy politique » Je renonçai à poursuivre, pressentant qu’il venait de me fournir le sujet d’une nouvelle à écrire. Une fantasy communiste dont les développements bouillonnaient déjà dans ma tête.

Pourquoi pas du Peter F. Hamilton ? en général, c’est bien fait et pour un convalescent… me dis-je, pour vérifier si son attitude versatile vis-à-vis du NSOP (nouveau space opera) avait évolué. Par exemple la Trilogie du vide, dont je lui fis un bref résumé en insistant sur l’ampleur du propos : un univers artificiel créé il y a des milliards d’années par des êtres inconnus, voilé par un horizon événementiel insondable, 1 800 pages grand format.

« Ah ! non, je risque d’attraper une indigestion de vide qui serait fatale dans mon état. » Il n’avait pas tout à fait tort.

Pris d’une inspiration, je lui proposai les bonnes feuilles du roman de Catherine Dufour que je venais de recevoir, Outrage et rébellion. « De quoi s’agit-il ? — La musique peut-elle renverser une dictature ? Un torrent de mots dans une langue d’une verdeur incroyable, une suite syncopée bourrée d’imagination. » Mon blog se mit à nager de bonheur dans son petit compartiment. S’il ne ment pas, je suis sûr qu’il en parlera la prochaine fois, maintenant qu’il est réveillé.

jeudi 17 juillet 2008

l'opéra qui fait mouche

La Mouche est un plaisir solitaire, c’est pourquoi je vous en parle avec un peu de retard. De façon à ce que vous ne puissiez voir son dernier avatar, au Châtelet. Non, je n’ai pas le goût de frustrer qui que ce soit. Le seul problème c’est qu’il n’y a eu que 5 représentations de The Fly en juillet et que les places pour celles-ci étaient déjà louées depuis quatre mois. D’ailleurs, lors du spectacle, j’ai été conforté par la présence d’amateurs de S.F. venus de Londres, de New York ou de plus près.

D’abord, aimez-vous l’opéra ? un peu beaucoup, passionnément, pas du tout. J’opterais personnellement pour “pas tellement”. Mais enfin, dans l’ex-temple des marionobourvileries, une mise en scène de Cronenberg, sur une musique de Howard Shore qui a composé celle du deuxième film, ça ne se refuse pas. Si nous n’avons pas été transportés, Anne et moi, nous n’avons pas été déçus. Car le livret de David Henry Hwang reprend la nouvelle de George Langelaan avec beaucoup de fougue et d’esprit, oscillant entre le drame et son commentaire, la distance, l’humour, le lyrisme et la pertinence du discours. Donc une nouvelle interprétation du scénario qui donne la part belle à la chair et à sa transmutation. Dans sa mise en scène, Cronenberg se délivre avec jouissance de ses obsessions viscérales en les revisitant.

Pour décor unique, une large console animée de lumières, pourvues de tableaux de bord comme on en voyait dans les films des années cinquante et les deux cabines de télétransportation qui clignotent et qui fument lors des expériences, s’ouvrent sur des marionnettes animées absolument parfaites de singes éviscérés ou de monstres subclaquants du plus merveilleux effet. Effets spéciaux aussi d’acrobates jouant l’homme se transformant en mouche dans une tenue gore qui parcourt les cintres en chantant.

Le seul reproche qu’on puisse faire s’adresse à la musique de Shore. En soi, la qualité est irréprochable, une bonne musique de film. Malheureusement, celle-ci ne fait pas corps avec l’opéra, ne donne pas l’occasion aux chanteurs de s’exprimer à travers des grands airs déchirants dont nous eussions apprécié l’émotion vocale. Seul moment d’une grande intensité, l’une des scènes qui précède le dénouement, lorsque Ruxandra Donose — dont la voix est un bijou de précision —, chante avec un lyrisme bouleversant son désir d’accoucher de l’enfant mouche que Brundle lui a donné.

