Quarante-Deux

Cosmos privés : carnets personnels

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le Carnet particulier de Philippe Curval

dimanche 30 mai 2010

Éternité + FX

De mon enfance, je ne conserve que les souvenirs racontés par mes parents. En ce qui concerne mon histoire, rien. Par contre, il subsiste en moi bien des sensations de cette époque, même une vraie révélation : ma première rencontre avec l’affiche de la Vache qui rit, celle qui m’a fait comprendre la notion d’infini à travers les boucles d’oreilles en forme de boîte représentant la même vache portant des boucles d’oreilles en forme de boîtes, ceci jusqu’au moment où le dessinateur ne possédant pas de pinceau plus fin qu’un pixel de l’époque ne pouvait plus la représenter.

Au delà, se perdait l’image invisible, indéfiniment répétée. Je pouvais me la représenter en imagination jusqu’à ce que le sommeil me prenne. Rien n’est plus agréable que de s’endormir vers l’infini.

Vous me direz, cette découverte est commune à bien des gens.

Par contre, des années plus tard, je suis parvenu à me représenter l’éternité d’une façon plus étrange. Lors d’un voyage au Mexique, je me suis retrouvé avec le nez bouché après un rhume. Le pharmacien de Cuernavaca m’a donné l’équivalent local d’un tube Vicks. Ce mélange d’eucalyptus et de menthe qui vous remonte jusqu’aux sinus avec la force d’une décharge électrique.

Eh bien, ce tube, je le possède encore cinquante ans plus tard ; son effet est aussi puissant. Je sais qu’il durera toujours. À partir de ces deux révélations, mon destin a changé. Car j’ai compris que l’infini comme l’éternité sont en réalité des demi-droites dont le point de départ initial se situe à l’instant, à l’endroit où chacun les perçoit pour la première fois.

L’infini et l’éternité sont donc des concepts personnels.

Associant cette idée à une réflexion sur le fait qu’il n’y a pas d’infini sans éternité, puisque si le temps s’arrête, on n’avance plus. De même qu’il n’y a pas d’éternité sans infini : en admettant qu’il soit possible de rester sur place dans une immobilité absolue, l’espace se résorberait faute d’avoir un but dans l’existence.

De là à imaginer une affiche de la Vache qui rit avec un bâton Vicks dans le nez pour expliquer l’univers, il n’y a qu’un pas. Que je n’oserai franchir.

Quel rapport avec la science-fiction ? C’est très simple. Depuis quelques années il existe en France une chaîne spécialisée sur le câble et le satellite, importée d’ailleurs, Ciné FX, qui combine de façon lumineuse les principes inextricablement imbriqués d’infini et d’éternité.

En effet, après un commencement très intéressant, notamment la projection de films de SF américains des années 50/60 que nous n’avions pas eu l’occasion de revoir depuis longtemps. Tel le très subtil, émouvant, The man from planet X et Beyond the time barrier qui n’est passé qu’une fois. tous deux d’Edgar G. Ulmer. Une version rare de Je suis une légende avec Vincent Price, l’excellent Donovan’s brain de Felix E. Feist, etc.

Ou bien, pour les amateurs sophistiqués de navets immortels, deux chefs-d'œuvre de l’immense Ed Wood, La fiancée du monstre (que j’attendais depuis longtemps pour voir Bela Lugosi s’enrouler dans une pieuvre en plastique) et la nuit des revenants, d'une envoûtante obscurité.

Mieux, le délicieusement abominable The angry red planet de 1959, par Ib Melchior, réalisé seulement en 10 jours avec une technique CineMagic pour toutes les scènes sur la surface de Mars dessinée et coloriée en rouge (qui servira plus tard pour Les Trois Stooge). Ou l’atroce Mars needs women, de Buchanan, d’un érotisme interplanétaire fulgurant.

Je n’en finirai pas d’énumérer ces films en V.O., pour la plupart. Sans compter une rareté, un téléfilm français d’après le navire étoile d’E.C. Tubb, avec Dirk Sanders dans le rôle principal. D’un austère noir et blanc et d’une économie de moyens ORTF Buttes-Chaumont qui vise à transformer un navire opéra en pièce de Samuel Beckett. Et l’amusant Voyageur des siècles, de Noël-Noël.

