Quarante-Deux

Cosmos privés : carnets personnels

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le Carnet particulier de Philippe Curval

<# some text #>Les paroles volent, les écrits restent (diron oni neas, skribo ne pereas, en espéranto), me semble devenu aujourd’hui un proverbe obsolète. À mesure que la parole se grave, se podcaste, se facebooke, les écrits se pixellisent, s’achetéhèmèlent; l’une et l’autre s’usbent, se firewirent, se thunderboltent, se wifisent.

Plus le second se virtualise, plus la première se matérialise, quand ils ne succombent pas ensemble au vice versa, l’éther pas net. Bref, un proverbe de moins, ça fait du bien, ça donne de l’air, ça époussette la galerie des ancêtres qui, depuis que le monde est monde, cherchent à nous briser les ailes à coup de truismes abrutissants.

Cette petite réflexion pour introduire Elliot du Néant, le dernier David Calvo paru à la Volte, qui se situe entre la bulle de savon et le menhir runique. À la fois léger, volatil, aporétique et profond, il échappe à toute définition. Par exemple, si j’essayais de démontrer aux fidèles de ce carnet particulier qu’il s’agit d’un roman de science-fiction, ils risqueraient de le lire en feignant de me croire ; ce qui ne manquerait pas de soulever un mur de protestation. Mur qui me retomberait fatalement sur le dos parce que les pierres en sont mal scellées, branlantes.

Si j’affirme le contraire, je crains de me heurter à un lobby de fanatiques irréductibles dont les membres prétendront qu’une fiction spéculative autour du néant appartient au domaine de la conjecture, le propre de la S.F. chez certains inquisiteurs.

J’entends une voix me souffler : avouez-le, c’est de la fantasy. D’ailleurs, on y rencontre des elfes et des fées. Pas du tout, répondrais-je, ces génies de la mythologie scandinave ne sont, dans ce récit, que des vues de l’esprit. Elliot du Néant n’a rien de mystique, c’est une œuvre analogique, à couteaux tirés avec le numérique. “Couteaux tirés”, est-ce vraiment la comparaison qui convient ? poursuit la même voix. Oui, c’est une “métamphore”, nouvelle figure de style que je viens d’inventer. Elle permet d’introduire dans le cours d’un texte tout ce qui passe par la tête de son auteur.

Plantons le décor : une école en Islande, entre une falaise et un champ de lave. Une Islande ressentie plutôt que décrite, car le propos de David Calvo n’est pas documentaire, il est absurdantesque.

Figurez-vous que Bracken, professeur de dessin qui a quitté l’école, vient d’y revenir afin de découvrir comment Elliot, le vieux concierge muet (je fais confiance à l’écrivain sur ce point puisqu’on ne le verra jamais), a disparu de sa chambre sans fenêtres, fermée de l’intérieur. Il semblerait qu’au cours de parties de cache-cache lors des jours de déprime, il se serait déjà glissé à l’intérieur d’un non-lieu.

Mais, cette fois, c’est plus grave, Plouffe, le proviseur, Bram, Fink, Cyldrid, Bracken le constatent, il existe dans un angle de la pièce un pli suspect qui débouche probablement sur le Néant. Par lequel il se serait enfui.

Facile pour un vieux, chez qui l’absurde est quotidien. D’autant qu’Elliot, grand amateur de Mallarmé, n’ignorait pas ces vers :

« Sur les crédences, au salon vide : nul Ptyx,
Aboli bibelot d'inanité sonore,
(Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx
Avec ce seul objet dont le Néant s'honore.) »

Poème dont il aurait déchiffré l’énigme : le Ptyx serait la porte du Néant qu’il suffirait à un habile usurpateur de franchir pour en devenir le Maître.

À partir de ce constat, David Calvo va dérouler les spires de son imagination sans limites au cours d’un délirant imbroglio dont il tire rêveusement les ficelles afin de le dénouer. Je comprends que l’expression “ficelles d’un imbroglio” ne se révèle pas nécessairement acceptable pour un lecteur réticent, « mais ce n’est pas parce que ça ne veut rien dire que ça n’a pas de sens », comme l’écrit très justement l’auteur.

Laissez-vous guider dans ce voyage — qui ne ménage pas les sensations fortes — à travers les formes et les angles où se cachent des plis, cachés au fond d’autres plis, à l’infini, en compagnie d’un morse, d’un macareux, de tortues, vous ne le regretterez pas. Car David Calvo, dans ce roman, se délivre de ses angoisses, perte de la jeunesse, approche de la mort, regrets de n’avoir saisi tous les signes de sa vie paresseuse qu’il n’a su tracer avec la ligne claire, tel qu’il s’imagine en personnage de BD.