Pour conclure, j’avoue que l’idée d’un opéra de science-fiction ne m’était pas venue à l’esprit jusqu’alors, que l’opéra ne me semble pas une forme moderne d’expression. Cependant, par une sorte de miracle dû à la présence humaine, à l’intelligence de Hwang et de Cronenberg, à la qualité du jeu des acteurs, ce fut un plaisir de revoir pour la quarantième fois la même histoire. Sur scène et portée par le chant, elle acquérait une réalité fantasmatique, procurait un sentiment de terreur organique que je n’avais jusqu’ici ressenti qu’intellectuellement.

Prochaine représentation à l’opéra de Los Angeles.

vendredi 22 février 2008

Blog dans le coin

Blague dans le coin, rien n’est plus fascinant que les blogs, surtout quand ils n’ont rien à dire. J’ausculte sur la toile des dizaines de remugles sur ordinateur par des inconnus qui ne font pas de distinction entre l’oral et le verbalisable, confondant les deux avec l’écrit. Dire que leurs blogs sont rédigés – ce qui peut s’avérer souvent vrai par ailleurs —, revient à affirmer qu’il suffit de s’introduire dans les narines de l’encre avec un compte-gouttes et de se moucher ensuite pour lire le résultat sur un kleenex.

Mais je m’emporte inutilement. Ces tests de Rorschach dissimulent peut-être des beautés que je ne soupçonne pas car ils appartiennent à un avenir de l’expression que je ne discerne pas. Penser autrement, admettre que les traces incohérentes de pixels qui apparaissent sur l’écran sont les pierres de Rosette des temps futurs, voilà ce que je devrais faire en tant qu’écrivain soucieux de suivre attentivement l’évolution de nos sociétés.

Car bien des choses changent en ce moment sur lesquelles tout le monde s’exprime sans rien connaître des tenants et des aboutissants. Il faut bien analyser ce nouveau phénomène. En bloguant par exemple, à la manière d’un tapir dans une forêt amazonienne qui voit disparaître ses repaires et dépose ses fumées au hasard de la forêt en espérant qu’un autre tapir lui apprendra pourquoi les arbres deviennent des huttes en ciment.

Prenez par exemple la nanotechnologie. Depuis le mouvement Cyberpunk, en science-fiction, tous les lecteurs avertis s’enthousiasment au sujet de cette nouvelle possibilité offerte à l’homme avec un tel aplomb que le pape actuel devrait publier une bulle mortifère pour la condamner.

Eh, bien ! non. La nanotechnologie dont quatre-vingt-dix-neuf pour cent de la population mondiale ignorent tout suscite de terribles antagonismes. Manipuler de simples atomes et molécules à l’aide d’un microscope à effet tunnel ressemble pour beaucoup à une ruse du diable. Pour 70% des Américains, en particulier qui rejettent ce concept, “moralement inacceptable“, parce que la création de structures artificielles à l’échelle de l’atome peut être une tentative de se substituer à Dieu. Tout à fait normal pour une population dont l’indice de religiosité s’établit à 8,3/10. Ce qui l’est moins, c’est que ces mêmes Américains admettent les OGM sans broncher, avalent par bols entiers du pop-corn génétiquement modifié. C’est sans doute parce qu’il y a étymologiquement du “saint” dans Monsanto que les modifications du gène divin ne les gène pas.

Des coups de pieds aux molécules se perdent dans la nature !

Mais, comme je ne verse pas dans l’antiaméricanisme primaire, il me semble utile d’aller plus loin dans la confusion. Car, en Europe, c’est le contraire. Britanniques, Allemands, Français considèrent que les nanotechnologies sont d’une joyeuse moralité. La moitié des habitants jugent que Dieu n’a aucun droit sur leurs corps, apprécient — dans un temps qu’ils espèrent proche — que leur capital santé soit amélioré par la science grâce au clonage cellulaire.