Depuis, plus rien.

Ou plutôt si, une programmation qui permet de voir le Futur aux trousses et Aelita quatre fois par semaine, sans compter une foule de films d’épouvante bas de gamme, toujours les mêmes. Répétition qui s’accompagne d’une projection baveuse à peine visible sur un écran de 20 cm. Même pour les films récents comme l’intrigant Simple mortel de Jolivet. Ils doivent utiliser une râpe à DVD.

Que s’est-il passé ? Ciné FX vient d’inventer l’éternité en boucle.

P.S. Ah ! j’oubliais, cette semaine vient de commencer le projection d’un téléfilm de la pire espèce, Noires sont les galaxies. Qu’on pourrait renommer l’ennui des morts vivants. Scénario nul, dialogues sans voix, décors bâclés, réalisation typique de l’exception française avec ouverture/fermeture de portes, montées/descentes de voiture, plans fixes interminables qui permettent d’étaler sur quatre heures une histoire qui ne mériterait pas vingt minutes.

Le début est saisissant. On voit des lumières passer sur un pont, se refléter dans l’eau. Puis un homme en voiture se pose un masque amateur de plongée sur le nez. Impossible de savoir ce qui se passe ensuite tant l’image est sombre. Vers la fin du second épisode une jeune femme soi-disant nue dans une piscine tente de convaincre un idiot congénital qu’elle vient d’une autre planète. Un plan d’une durée phénoménale et d’une bêtise infinie. Le reste à l’avenant.

Ne craignez pas de le manquer, il passe pratiquement tous les jours.

Je me suis toujours demandé quelle était l’utilité de la phrase que prononcent les serveurs ou les maîtres d’hôtel dans tous les restaurants à la fin d’un repas (peu importe sa qualité), « est-ce que c’était bon M’sieurdames ? » Répondre “non” n’a guère de signification à moins d’entrer dans un débat que seuls le palais, le nez, à la rigueur l’estomac pourraient mener avec des arguments sérieux que son interlocuteur ne saurait apprécier, car ce n’est pas lui qui fait la cuisine. Le cerveau, lui, qui conserve une impression hédoniste générale ne donnera pas un avis négatif, ce serait vain. Dans le meilleur cas, il anticipera, demandera de voir le chef pour le dynamiser avec un flux de commentaires élogieux.

Vous me direz, voici un sujet qui n’a rien à voir avec la S.F..

En examinant ce qu’on vous sert aujourd’hui dans votre assiette, on peut en douter. Je vous épargne la cuisine moléculaire qui nage dans les vapeurs de l’artifice, totalement spéculative, mais insignifiante. Non, le pire, c’est cette manie qui succède à l’ancienne “nouvelle cuisine” de tortiller deux trois légumes dans un plat autour d’un zest de quintessence de viande, de poisson ou de tout autres mets qu’on a choisis ; le tout enrobé de filets décoratifs d’une sauce qui n’a rien à voir avec l’essentiel, à laquelle on rajoute deux grains de caviar, du pollen d’orchidée, un flocon de foie gras.

Si ce n’est pas de la S.F., c’est de la cuisine opéra.

Mais, par exemple, quand vous demandez à votre marchand de légumes, « il est bon votre chou-fleur ? » Combien d’entre eux répondront “non”. Aucun, je pense, car ce serait presque un refus de vente.

De même, en allant dans une grande surface, peu de chance qu’on entende une opinion défavorable en demandant au vendeur si le roman qu’on a choisi est “bon”. En général, il ne l’a pas lu puisqu’il passe son temps à ranger des produits de toute nature dans les rayons ; que le soir, il est si fatigué qu’il préfère regarder un match de foot, qu’elle préfère déguster une série à la télé.