Et puis, surtout, laissez-vous emporter par le charme de son écriture rapide, élégante, cultivée, inventive, qui manie les délices du paradoxe avec l’aisance du fabulateur professionnel.

« Connaissez donc, superbe, quel paradoxe vous êtes à vous-même » pensait Pascal.

PS : Un correspondant me signale que ce blog est bourré d’adjectifs. N’hésitez pas à rayer ceux qui vous semblent inutiles.

vendredi 6 avril 2012

Zendegi

Couverture de ´Zendegi´

Par ce joli printemps ensoleillé, j’ai failli perdre mon latin en lisant Zendegi. Troublé sans doute par son climat, son ambiance qui diffèrent en grande partie des œuvres précédentes. Malgré tout, j’ai persisté ! Effort récompensé qui m’a permis, après avoir tourné la page 366 et dernière, de prononcer avec un léger soulagement : amo, amas, amat, amamus, amatis, amant Greg Egan.

Dernier paru en France aux éditions du Bélial’, ce onzième titre s’attaque à un domaine complexe que personne n’avait jamais abordé, “l’Iran sentimental science-fiction”. Soit un patchwork entre le reportage fantasmé sur l’avenir de l’Iran, les relations père-fils, le jeu de rôle virtuel. Plutôt hardlife que hardscience, Zendegi marque une nette rupture, par le ton du récit, ses implications philosophiques, avec ce que j’avais lu d’Egan jusqu’ici — c’est-à-dire tout ce qui est paru en français.

On se demande au cours des premiers chapitres s’il s’agit d’une plongée dans la brûlante actualité politique du Moyen-Orient, que ne renierait pas un auteur de littérature générale. En suivant Martin, un journaliste australien qui part en reportage à Téhéran. Pour y vivre, à la suite d’un scandale qui ébranle la société, les derniers jours des mollahs.

Puis on se prend à espérer que le sujet scientifique, incarné par Nasim, une Iranienne vivant aux États-Unis qui décortique les cerveaux d’oiseaux “diamant mandarin” pour obtenir leur cartographie cérébrale, va prendre le dessus.

C’est au début de la seconde partie que, par surprise, nous sommes projetés quinze ans plus tard. Martin s’est marié en Iran libéré avec Mahnoosh, dont il a un enfant, Javeed. Nasim est revenue dans son pays d’origine pour mettre au point un jeu de rôles virtuel, Zendegi, à partir de cerveaux morts ou vivants. Leurs scans servent à produire des “mandatés” qui offriront des protagonistes saisissants de réalisme aux joueurs qui pénétreront dans les univers de fiction que propose la firme qui l’emploie.

Comme à son habitude, Egan sait truffer son roman d’aperçus spéculatifs de haute volée, d’idées surprenantes, de réflexions désabusées sur l’humanité, la religion, révèle ses goûts en matière de sport et de musique. Mais on le sent, avant tout, préoccupé par le besoin de livrer sa vision personnelle de l’Iran, pays avec lequel il s’est vraisemblablement shooté. En même temps qu’il s’attache à décrire les tourments de Martin, face aux responsabilités qui l’engagent vis-à-vis de son fils, bientôt orphelin, puisqu’il se sait atteint d’un cancer mortel. En se “mandatant” dans Zendegi, grâce à Nasim, pourra-t-il assumer l’éducation de Javeed jusqu’à sa majorité ?

Ce qui donne lieu, bizarrement, à des scènes de fantasy où le Martin virtuel s’y essaye, en partenaire virtuel de son fils, au cœur d’un jeu moyenâgeux.

On le devine, à trop vouloir courir plusieurs lièvres à la fois, Egan se perd peu à peu dans les méandres de son roman dont l’architecture se révèle fragile. Fragile, mais sensible au point de donner à Zendegi un caractère très personnel. En particulier à travers le dialogue mental que Nasim et Martin entretiennent avec leurs morts. Équivalents symboliques qui expriment peut-être, dans l’esprit de l’auteur, le fait que tout être humain vit avec ses fantômes, qui sont les sentiers de sa mémoire.

Mais voilà que Zendegi devient blasphème aux yeux des intégristes de tous bords.

Ce qui ajoute un rebondissement plein d’humour à ce roman profus, déconstruit, attachant, qui révèle la part secrète de Greg Egan, son quotient d’humanité.