Par contre, ils ravagent des champs de maïs sous prétexte que le diable se cache dans les épis. Le corps, oui ! Le pop-corps des culs-terreux monsanctifiés, non !

On comprend mieux pourquoi les blogueurs débloquent. Pour eux, la science-fiction, ça se vit si vite qu’on n'a pas le temps d'y réfléchir.

Voilà pourquoi je porte l’avenir en bandoulière.

mercredi 19 septembre 2007

Texto

Depui quelque jour, j’éprouve un arrière-goût bizarre, comme 'il me manquait un élément important dan mon écriture dont je ne parvien pa à déchiffrer l’origine. Dan l’incapacité de deviner à quoi peut e reporter cette intuition, mon tourment me paraît d’autant plu douloureux. Pourtant, j'ai une olide réputation. Mon premier texte remonte à l’enfance, cinq an environ, papa, maman applaudirent et me prédirent une carrière exceptionnelle. J’ai connu mon premier uccè au cour de mon adolecence, quand je publiai Puberté chérie qui faillit me valoir le Goncourt.

Il aurait uffit que j’offre une petite portion de moi-même — je ne vou dirai pa laquelle —, à un critique, au préident du jury ou à mon directeur littéraire pour que je l’emporte an problème, mai j’y tenai trop. Pa au prix, mai à ma viriginité. Ace (la cenure m’oblige à mettre un homonyme) double novel, une collection célèbre durant le année cinquante au Etat Uni, ne correpondait pa à ma vocation.

Par la uite, je ne compte plu le chiffre de me tirage, mon triomphe international et indéniable. Au dire de m'ennemi, plu je pond de cochonnerie, plu le lecteur adore la charcuterie.

Ouvent, j’ai éprouvé la tentation d’oumettre mon dernier manucrit à ma femme, à m'ami le plu cher. Au dernier moment, j’ai compri qu’il fallait que ce oit moi qui réolve le problème. La meilleure olution eut été que je m’erve du correcteur orthographique dont je dipoai dan mon ordinateur afin de vérifier l’orthographe et la grammaire, la typographie. Il me parut que l’inaptitude récurrente du logiciel à réoudre un problème ordinaire ne pourrait en aucun ca m’aider à déceler ur quoi je fondai ma crainte.

Je lu et je relu attentivement chaque page du texte en n’y trouvant aucun défaut, enfin, rien qui n'attirât mon attention de manière évidente ur un plan trictement littéraire.

J’étai un pofeionnel, cela e devinai dan la contruction rigoureue du récit, dan l'alternance ubtile de chapitre en chapitre et la cadence, à traver la vivacité du dialogue, la maitrie du upene, la véracité de peronnage et d’entiment. Un principe inoupçonnable m'échappait. Nul plu que moi ne pouvait en être concient. Cela devenait grave, car je devai remettre mon manucrit la emaine uivante et j’en redoutai l'échéance. L’uniqu’olution qui me vint à l’eprit fut de prendre le devant, de téléphoner à mon éditeur pour l’avertir du retard que j’avai pri, en lui demandant un délai upplémentaire. Comme je m’y attendai, il ne tiqua pa. Chacun de me livre lui rapportait de quoi entretenir une petite écurie d’auteur expérimentaux. En m’y attelant jour et nuit, je réécrirai le texte en quinze jour.

Ce qui fut dit fut fait, au prix de l’aborption d’anti-inhibiteur, d’amphétamine, an relâche jour et nuit, j’écrivi et m’endormi au terme d’un véritable parcour du combattant, exténué, mai content.

D'un eprit léger, en me réveillant, je fi un tirage imprimante du nuveau texte. Pa de qui me réjir en le reliant. C'était pire qu'avant. Nn eulement j'épruvai une terreur inhumaine, mai je cmmençai à ne plu cmprendre ce que j'avai écrit. Je fu bligé de reprendre le rman page aprè page et de faire du mt à mt pr aimiler le cntenu. Deux jur plu tard, je travaillai tel un frcené ur mn rdinateur pr rétablir l'ignificatin intime du texte. Cela me vint petit à petit. Quatre nuit plu tard, je le récitai à vix haute, en m'enthuiamant ur a prfdeur et a pertinence. Néanmin, à ce tade, l'enemble nécéitait pluieur remaniement imprtant. Je me remi à l'uvre.