Pour établir une liaison entre cet avant-propos et le thème que je souhaite aborder, il me semble nécessaire de citer la chanson de Charles Trenet : Qu’y a-t-il à l’intérieur d’une noix ? Qu’est-ce qu’on y voit Quand elle est fermée ?

Eh ! oui. Qu’y a-t-il derrière la couverture d’un livre quand il est fermé ? Vaste problème que le lecteur avide de certitude voudrait résoudre. D’abord, contrairement à la noix dont il faut casser la coquille et contrairement à un très vieil autrefois où il fallait un coupe-papier pour ouvrir les pages, le roman s’ouvre tout seul ; il est possible de surfer sur quelques têtes de chapitre. De surcroît, on peut lire en quatrième de couverture un texte qui brosse un tableau de l’ouvrage, alors que la noix ouverte ne présente qu’un cerneau dont le contenu, la saveur, la texture demeurent toujours énigmatiques. Il en est de même pour le cerveau de l’auteur, mais peu de lecteurs se risquent à lui casser la boîte crânienne.

Avant la fin du vingtième siècle, ces textes étaient en général rédigés par les écrivains qui ne négligeaient pas les propos laudateurs, voire frôlaient le dithyrambe. Mais il y passait toujours quelque chose de fragile, l’intention qui avait présidé à la naissance du roman, le frisson premier de la création qui n’est malheureusement pas un gage de réussite. Aujourd’hui, les directeurs littéraires qui ont perdu beaucoup de poids dans les maisons d’édition au profit des commerciaux, assument souvent la rédaction de ces textes de présentation. Ils y mettent beaucoup d’eux-mêmes. Et surtout des autres. Car combien de 4e de couverture se basent aujourd’hui sur la comparaison de l’auteur proposé avec une foule de maîtres en la matière auquel il est censé ressembler.

Par exemple, André François Ruaud, dont je parlais à propos de la publication de Regarde le soleil de James Patrick Kelly ; n’hésite pas à l’amalgamer à Ursula le Guin et Robert Silverberg. Le même A-F.R qui n’hésite pas à répondre dans le “magazine” de la FNAC à propos de son travail. « Je pratique un défrichage de la production populaire (de masse) ». Espérons qu’elle ne lui écrasera pas le pied.

Kelly se suffit à lui-même.

Quant aux romanciers de S.F. pour lesquels on appelle Dick à la rescousse, ils forment une population en voie d’accroissement exponentiel.

Voilà pourquoi je félicite Olivier Girard de présenter L’essence de l’art comme un recueil de nouvelles de Iain Banks, écrit par Iain Banks. À cause de sa célébrité ? Gérard Klein, qui sait tout et son contraire, affirme à la fois que la faible vente des romans de Banks en France le navre, mais par contre, qu’en Angleterre, celui-ci rencontrerait sans peine 300 000 lecteurs. Qui croire, Klein ou Klein ?

En tout cas, je ne pense pas que l’Essence de l’art atteindra ces chiffres faramineux pour de la science-fiction en voie d’extinction progressive.

La vraie question se pose à nouveau : « est-ce que c’est bon M’sieurdames ? »

Présenté comme l’unique recueil de nouvelles authentique et original de Banks, L’Essence de l’art reprend une novella publiée sous un autre titre, l’État des arts, sous les auspices de Cyberdream en 1996, traduite par Noé Gaillard et Valérie Denis (les initiés comprendront), à laquelle sont ajoutées sept autres nouvelles. Le tout entièrement retraduit par Sonia Queméner.

Pourquoi retraduction ? Parce qu’il fallait unifier le ton du recueil, dit l’éditeur ; parce que celle de Noé Gaillard était “à chier”, pleine de contresens, m’a affirmé un spécialiste bien connu dans le milieu pour sa franchise d’expression. Il est exact que Noé Gaillard qui a eu le tort dans sa prime enfance de se prendre pour un écrivain, persiste malgré son âge. Prenons deux passages similaires au hasard :

V.1 “ En tout cas, nous nous trouvions là, juste au-dessus d’une phase trois à la civilisation sophistiquée, presque classique, ayant atteint un degré de perfection tel qu’elle aurait pu sortir d’un livre – sinon d’un chapitre important au moins d’une note en bas de page.”