Pour terminer sur une note optimiste, je pense que le dessin de couverture a été spécialement choisi pour emporter les Razzies de l'année prochaine, catégorie de la plus mauvaise couverture de l'année. Brr ! ce sombre ayatollah me fait encore frémir durant mon sommeil.

samedi 3 mars 2012

Ça va mal

Ceux qui ne lisent aucuns News, magazines ignorent que de petits dictateurs y sévissent contre la S.F.. Ils agissent impunément sur des terrains contrôlés, privilégiés. Et, s’ils n’envoient pas directement les œuvres dans leurs Sibérie éditoriales en n'en parlant jamais, ils les oppriment dialectiquement. Grâce à leur petit pouvoir, ils tentent en permanence d’assassiner ce qu’ils considèrent avec mépris comme un résidu.

Par exemple, si vous aviez comme moi, l’occasion de lire Ciné Télé Obs, supplément du Nouvel Observateur, magazine superbobo auquel je suis abonné par masochisme, vous vous apercevriez qu’il s’agit, dans les marges, d’un tract anti-science-fiction. Pas de semaine sans qu’un François Forestier impudent, qu’un Olivier Bonnard, notre correspondant à Hollywood, et tous les autres critiques, n’attaquent ignominieusement le passage d’un film de S.F. sur une chaîne satellitaire ou câblée.

Souvent, ils n’ont pas tort, car la production des films de genre n’est pas supérieure à celles des “films passion”, ‘“films frisson”, “comédies” etc., mais leur acharnement à démolir systématiquement ceux qui relèvent de la science-fiction est sans limite. En dehors, bien entendu, des quelques intouchables encensés par l’establishment, comme les films de Stanley Kubrick, des adaptations de Dick à la rigueur.

Ce constat ne m’énerverait pas exagérément de la part de profonds ignorants de cette littérature, qu’ils ont rejetée aux oubliettes depuis qu’ils ont perdu toute imagination. C’est la manière dont ils opèrent qui les rend indignes.

Prenons comme exemple, cette semaine, la critique de World Invasion : Battle Los Angeles. Ledit Olivier Bonnard démontre dans un article préliminaire qu’il s’agit d’un film de guerre dont les images tournées caméra à l’épaule évoquent celles du conflit irakien, du point de vue exclusif d’un bataillon de marines. Sauf que les ennemis sont remplacés par des extraterrestres. Soit, World invasion est probablement un OGM de navet. Mais pourquoi dans les pages programmes, un énigmatique N.D. (qui, dans mon esprit, signifie : Note de la direction) écrit à ce propos :

S.F. signifie sans façons. Non merci.

Visiblement, dans l’esprit de N.D., “sans façons” — qui s’écrit aussi avec un trait d’union — est péjoratif à l’égard de la science-fiction tout entière, voudrait introduire l’idée qu’il s’agit d’un genre sans intérêt, “qui n’a pas de manière”. Grossière erreur. Car sans façons au pluriel, veut dire “tout bonnement”, “simplement”, plutôt sympathique. En écrivant “sans façon”, il aurait exprimé ce qu’il pense de la S.F., le contraire de “grande classe, raffiné, ultra chic”, — comme le sont les rédacteurs de Ciné Télé Obs —, c’est-à-dire vraiment niais.

Comme quoi, quand on veut être agressif, il est préférable de consulter un dictionnaire.

Dans le genre sans façon, le 22 février 2012, les élus de la République viennent de réaliser un coup pendable. Que ce soit le Sénat de gauche ou l’Assemblée nationale de droite, ils ont voté à l’unisson une loi qui autorise la numérisation des livres “orphelins” du XXe siècle. Doux euphémisme ! À partir de demain, n’importe quel éditeur aura le droit de vendre tout roman essai, etc. qui ne serait plus disponible dans le commerce. Simplement en le numérisant à la Bibliothèque Nationale. À charge pour les auteurs de s’y opposer s’ils s’en aperçoivent ou d’aller quémander quelques centimes en adhérant auprès d’une organisation dont on ne connaît rien.

En contradiction complète avec la loi Hadopi, le gouvernement vient d’inventer le téléchargement légal des livres épuisés (qui appartiennent dès ce moment à ceux qui l’ont écrit). Ceci en négation complète des droits d’auteur des écrivains, réputés inaliénables jusqu’à leur entrée dans le domaine public, soixante-dix ans après leur mort. Cette loi est un assassinat ! Combattons-la!

lundi 27 février 2012

Une découverte du Diable

Pour comprendre, saisir les parfums subtils de la Thaïlande, aimer les Thaïs, encore faut-il en avoir la taille. Paolo Bacigalupi qui, comme son nom ne l’indique pas, écrit en américain, la possède nécessairement. Son roman, la Fille automate, paru au Diable Vauvert, en témoigne. Ne vous fiez pas à sa rigoureuse couverture blanche où s’inscrit, en relief sur un demi-visage pâle, une bouche baiser à la lèvre inférieure tatouée d’un code-barres. Ça chauffe à l’intérieur !