Aujurd'hu, j'a enfn adm l'rréparable! Aprè d'heure et d'heure de labeur acharné, j'a reçu la révélatn: je perd peu à peu mn alphabet. A frce d'utler mn téléphn prtable, de lancer et de recevr de meage a la redactn de plu en plu élémentare, de text redut à leur plu mple expren, mn cerveau et cntamné. Cette malade cntageu avère ncurable. Peu à peu le cnnne et le vyelle excluent nexrablement de mn vcbulare.

Dan un an u deux, j'aura écrt mn chef-d'uvre. LETTRE ET LE NÉANT.

Un pag d papr blan.

mercredi 29 août 2007

Souvenirs de vacances en pointillé

Ce n'est pas tout à fait fini, mais ça commence à finir.

En première mondiale, la révélation de la saison. Il nous vient d’un certain Philippe Taquet ou Tacquais ou Takè, qui est sans doute le responsable de la paléontologie, ou peut-être même le directeur du Muséum d’histoire naturelle, puisqu’il dit attribuer des budgets à des personnalités célèbres comme Jacques Monod. Mais cela, l’interlocuteur ne l’a pas précisé. Comme d’habitude, c’est à l’auditeur de se renseigner, pas au présentateur. Et je n'ai pas eu le goût de chercher l'orthographe de son nom et ses titres et sa gloire sur le site de France Culture. Où il dissertait allègrement des diplodocus dans une émission du samedi matin. La conversation vint tout naturellement s’articuler autour du Monde perdu. Soudain, pris d’inspiration, il s’écria : « Conan Doyle a toujours voulu écrire de la littérature. Mais il n’a réussi à se faire connaître qu’en publiant du policier et de la science-fiction. » C.Q.F.D., voilà la différence. N’est-ce pas beau l’analyse d’un vrai scientifique ?

Dans un domaine tout à fait différent, qui pourrait intéresser ceux qui ont eu la chance de voir l’Échelle de Jacob, l’excellent film d'Adrian Lyne qui file si vite sur les écrans qu’il est difficile de l’attraper au vol, j’aurais l’impertinence de recommander The Jacket, de John Maybury. Il ne s’agit pas ici des conséquences de certaines expériences que la CIA a entreprises sur les combattants du Vietnam, mais des suites mystérieuses sur l’organisme des soldats de quelques médicaments qu’on leur avait généreusement offerts pour affronter la guerre du Golfe.

S’ensuit l’histoire complexe et déconcertante d’un rescapé qui rencontre une femme et sa fille sur la route, leur vient en aide, se fait prendre plus tard en auto-stop par un dangereux personnage, s’évanouit, se réveille accusé du meurtre d’un flic, puis mis dans un asile pour folie. Chris Christophersson, psychiatre expérimental parfaitement convaincant, va tenter de le guérir en l’enfermant, drogué à mort, des nuits entières dans le tiroir réfrigérant d’une morgue.

Naturellement, je ne vous raconterais pas la suite. Sachez seulement qu'il s'agit d'une variation sur le voyage temporel qui pourrait évoquer le mythe d'Orphée appliqué à une fillette, mais traité à l'envers. Cela ne vous informe pas plus, j'en suis conscient, mais à l'heure où il est si facile de se procurer un DVD ou de se brancher sur une chaîne satellite, je vous recommande l'expérience. Car John Maybury est bourré de talent. Sa façon d'alterner un réalisme softgore avec des scènes éclairées en demi-teinte où la raison vacille devant les interrogations fantasmatiques qu'elles posent, révèle une maîtrise de la caméra, des acteurs, une intelligence du scénario assez rares, que la lumière d'asile illumine d'une sinistre exultation.