V.2 “Bref, nous nous trouvions au-dessus d’une planète phase trois avancée très classique. On l’aurait crue sortie tout droit d’un manuel qui, à défaut d’un chapitre entier, lui aurait consacré une note en bas de page.”

De fait, la seconde traduction plus rapide, plus précise, moins infatuée comporte quarante-trois signes de moins que la première. La différence est à régler avec l’auteur. Je n’en tire aucune autre conclusion, faute d’avoir lu l’original.

Par contre, si dans sa nouvelle version, l’Essence de l’art acquiert une beauté supplémentaire, si cette novella est sans doute le plus accompli des textes de Banks sur le cycle de la Culture, le plus explicite quant à l’essence de son projet, le plus riche, peut-être, sur le sentiment de l’altérité, le reste du recueil s’apparente à de la plouc-fiction.

En dehors de Descente, superbe nouvelle sur le trajet désespéré d’un homme et de son scaphandre de survie, largués sur une planète étrangère après un crash. Subtile réflexion sur l’en-dedans et l’en-dehors qui puise aux rapports spéculatifs d’un homme du futur et de son inconscient électromécanique.

À propos de l’altérité avez-vous lu le texte de Stephen Hawking sur les extraterrestres ? D’après lui, ils pourraient exister, mais les hommes feraient mieux d'éviter tout contact avec eux, avertit l'astrophysicien britannique dans une émission diffusée dimanche 25 avril sur la chaîne Discovery Channel.

« Si les extraterrestres nous rendaient visite, le résultat serait plus important que quand Christophe Colomb a débarqué en Amérique, ce qui n'a pas bien réussi aux Amérindiens. Le vrai défi est de savoir à quoi les aliens ressembleraient ». Encore un “génie” qui n’a jamais lu de science-fiction.

dimanche 21 mars 2010

Un vrai plaisir

Un vrai plaisir de recevoir le même jour un livre et une revue des éditions Joseph K.. Le premier est d’une rare surprise, puisque c’est un inédit de Jacques Spitz, retrouvé par Clément Pieyre, l’homme qui creuse des tunnels dans les archives de la B.N. pour y déposer d’anciennes bombes spéculatives pas encore désamorcées.

Quel intérêt, pensera peut-être un amateur de S.F., d’éditer un rapport sur La situation culturelle en France pendant l’occupation et depuis la libération ? Parce que la plongée dans cet univers apportera à un vrai lecteur, né après les années cinquante, une telle impression de dépaysement qu’elle surpasse bien des œuvres qui se publient actuellement. Citons, par exemple, ces lignes extraites de son journal intime qui évoquent le démarrage subtil d’un roman postcataclysmique :

On se lève, l’électricité est coupée ; on se lave, le savon ne savonne pas ; on veut se raser, les lames sont infectes ; le cirage des chaussures se refuse à briller ; le papier hygiénique vous crève sous les doigts ; rien à mettre sur un pain noir qu'il faut tremper dans un liquide à peine sucré qu'on baptise café… dehors, les stations de métro qu'on voudrait utiliser sont fermées, les boutiques sordides, à moitié vides, jamais plus repeintes, étalent à la craie ou à la peinture blanche les noms des produits qu'elles ne contiennent plus ; pas de vin, plus d'allumettes, pas de lait, pas de beurre ; des gens tristes et hargneux, ayant perdu jusqu'à la force de se plaindre, se déplacent dans une capitale vide, aux rues trop grandes, traînant leurs galoches de bois et leurs loques usées devant les cinémas qui affichent : représentation unique à sept heures, comme dans le dernier des villages que visitait jadis la lanterne magique… À peine si à la sortie des cinémas, vers neuf heures, un petit troupeau de fantômes porteur de lampes électriques s'éparpille dans les rues voisines. Le rire a disparu, des menaces de mort sont affichées en deux langues sur presque tous les murs. Et je ne parle pas des maisons vides, des monceaux de planches cloués en place des carreaux, des échafaudages déserts, des vitrines rétrécies n'offrant plus que des étalages factices, des grotesques affiches de propagande, des journaux grands comme une feuille de papier à lettre, de la misère des véhicules, sorte de chaudrons ambulants, qui parviennent encore à rouler sans qu'on sache comment.

