Carnet d'Ellen Herzfeld, catégorie Lectures

Liu Cixin : the Three-body problem

(三体, 2006)

roman de Science-Fiction chinois traduit en anglais et en 2014 par Ken Liu

traduction française en 2016 : le Problème à trois corps

Ellen Herzfeld, billet du 6 mai 2015

par ailleurs :
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The Three-body problem est le premier volume d'une trilogie par Liu Cixin, auteur chinois à succès dans son pays. La traduction, que j'ai trouvée excellente, est de Ken Liu, qui fera aussi le troisième tome.

Les premiers chapitres se passent pendant la Révolution culturelle, et ses pires atrocités sont décrites par le menu du point de vue de ceux qui l'ont vécue. L'auteur s'adresse à un public qui connaît sans doute bien le sujet et les références qui seraient incompréhensibles pour un Occidental peu féru d'histoire sont expliquées par quelques notes bienvenues du traducteur.

On rencontre Ye Wenjie, jeune astrophysicienne qui assiste, impuissante, à la mise à mort de son père par des Gardes rouges adolescents fanatisés, et ce uniquement à cause de son refus de renier le modèle de la mécanique quantique considéré par eux comme “réactionnaire”. Elle est exilée dans un camp de bûcherons et, comme beaucoup d'intellectuels, doit abandonner toute idée de poursuivre son activité antérieure. La destruction irréfléchie de la forêt la désole et elle se lie d'amitié avec un journaliste qui semble un des seuls à avoir le même ressenti. Il lui prête un livre en anglais sur l'impact écologique des pesticides et cette lecture lui fait prendre conscience que des actions qu'elle considérait comme normales pouvaient en réalité être profondément nuisibles. Ce sera le point de départ d'une évolution de sa pensée en ce qui concerne l'espèce humaine en général, qui la mènera à des actes graves par la suite. Après avoir été trahie, elle devra choisir entre la prison et la collaboration à un projet gouvernemental ultra-secret dans un lieu isolé qu'elle pense ne jamais pouvoir quitter. Ce projet, dont la véritable nature ne lui sera révélée que tardivement, consiste en fait à chercher des intelligences extraterrestres, genre SETI, et à éventuellement prendre contact avec eux.

Des années plus tard, un chercheur en nanotechnologies, Wang Miao, se trouve mêlé à une enquête concernant le suicide de plusieurs scientifiques renommés, dont la fille de Ye Wenjie, Yang Dong, physicienne de haut niveau elle aussi. Comme explication pour son acte, elle a laissé une note bizarre disant « La physique n'a jamais existé, et n'existera jamais. ». Pas rien comme affirmation de la part d'une personne qui sait de quoi elle parle. Wang apprend que, ces dernières années, certaines expériences de physique des particules ont donné des résultats incompréhensibles : alors que les conditions étaient contrôlées et identiques, les résultats étaient à chaque fois complètement différents, apparemment de façon aléatoire. Ce qui signifie que les lois de la physique ne sont pas universelles, en d'autres termes que la physique n'existe pas. D'autres événements, tout aussi incompréhensibles pour un esprit scientifique, visent à perturber Wang spécifiquement. En même temps, il découvre un jeu vidéo particulier qui le fascine de plus en plus. L'univers du jeu oscille entre “ères stables” au climat acceptable et au soleil qui se lève et se couche de façon régulière, pendant lesquels la civilisation peut se développer, et “ères chaotiques”, pendant lesquelles les cieux sont imprévisibles et le climat parfois carrément invivable, au sens propre. Pour survivre, la population est alors déshydratée et les corps séchés sont stockés dans de grands bâtiments en attendant la prochaine période stable. L'ennui, c'est qu'il est impossible de savoir quand elle aura lieu ni combien de temps elle va durer. Petit à petit, Wang comprend que l'explication à tout ça, c'est que la planète du jeu est dans un système à trois soleils, ce qui engendre des variations du champ gravitationnel très difficiles à calculer, et qui donne son titre tant au jeu en question qu'au roman.