Parmi les livres de l'été, je retiendrais la Chronique des jours à venir de Ronald Wright, paru chez Actes Sud. D'abord parce qu'il est plaisant de constater que les éditeurs classiques s'intéressent de plus en plus à la SF et qu'ils la publient sous le manteau. Ensuite parce que je suis amateur de romans catastrophistes anglais, qui sont à la science-fiction ce que la sauce à l'ail est au homard. C'est dire qu'ils nappent la SF d'un arome de fantastique. Celui-ci n'innove guère dans le domaine spéculatif, mais l'écriture sarcastique de Wright — né en Angleterre, réfugié au Canada —, son invention verbale, son humour corrosif à l'égard de son pays natal, ses emprunts astucieux à Wells font de la Chronique des jours à venir un texte attachant, très proche des meilleurs Ballard du type Le Monde englouti. Car il sait tenir le juste écart entre la tension émotionnelle et le pur roman d'aventure, la précision méticuleuse et l'égarement imaginatif. Pour ceux qui voudraient en apprendre davantage, je leur recommande la lecture de ma chronique dans le Magazine littéraire (publicité gratuite) qui paraîtra fin septembre.

Pour terminer dans le pur bonheur, quelques lignes sur un Haruki Murakami que je n'avais pas lu, La Fin des temps (Points Seuil). Autant ses premiers romans, tel La Ballade de l'impossible, laissent apparaître en filigrane la veine qui sera la sienne plus tard, ce mélange subtil de naturalisme sensoriel — rehaussé d'aperçus bizarres, comiques, biscornus sur le décor, l'actualité, les choses, les gens —, et de fantastique moderne plein d'imprévus ; autant La Fin des temps, marque une période de transition où se dessine nettement son intention d'écrire un roman de science-fiction qui ne dit pas son nom. D'ailleurs, à plusieurs reprises, il fait allusion au genre sans le condamner ni le louer. Afin d'introduire d'une façon explicite l'idée qu'il travaille au fil du rasoir sur une fiction spéculative dont le ton oscille en permanence entre la conjecture et l'allégorie, entre le suspense orwellien et la fantasy réaliste.

Il s'agit d'un roman composé d'un double récit alterné d'un chapitre à l'autre. Dans le premier, un personnage sans mémoire débarque dans une ville entourée de remparts infranchissables d'où il lui sera interdit de sortir sous peine de…? On le prive de son ombre et lui confie le soin de lire à la bibliothèque les vieux rêves dans les crânes de licorne.

Dans le second, un programmateur travaillant pour System va enregistrer des valeurs numériques établies par un savant, en procédant au “shuffling”. Soit une méthode qui permet de coder les informations d'une manière indéchiffrable en les faisant passer d'un hémisphère cérébral à l'autre. Les pirateurs de Factory vont chercher à lui arracher son secret, tandis que les ténébrides le traquent dans un Tokyo nocturne et très convaincant.

Peu à peu, le pressentiment que les deux histoires vont se rejoindre s'affirme. Toute l'habileté vertigineuse de Murakami consiste à brouiller les pistes à travers des dialogues époustouflants de drôlerie et d'invention, des séquences dignes des meilleurs films noirs. Mais surtout grâce à son regard à focale variable sur la société japonaise ( à bien des égards la notre), qui sait grossir le trait pour faire apparaître au grand jour la monstrueuse stupidité de nos tares et de nos mœurs en même temps qu'une plaisante approche de leur côté burlesque, cocasse, sexuel, excentrique, gourmand, fantasque, etc.

Bref, un roman de SF d'une schizophrénie à couper le souffle qu'on peut mettre entre les mains de l'amateur le plus exigeant.