Nul doute que cette atmosphère délétère de société industrielle en décomposition a dû inspirer Ravage à René Barjavel. Dommage qu’un certain pétainisme préécologique l’ait inoculé. Très intéressant aussi, le portrait de l’édition après la libération. D’abord, l’absence de papier qui provoque une vraie difficulté pour les écrivains à publier, pour les lecteurs à acheter en raison d’une hausse des prix de 1 à 4. Un projet d’importation réciproque de livres pour 500 000 dollars entre les États-Unis et la France. Des détails sur la mise au pilori d’écrivains collabos par le Comité d’épuration, etc.…

Ce qui m’amène à parler du numéro 13 de la revue Temps Noir, consacrée aux littératures policières, où le même Clément Pieyre publie une correspondance de Pierre Véry avec son éditeur et surtout un échange de lettres entre Véry et Jacques Spitz.

Pierre Véry fut un de mes dieux littéraires quand j’avais quinze ans, quand je me suis mis à ne plus croire en rien, ce devint l’un de mes inspirateurs tutélaires. Alors, de voir qu’il correspondait avec Jacques Spitz, l’un des écrivains qui me fit désirer d’écrire de la science-fiction avant la lettre, c’est-à-dire d’en avoir l’esprit, m’excita prodigieusement.

Si vous vous attendez à lire de profondes réflexions sur la littérature spéculative, je crains que vous ne soyez frustré. À part quelques réflexions sur les romans de l’un ou de l’autre, peu de grandes envolées sur la création d’une œuvre. Par contre, si vous voulez savoir ce que fut la condition d’un écrivain après la dernière guerre, vous ne serez pas déçus.

À cette époque, Véry, qui s’aperçoit que ses livres sont quasiment épuisés et ne sont pas réédités, attaque les éditions Gallimard pour leur faire rendre gorge. Le vieux Gaston qui a plus d’un tour dans son sac — ses descendants ont pieusement conservé son code génétique — prétend qu’un hangar inondé près de la Seine contient les romans de Véry mouillés, donc inutilisables mais pas épuisés. D’autre part, la crise du papier l’empêche de les réimprimer. La plupart des lecteurs de ce blog ne croiront pas que les mœurs éditoriales des années trente, quarante, cinquante, exigeaient que les auteurs qui publiaient un livre, s’engagent sur sept autres et plus par tacite reconduction, sans pouvoir en proposer ailleurs. Véry, piégé se débattait, sachant qu’après son grand succès du Pays sans étoiles, ses livres se vendraient. Le procès a lieu. Véry gagne. Il réclamait cinq cent mille francs, il en reçoit quarante mille et récupère ses droits.

Spitz, plus rêveur, se débat mollement. Lire ses lettres témoigne du désenchantement douloureux de celui qui, après avoir publié ce chef-d’œuvre qu’est L’œil du purgatoire, souffre de voir que son nom n’est plus porteur, que le “genre” (c’est dit en toutes lettres) qu’il défend passe aux oubliettes.

Tous deux se plaignent que les lecteurs ne sont plus ce qu’ils étaient. Quinze ans plus tard, la science-fiction naissait en France.

Aujourd’hui, plus de contrats draconiens, une liberté absolue de l’écrivain pour publier où il voudra. Par contre, les droits d’auteurs minimums de 10 %, et plus si succès il y a, sont réduits d’un tiers, voire de la moitié. Publiés par milliers, les romans qui se vendaient quelquefois sur dix ou vingt ans, restent un mois à l’étal des libraires.

Les éditeurs sont devenus des industriels, l’écrivain est demeuré celui qui s’abandonne à son plaisir sinon à sa passion, à qui la grâce d’être publié est parfois accordée. Les lecteurs ne sont plus ce qu’ils seront quand le souffle du numérique aura balayé le passé.