Ce qui ne signifie pas seulement qu’à Bangkok la température descende rarement au-dessous de trente degrés. La situation géopolitique y est brûlante. D’un côté, les compagnies caloriques comme Agrigreen ou PureCal, sociétés étrangères qui détiennent le monopole des semences protégées, font pression pour obtenir les précieuses graines inventées par les Thaïs grâce à leur ingéniosité, fruit d’une culture rurale. Celles-ci résistent aux maladies génétiquement modifiées qui se sont abattues sur la planète comme la cibiscose ou la rouille vésiculeuse. De l’autre, Akkarat, ministre du Commerce, lutte contre le pouvoir du général Pracha, ministre de l’Environnement qui entretient la psychose avec l’appui de ses hommes de main, les chemises blanches. Jusqu’à ce jour, l’équilibre entre ces forces antagonistes est maintenu par Sa Majesté la reine enfant, que nul n’a jamais vue.

Paolo Bacigalupi n’est pas de ces auteurs qui décrivent le monde depuis leur tour d’ivoire. À moins que je ne me trompe (et si je me trompe, chapeau pour le tour de force), il a forcément vécu dans ce pays pour restituer ses saveurs, ses odeurs, son peuple, ses villes, ses temples, recréer cette atmosphère si particulière de l’ancien royaume de Siam, le seul de cette région de l’Asie du Sud-est qui n’ait pas subi de plein fouet la colonisation occidentale.

Son écriture rapide, colorée, fouillée, parfois brouillonne, évoque l’étonnante singularité de cette société de survie où les piles, les briquets, les revolvers, les radios, etc., sont à ressort, à manivelle ; où des mastodontes actionnent les usines, assurent les transports en commun ; où la contrebande de méthane est aussi sévèrement punie que le transpiratage du riz Utex ; où chacun risque à tout moment de périr d’une nouvelle épidémie.

En quelle année sommes-nous ? Rien ne l’indique. Après l’effondrement de l’énergie, les prévisions des climatologues inspirés se sont réalisées. Mais les Thaïs ont combattu à l’aide de digues, de barrages et de pompes alimentées au charbon. Ils sont parvenus à empêcher la mer — qui a englouti New York comme Rangoon et bien d’autres capitales —, d’envahir Bangkok, leur cité sainte.

Ceci exposé à la suite de chapitres subtilement entrecroisés. Larguant les lieux communs du roman catastrophe, Bacigalupi nous entraîne dans un tourbillon post-cataclysmique. De ténébreux conflits d’intérêts se mêlent à la vision effervescente d’une ville en proie à mille menaces. Avec la complicité de personnages haut campés : étrangers cyniques, hommes politiques sans vergogne, réfugiés avides, truands — tels l’enculeur de chiens ou le seigneur du lisier —, troubles et sanglants justiciers.

Et la fille automate, comment vient-elle s’inscrire dans ce paysage de fin du monde ? Artificielle, belle, souple, lisse, à la démarche imperceptiblement saccadée, c’est une “nouvelle personne”. Inventée par les Japonais, dont la population a terriblement diminué, pour remplacer la main-d’œuvre qualifiée. À la suite de circonstances obscures, rejetée par les siens, honnie par les Thaïs, la “tic-tac” officie dans un bordel, soumise aux désirs les plus ignobles. Mais voilà qu’un étranger, un farang, Anderson Lake, la prend sous sa protection. Seul inconvénient, quand Emiko doit s’activer trop violemment, elle surchauffe. De cette infirmité va naître le chaos.