Ah ! Pour terminer, je viens de recevoir mon dernier courrier hebdomadaire me proposant la convention Obsèques. Si j'y souscris, j'aurais droit à un téléphone portable. Amusant, Non?

dimanche 25 mars 2007

roman dans l'ombre

Si Martinique Domel ne me l’avait pas donné, je me demande comment j’aurais pu découvrir qu’Unica, d’Élise Fontenaille, était un roman de science-fiction. On s’interroge d’ailleurs à la suite de quelle étrange et ténébreuse filière ce roman est sorti chez Stock en janvier 2007.

Pourtant, il a été imprimé en novembre 2006, ce qui laisse le temps de la réflexion. Chez Stock, particulièrement, car je me souviens très bien qu’à la fin des années 70, le directeur littéraire m’avait proposé un contrat pour Y a quelqu’un ? à paraître hors collection. C’était au moment des vacances. « On signera à la rentrée » m’avait-il promis avec sincérité. Catastrophe, durant ce mois d’été, le directeur de la maison d’édition, un certain Bartillat, s’était écrié en lisant mon texte par un hasard fatal : « Mais c’est de la science-fiction ; quelle horreur ! ». J’ajoute quelle horreur pour donner son véritable sens à sa réflexion. D’où pas de contrat et réinsertion du dit Y a quelqu’un ? dans la merveilleuse collection de Robert Louit, "Dimension SF".

Est-ce dire que les choses ont évolué depuis ces trente dernières années ? Je pense plutôt que l’actuel directeur de chez Stock a récupéré l’auteur chez Grasset où elle publiait auparavant et, dans son enthousiasme, ne s'est pas aperçu qu’il publiait de la S.-F. Car ce n’est pas une litote, une métaphore, un faux-semblant, Unica appartient à notre domaine de prédilection.

Sur un thème peu fréquenté, c’est un texte bien senti, intelligent, informé, qui flotte un peu vers la fin, mais qui a le rare avantage d’être dense et nourri d’invention. De surcroît, l’action se déroule à Seattle qui, je ne sais pourquoi, me fascine depuis toujours. Élise Fontenaille y a passé deux ans, et cela se sent dans l’odeur des pages : le climat, la mer sont présents. Au loin, on imagine l’île de Gabriola, célébrée par Malcolm Lowry.

Herb est un ancien hacker devenu flic qui traque les sites pédophiles. Arrestations d’urgence, efficacité. C’est un homme seul dont l’enfance est marquée par la perte mystérieuse de sa sœur enlevée dans des conditions inexpliquées, mystère qui s’accompagne de la présence d’une mère folle dont le souvenir ne cesse de le hanter. Sa seule consolation est un enregistreur de rêve dont il se repasse les films oniriques le soir après le turbin. Jusqu’au jour où un pédophile qu’il allait arrêter devient aveugle. Atteint dans son regard lubrique par une bande à Baader antipédophiles. Dont le leader est Unica, une petite fille à cheveux blancs qui semble ne vieillir jamais.

De "Coule mes larmes, dit le policier", à "Glissement du temps sur Mars", qui sont des titres de chapitre, on devine qu’Élise Fontenaille n’écrit pas dans l’innocence. Contrairement à des Ruffin ou des Werber qui pensent “faire de la S.-F.” alors qu’ils en ignorent les premiers balbutiements. Ce qui donne à son roman ce feeling particulier d’une fiction spéculative entièrement assumée où les événements, l’action, les surprises s’enchaînent avec une rigueur logique d’une réelle modernité.

Tant de mauvais livres de S.-F. paraissent ici et maintenant qu’il serait dommage que ce roman ignoré soit ignoré. Car Élise Fontenaille sait allier une belle sensibilité d’écriture avec une rigueur égale dans le traitement psychologique de son personnage principal — dont la bizarre ambiguïté sexuelle ne cesse d’intriguer—, sans jamais oublier l’essentiel de son sujet.

Alors, plutôt que de sombrer dans le nième NSOP dont les trois millions de signes font souvent bâiller, lisez donc cette œuvre émouvante qui ne déborde pas 160 pages.