Quant à la science-fiction qui a totalement imprégné la société, elle hiberne.

Vous pensez que je suis amer. Pas du tout. Comme le disait à peu près Mark Twain : la différence entre la fiction et la réalité, c’est que la fiction doit prouver qu’elle est réelle. C’est fait ! Mais l’histoire n’est pas terminée.

samedi 20 mars 2010

Des nouvelles de Kantor

Le premier croissant de la quatrième lune de Kantor, près de 78 000 contestataires se sont présentés pour une manifestation silencieuse, revêtus de parures ou de vêtements, selon un parti pris identitaire souhaité par l’artiste austral, Cerpen Icktun. Dans un climat de radicale étrangeté, les participants ont convergé en masse devant l'installation aléatoire du Grand Choral Signifiant.

Réputé pour ses performances collectives, privilégiant le silence dans les lieux initialement prévus pour l’expression orale, Cerpen Icktun a demandé à tous les participants d’imaginer des prolongements hétérogènes au corps, de produire des actes vestimentaires inconvenants, induisant des postures suffisamment provocantes pour que le rassemblement prenne une dimension factieuse.

La garde suprême des nudistes vigilants a essayé de s’opposer par sa présence tonitruante à cette tentative de subversion caractérisée à l’égard des normes kantoriennes, sans y parvenir.

Un contre-manifestant trisexuel âgé de 38 ans, appartenant au groupe de la tribune des écorchés de Blognour, s’est présenté recouvert d’une robe de viande crue fonctionnant comme une vanité contemporaine. Il a été vêtu de coups par des supporteurs de l’artiste appartenant au Virage Vestimentaire, qui voyaient dans ce geste une atteinte à l’intégrité de leur protestation. Ses jours ne sont pas en danger.

"Il a été difficile de convaincre les partisans multisexuels d'enlacer les participants asexuels et vice versa”, a reconnu l'artiste austral. Mais je me suis senti très heureux quand finalement je suis parvenu à photographier cette ultime pose où l'on voit tout le monde se lier par les manches, en exécutant un transfert autiste devant cet infâme Temple du bruit que nous impose la dictature kantorienne, a conclu Cerpen Icktun.

"Jamais je n'aurai l'opportunité de me taire avec tant de passion", s'est enthousiasmé Psah Urt, un étudiant de 19 ans, ravi d'avoir tenté cette expérience unique.

Notre guide, le grand Nu assourdissant de Kantor, a stigmatisé le caractère tribal de cette tentative, qui risque de fausser le résultat des élections régionales. “Il s’agit d’une trahison de la nudité constitutionnelle. La notion de l’intime doit être accompagnée d’un contrôle permanent et ne doit pas donner naissance à des pratiques désordonnées questionnant nos standards de beauté" a-t-il proféré. Puis il a poussé un cri de rage qui a créé un tsunami contre-révolutionnaire sur les terres australes.

A cet instant, personne ne peut préjuger des résultats.

vendredi 19 mars 2010

Regardez les moutons

J’étais dans un ascenseur immobile, sans porte et sans trappe de sortie. Les parois de métal vert renvoyaient une lumière glauque qui sourdait du sol. De temps à autre, l’appareil grimpait d’un étage ou descendait, puis s’arrêtait. Je frappais de mes poings de tous côtés pour attirer l’attention éventuelle de quelqu’un qui passerait par l’escalier ; puisqu’il y avait des paliers, il devait bien avoir un escalier. Je criais, hurlais, en vain.

C’est alors que je me suis calmé, que j’ai pensé : peut-être qu’aucun immeuble n’est construit autour ? que je marine dans un conteneur littéraire qui traverse de la cave au plafond un salon du livre quelconque ? À moins que je ne sois dans un blog. C’est ça, dans mon blog où je me suis enfermé dans le silence depuis plusieurs mois. Et je me suis éveillé.

Sur ma table de nuit, se trouvait Regarde le soleil de James Patrick Kelly. Je venais de l’achever la veille, il voulait que je parle de lui.

