Carnet d'Ellen Herzfeld, catégorie Lectures

John Gribbin : the Alice encounter

court roman de Science-Fiction inédit en français, 2011

Ellen Herzfeld, billet du 11 mars 2013

par ailleurs :
 

Ayant bien aimé le précédent livre de Gribbin, Timeswitch, je partais pleine d'optimisme pour celui-ci. The Alice encounter est un très court roman, une novella — 160 pages, ce qui est souvent un bon point en ce qui me concerne. Mais dès la première, j'ai compris qu'il y avait un problème. L'auteur précise dans une petite introduction qu'il s'agit ici en fait d'une suite à deux romans qu'il a écrits « il y a longtemps » avec Marcus Chown (c'était en 1988 et 1991, mais il ne le dit pas explicitement) et donne en deux courts paragraphes quelques éléments indispensables à la compréhension de la situation présentée dans ce nouveau livre. Ensuite, tout au long de l'histoire, il y aura des rappels brefs d'événements peut-être décrits plus longuement dans les livres précédents, ce qui est certes suffisant pour comprendre le texte actuel mais pas assez pour en faire quelque chose, même court, qui soit intellectuellement et émotionnellement satisfaisant.

Pourtant, c'est une histoire de Science-Fiction de la plus pure espèce, dont la prémisse est que si notre univers est apparemment composé de 90 % de matière que nous ne pouvons percevoir, la matière sombre,(1) il se peut qu'il existe un univers similaire au nôtre fait de cette matière, dans lequel pourraient vivre des êtres pensants qui constateraient qu'il manque 10 % de matière dans leur univers, c'est-à-dire celle qui compose le nôtre. Et, ces êtres, curieux comme il se doit, auraient les moyens de venir explorer une anomalie de leur univers qui semble contenir une forte densité de leur matière sombre. Cette intrusion chez nous entraîne des perturbations diverses qui ont des conséquences fâcheuses pour notre système : un refroidissement de la surface du soleil et une pluie de comètes dont certaines risquent d'entrer en collision avec des planètes habitées, la Terre et Mars.

Car ça se passe autour de l'année 2550, alors que Mars est colonisée par les restes d'une rébellion de colons lunaires et que la Terre se résume à une petite population réfugiée sur quelques îles qui restent habitables après les changements climatiques et autres catastrophes.

En plus, il y a deux intelligences artificielles évoluées qui sont sur une sorte de vaisseau interstellaire fabriqué à partir d'une ancienne station spatiale. Le détail de l'histoire des IA, qui remonte aux événements décrits dans les premiers livres, est entrevu ici par bribes qui m'ont laissée largement sur ma faim.

Un des personnages majeurs de l'histoire, Ondray, un ex-Terrien, existe en deux exemplaires : l'un vit sur Mars où il a un rôle de chef, du genre maire de la ville, et l'autre est sur le vaisseau, tantôt sous la forme d'une copie informatique, en symbiose avec l'une des IA, voir avec les deux, tantôt transféré dans le corps d'un clone fabriqué dans le seul but de lui servir de support matériel quand il en a besoin.

Le vaisseau, habituellement stationné entre la Terre et Mars, est maintenant parti aux confins du système solaire pour trouver, si possible, la cause des perturbations astronomiques constatées. Ce qui va aboutir à un contact entre les êtres des deux univers.

La version martienne d'Ondray vit des aventures assez banales, dans un contexte de terraformation difficile et de dissensions politiques, avec un peu d'amour, d'amitié et de jalousie saupoudrée pour donner du goût.

Une première version, plus courte, de cette novella est parue dans Interzone en 1994. Je l'ai parcourue et j'ai pu constater qu'il s'agissait de toute la partie qui se passe sur le vaisseau interstellaire. Je n'ai pas vérifié s'il y avait eu ou non de la réécriture. Le vraiment nouveau, c'est la partie qui se passe sur Mars, celle que j'ai trouvée nettement moins intéressante : peu d'originalité et beaucoup de clichés.

Voici donc un sujet accrocheur, du moins ce qui concerne la rencontre du nième type — la “communication” avec des êtres faits de matière sombre n'étant pas traitée tous les jours —, entrepris par quelqu'un qui sait de quoi il parle (Gribbin est astrophysicien de formation et écrit surtout des articles scientifiques et de vulgarisation). Hélas, le résultat est sec, sans émotion, sans vie. Il aurait peut-être fallu que je lise les deux livres qui le précèdent pour mieux apprécier mais les quelques critiques de l'époque que je viens de regarder ne m'y incitent guère et de toute façon il est trop tard. J'ai eu l'impression que l'auteur n'a pas su concilier le fait que le lecteur ne connaissait pas les événements qui avaient abouti à la situation décrite avec une absence d'envie de se répéter, lui, qui avait déjà raconté tout ça par le menu. On peut penser, pour être charitable, qu'il s'agit de trois livres qui auraient dû n'en faire qu'un seul, si l'auteur avait voulu ou avait pu s'y consacrer. Le contraire d'une trilogie, en quelque sorte.

Quant à l'écriture, au sens littéraire du terme, passons.

Voilà qui démontre encore une fois, si besoin était, que les idées hardies ne suffisent pas à faire un bon texte, même en SF hard. Éditeurs, petits ou grands, qui vous arrêtez un court instant ici, passez votre chemin.

Ellen Herzfeld → lundi 11 mars 2013, 15:11, catégorie Lectures


  1. Cette matière sombre est aussi, parfois, appelée “matière miroir” ou, par extension, du moins chez les Anglo-saxons férus de Lewis Carroll, “matière Alice”, d'où le titre du livre.

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