L'histoire alterne entre les événements du présent de Wang, apparemment un avenir proche par rapport à la date d'écriture du roman (paru en Chine en 2006), les réminiscences de Ye Wenjie depuis les années soixante, et les périodes dans l'univers du jeu dit des “trois corps”. On apprend que les signaux envoyés par l'ancien projet chinois genre SETI ont effectivement été interceptés par une civilisation qui, justement, vit dans un système à trois soleils (Alpha Centauri A et B plus Proxima Centauri, pour être précis) et qui se trouve être le système solaire le plus proche du nôtre. Les habitants, les Trisolariens, scientifiquement bien en avance sur nous, ont répondu et, de plus, sont maintenant en chemin vers la Terre, un paradis de stabilité de leur point de vue, car leur planète, qui ressemble fort à l'univers du jeu en question, est certainement condamnée, mais sans qu'il soit possible pour eux de connaître l'échéance. Le voyage va évidemment durer plusieurs centaines d'années compte tenu de la distance, même si la vitesse de pointe de leurs vaisseaux atteint un dixième de celle de la lumière.

Les extraterrestres maintiennent le contact avec certaines personnes sur Terre qui leur sont favorables, ce qui nous permet de suivre de leur point de vue certains événements, et pas des moindres sur le plan des idées science-fictives époustouflantes du roman. Les Humains pro-ET créent une organisation nommée le ETO (Earth-Trisolaris Movement), composée de diverses factions, toutes plus ou moins de type religieux, qui considèrent les Trisolariens comme des “Seigneurs”. Certaines veulent simplement que les Trisolariens trouvent un asile, même s'il faut que l'Humanité se sacrifie un peu, tout en espérant une solution qui permette de sauver Trisolaris sans compromettre aucunement la Terre. D'autres pensent que l'espèce humaine sera améliorée, sauvée en quelque sorte, par les arrivants. D'autres encore ne se font aucune illusion sur les intentions des Trisolariens mais considèrent que l'espèce humaine est si fondamentalement mauvaise et a commis de tels crimes contre la Terre qu'elle mérite la punition ultime, sa disparition pure et simple. Les gouvernants (de tous les pays, unis par la force des choses contre un ennemi commun) ne voient pas la situation de cet œil et restent pragmatiques. Ils veulent comprendre ce qui se passe pour pouvoir agir dans l'intérêt de l'espèce humaine.

Tout ça permet à l'auteur de nous régaler avec des épisodes d'une grande inventivité, certains rivalisant avec Greg Egan dans la très hard-SF bien faite. Je pense, entre autres, à certaines scènes de Diaspora (que les amateurs anglophones ont certainement lu) et des "Tapis en Wang" (pour les autres). Je n'en dirai pas plus pour ne pas gâcher le plaisir de la découverte. Certes, il y a bien moins d'introspection et de considérations psychologiques que chez Egan. Ce qui ne signifie pas qu'il y ait un manque de réflexion philosophique et éthique. Au contraire, les notions de “bien” et de “mal” sont constamment en arrière-plan et sont loin d'être traitées de façon simpliste.

Inévitablement, quelques éléments m'ont moins plu, comme le comportement vraiment trop caricaturalement grossier et mal poli d'un personnage qu'on revoit souvent, Shi Qiang, policier de son état. Mais même là, l'auteur arrive, vers la fin, à me le rendre sympathique. C'est dire. J'ai aussi eu un peu de mal à me souvenir des noms propres chinois. Heureusement, il y a au début une liste des personnages principaux à laquelle on peut se référer.

Enfin, je trouve intéressant de noter que le traducteur, Ken Liu, qui a, en tant qu'auteur, récolté lui-même de nombreux prix,(1) n'a pas cherché à donner l'impression que le texte avait été écrit par un Américain, contrairement à ce que certains exigent en principe d'une traduction. Il le dit très explicitement dans sa postface. Ce faisant, il réussit à garder un rythme de la langue qui évoque le chinois et qui participe à maintenir une sorte d'ambiance d'authenticité toute en subtilité, ce qui contribue certainement au caractère envoûtant de ce texte qui m'a accrochée dès le départ. L'édition américaine comporte aussi une postface intéressante de l'auteur.

La suite, the Dark forest, arrive heureusement dans pas trop longtemps, en juillet ou en août. Je suis curieuse de voir si le traducteur, Joel Martinsen, aura réussi aussi bien.