Voilà, en effet, un roman qui doit souffrir, car il n’est pas facile de se le procurer chez un libraire. Plutôt que de nommer Les moutons électriques l’éditeur qui l’a publié, j’adopterai volontiers une autre appellation, Les moutons éclectiques. Car la transhumance des ouvrages vers les librairies manque singulièrement d’énergie. En somme, cette maison édite des livres pour se faire plaisir. S’il y a des lecteurs, tant mieux, s’il n’y en a pas, tant pis pour eux. Il est vrai qu’en cette époque subsidiaire…

Sans un courriel à André François Ruaud qui en est le bélier, que je remercie pour avoir choisi ce très beau roman et me l’avoir envoyé, je n’aurais pas eu l’occasion de le tenir entre mes mains. Quel dommage ç’aurait été !

Publié à l’origine en 1989, il s’agit d’un texte superbe dont l’un des sujets principaux est basé sur le thème de “l’avatar”. James Cameron aurait bien fait de s’en inspirer pour écrire le scénario de son film. Je soupçonne qu’il n’aurait pas eu le succès qu’il a connu. Au moins aurions-nous profité d’un chef-d’œuvre du cinéma de science-fiction. Ce qui n’est pas le cas. Passons sur la couverture aussi prétentieuse qu’indigente, le livre a un joli format, une belle typographie, c’est déjà ça.

Mais le mieux, comme dans tous les bons romans, c’est le corps du récit qui survit au travail d’un traducteur à l’écriture hasardeuse, tant on a parfois l’impression qu’il ne saisit pas exactement le sens des mots qu’il emploie, sans compter les coquilles. Car James Patrick Kelly est un auteur subtil, dont la pensée est si originale qu’elle triomphe de tous les dangers.

Ne croyez pas qu’il suffit d’avoir des implants performants pour vous transformer en extraterrestre grâce à une technologie d’exception. Même si vous savez tout du monde que vous abordez — malgré vous puisqu’on vous l’a injecté dans le cerveau. Les liaisons entre votre personnalité profonde et celle (modifiée) qui essaye de s’adapter au gré des événements et des rencontres sur une planète étrangère, ne sont pas de tout repos. Philip Wing, un terrien, architecte connu pour son célèbre Nuage de verre, va rapidement s’en apercevoir en débarquant sur Aseneshesh. D’abord quand il découvre l’aspect des habitants auquel il ressemble désormais, leurs mœurs, leur nourriture; les enjeux politico-religieux d'une complexité inouïe; surtout lorsqu’il risque d’être la proie de leurs pratiques sexuelles hermaphrodites multiphasées. Aussi Wing, va-t-il tenter de recourir à des interfaces de lui-même pour survivre, afin de construire le mausolée de Teaqua, déesse du peuple Chani, qui lui a été commandé.

Quand vous aurez lu ce petit résumé, ne songez pas un instant que vous aurez compris le sujet de Regarde le soleil. Si le parcours de Wing en terre étrangère, les réactions, érections, qu’il lève chez les Chanis, s’affirme le thème dominant, des surprises inédites vous attendent qui ont rapport avec le goût de l’immortalité, les transmetteurs à tachyon, la colonisation galactique par des êtres supérieurs, le conflit des générations.

Sans jamais perdre de vue l’aspect spéculatif, patascientifique de son récit, Kelly joue avec l’esprit de son lecteur pour susciter chez lui des impressions inconnues, pour lui faire sentir l’Autre, vivre en milieu perturbé, perturbant. C’est un passionné de science-fiction ethnologique, comme Wolfe avec La cinquième tête de Cerbère, comme je l’ai été avec La face cachée du désir (tu finiras un jour par parler de toi m’a pronostiqué 42. Je viens de lui donner raison).

Si vous aimez sans concession une S.F. littéraire, inventive, libérée des contingences commerciales, universitaires (qui semblent aujourd’hui la menacer), n’hésitez pas à regarder le soleil avec James Patrick Kelly.

Vous serez vraiment ébloui.

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