Couronné entre autres par le prix Locus, ce premier roman semble augurer d’un parcours bénéfique pour Paolo Bacigalupi. Très loin des lassants NSOP (nouveau space opera) dont on nous abreuve depuis quelques années, La fille automate réhabilite avec intelligence, originalité, passion, la science-fiction sociétale, qui demeure, pour moi, le fin du fin de la littérature conjecturale. Avec, en prime, une écriture bouillonnante qui vous transporte jusqu’au dénouement en six cents pages de plaisir. Ce qui devient rare.

mardi 17 janvier 2012

Du réel au virtuel

Ils sont vraiment allumés ces nouveaux réalisateurs coréens. Je connais peu de cinéastes européens, américains, capables de visualiser en images ce point de rupture entre réalisme sociologique et fiction spéculative atteint par Lee Hey-jun. Duquel, je viens de voir Castaway on the moon (Naufragé sur la lune). Cela fait partie des rares délices offertes par les chaînes du satellite de découvrir, avec un peu de retard car ce film date de 2009, une œuvre aussi insolite.

Déjà, dans l’île de béton, Jim Ballard avait traité d’un personnage, victime d’un accident à la périphérie de Londres, qui se trouve abandonné sous les multiples voies d’un réseau autoroutier. Robinson d’un inframonde urbain.

Lee Hey-jun retourne la situation. Un salaryman asphyxié par les traites impayées, se jette d’un pont gigantesque au-dessus du fleuve séparant deux quartiers de Séoul. Drainé par le courant, il s’échoue sur une île inhabitée (réserve naturelle). De chaque côté, au loin, la ville. Des bateaux touristiques passent, qui l’ignorent. De gigantesques haut-parleurs clament depuis les buildings “exercice de protection civile” pour se préparer à la menace atomique nord-coréenne. La vie s’arrête pendant quelques minutes.

Sur l’île, les déchets les plus incongrus de la civilisation s’accumulent sur le rivage. Dont un gigantesque canard pédalo qui va servir d’abri au survivant.

À partir de là, Lee Hey-jun organise une extraordinaire tragicomédie d’un humour ravageur. Son naufragé urbain tente de se nourrir dans un milieu des plus bizarres, à la fois naturel et pollué. Jusqu’à devenir un Robinson hagard, qui subsistera à force d’obstination comique. À l’opposé du personnage de Ballard, qui découvrait dans les traces bétonnées d’une ancienne rue de village, les souvenirs de sa vie antérieure, les regrets d’un mode de civilisation révolu, celui de lee Hey-jun perdra peu à peu sa personnalité, jusqu’à la déshumanisation parfaite.

En contrepoint, sur le rivage opposé, une jeune fille s’est cloîtrée dans sa chambre, capharnaüm où elle accumule des centaines d’objets commandés par Internet. Dont une camera équipée d’un téléobjectif ultrapuissant. Observant la lune, puis l’île, elle découvre le naufragé. Ce ne peut être qu’un extraterrestre !

C’est à travers ce contact que vont se nouer peu à peu d’étranges relations entre deux solitudes issues des convulsions du monde contemporain. Avec un art consommé de l’image, lee Hey-jun décrit à touches subtiles cette histoire d’amour schizophrène.

Couverture de ´les Enfers virtuels´Il existait depuis longtemps la rubrique : j’lai pas vu, j’lai pas lu, mais j’en ai entendu causer. Je vous en présente une forme actualisée : je l’ai lu, mais je me suis arrêté à la moitié. Et pour l’inaugurer, Iain Banks. Écrivain envers lequel j’ai la plus vive admiration. Sans doute pour me contrarier, alors que j’avais appliqué le terme de “confortable” à son dernier roman paru en français, Trames, voilà qu’il nous propose, avec Les enfers virtuels, une œuvre en deux volumes tellement alambiquée qu’il m’a fallu y renoncer, sous peine de graves dommages cérébraux.

Considérée par la plupart des lecteurs de romans ordinaires, comme une littérature impénétrable, la science-fiction, depuis une décennie, confirme sa tendance à l’enfermement en proposant des œuvres de plus en plus inextricables. Cela fait partie du jeu. En tant qu’auteur et critique, je me suis efforcé d’y participer, conscient qu’il fallait répondre à la complexité des sociétés contemporaines par des textes qui l’intégraient.

Sans céder aux vertiges du virtuel qui permet d’échapper à la logique conjecturale propre à la SF, ainsi que Banks vient de s’y essayer. Alors qu’un Peter Watts, emporté par une sorte de folie supérieure fait “craquer” les concepts les mieux établis, Banks mêle de chapitres brise-lame en chapitres brise l’âme une accumulation de faits contradictoires qu’il s’efforce de nouer par de tortueuses explications.

Enfers sans damnation, au-delà virtuels, para-morts ressuscités, avatars de vaisseaux, guerre dans le réel n’ont qu’une justification : permettre à son fonds de commerce, la Culture, d’exister. Au sujet d’une histoire de vengeance que Ponson du Terrail aurait su si bien traiter.

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