Ellen Herzfeld → mercredi 6 mai 2015, 13:57, catégorie Lectures


  1. On peut lire plusieurs de ses nouvelles primées dans le recueil la Ménagerie de papier.

Commentaires

  1. Gérard Kleinjeudi 4 juin 2015, 01:19

    J'ai lu avec intérêt ton compte-rendu du roman de Liu Cixin mais ai été surpris par le passage : « Comme explication pour son acte, elle a laissé une note bizarre disant “La physique n'a jamais existé, et n'existera jamais.”. Pas rien comme affirmation de la part d'une personne qui sait de quoi elle parle. Wang apprend que, ces dernières années, certaines expériences de physique des particules ont donné des résultats incompréhensibles : alors que les conditions étaient contrôlées et identiques, les résultats étaient à chaque fois complètement différents, apparemment de façon aléatoire. ».

    C'est bien ce qui se passe en physique quantique où les résultats d'une expérience toujours répétée dans des conditions de préparation identiques sont aléatoires à la mesure. La physique classique de ce point de vue n'existe plus, enfin au niveau quantique. Dans la bibliothèque sur le sujet, je te recommande le récent l'impensable hasard de Nicolas Gisin (Odile Jacob, 2012).

  2. Ellen Herzfeldjeudi 4 juin 2015, 15:55

    En ce qui concerne le roman, l'expérience en question ne devait pas, normalement, donner des résultats variables. Je ne me souviens plus trop des détails, ni s'ils étaient décrits avec suffisamment de précision. Mais il me semble qu'il y a quand même, même en physique des particules, des expériences qui livrent des résultats constants dans un même labo et d'un labo à un autre. De toute façon, j'avoue ne pas lire la fiction, même de la “hard SF” comme si c'était un traité de physique. Pour dire vrai, j'ai trouvé la réaction de la scientifique plus bizarre que les résultats car devant des données discordantes ma réaction n'aurait certainement pas été de conclure que la physique n'existait pas et puis de me suicider. J'aurais plutôt pensé qu'il y avait une explication quelque part, et qu'il fallait la chercher. Dans le roman, il y en a bien une. C'est donc bien de la Science-Fiction.

  3. Gérard Kleinjeudi 4 juin 2015, 19:03

    En fait, ma réaction vient surtout de ma surprise, comme toi, à la réaction de la physicienne. D'autant qu'en physique des particules, il n'y a jamais que des probabilités d'obtenir un résultat lors d'une mesure et jamais de certitude. Sur son trajet, n'importe quelle particule (enfin l'ensemble onde-particule) peut se trouver à l'autre bout de l'univers, certes avec une probabilité très faible (quoique le terme de trajet soit impropre). Application de la méthode de Max Born à l'équation de Schrödinger. Donc un physicien aguerri devrait se féliciter de résultats inattendus qui lui ouvriraient la porte sur d'autres aspects de l'univers. Cela dit, je n'ai pas lu le roman et j'ai peut-être mal interprété ta remarque.

    Si, dans le roman, ces expériences remettent en cause les symétries les plus fondamentales de l'univers, dérivant du théorème d'Emmy Noether (1918) — tiens, une femme mathématicienne de génie ! — qui, en gros, implique des invariances dans le temps et dans l'espace, alors ça devient vraiment intéressant.

    La découverte probablement la plus remarquable du xxe siècle, qui n'en a pas manqué, est sans doute celle de la non-localité ou non-séparabilité vers 1980 qui clôt la célèbre controverse Einstein-Bohr des années 1930 sur le paradoxe EPR. Or, c'est quelque chose de tellement surprenant que les plus grands physiciens, ainsi Feynman, ont eu du mal à l'avaler. Et que certains ne seraient toujours pas convaincus malgré des milliers d'expériences concluantes. Mais personne ne s'est suicidé à ma connaissance. Il se trouve que je suis passé en 1982 ou 83 dans le labo d'Alain Aspect à Orsay, qui a mené la première expérience concluante et qui était considéré avec réticence pas ses collègues les plus proches. Des auteurs de SF se sont servis de la non-localité pour imaginer des ansibles à transmission instantanée alors que le transfert d'influences ne peut transmettre ni information ni énergie, rien que du bruit.

  4. Emmanueldimanche 28 février 2016, 11:13

    Savez-vous quand il va sortir en français ? J'ai un peu de mal en anglais et je ne trouve pas la date de parution en français ?

  5. Ellen Herzfelddimanche 28 février 2016, 11:23

    @Emmanuel — Je sais simplement qu'il a été acheté par Actes Sud, sans doute pour la collection "Exofictions" — il y a donc de l'espoir…

  6. Ellen Herzfeldsamedi 24 septembre 2016, 13:53

    @Emmanuel — … Espoir qui n'a pas été vain puisque sa sortie est annoncée pour octobre.

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