Carnet d'Ellen Herzfeld, catégorie Lectures

Jack McDevitt : Ancient shores

roman de Science-Fiction, 1996

traduction française en 1999 : Anciens rivages

Ellen Herzfeld, billet du 3 janvier 2016

par ailleurs :
 

J'apprends que le nouveau roman de Jack McDevitt, Thunderbird, est sorti mais, bien entendu, je lis d'abord celui dont il est la suite, Ancient shores, publié en 1996 (et traduit peu de temps après).

Ça se passe dans le Dakota du Nord, près de la frontière canadienne, un lieu de vastes prairies et de petites villes, au climat rude. La biographie de McDevitt indique qu'il y a vécu et ce fait transparaît nettement car les descriptions de paysages, des gens, de leur façon de vivre, sont finement détaillées et très crédibles. En fait, c'est en le lisant que je suis allée vérifier la biographie de l'auteur, tellement le sentiment de “vécu” était fort.

Tom Lasker, fermier de son état, tombe sur un objet bizarre en faisant un trou dans son champ. Il creuse plus loin et découvre, à sa grande surprise, un gigantesque bateau à voile, parfaitement conservé et qui est fait en une matière qui ressemble à de la fibre de verre. Les voisins viennent voir l'étrange navire mais personne n'a la moindre idée d'où il peut venir. Son ami Max, qui tient un commerce de remise en état et de vente de vieux avions, vient le voir et, petit à petit, ils comprennent que ce bateau est peut-être là depuis dix mille ans car, à cette époque lointaine, il y avait à cet endroit un immense lac, nommé Agassiz, qui a disparu à la fin de la dernière ère glaciaire. De plus, il porte des inscriptions qui ne correspondent à aucune langue connue. Max prend un petit morceau de voile et le fait analyser par une chimiste, April, qui constate qu'il est fait d'une substance totalement inconnue, dont le nombre atomique est tellement élevé qu'il devrait être très instable, alors que c'est tout le contraire. Logiquement, si quelqu'un a utilisé un bateau sur le lac il y a dix mille ans, il y a probablement d'autres artefacts dans le coin. Ils se mettent en quête en analysant soigneusement les détails du paysage qui correspondent aux restes du grand lac, et trouvent, assez rapidement, avec un radar, un bâtiment enfoui sous la crête d'une colline, en territoire Sioux. Ils obtiennent l'autorisation de creuser et découvrent effectivement une sorte de rotonde, elle aussi fabriquée avec le matériau inconnu.

Déjà, le bateau avait attiré des touristes et des journalistes, ce qui avait ses avantages (les commerçants des villes environnantes étaient ravis) et ses inconvénients (la petite vie paisible des habitants était toute chamboulée), et la découverte de la rotonde accentue les choses. La simple existence de ce matériau extrêmement solide, même avant de savoir si on pourra en produire, pose rapidement des problèmes économiques car certains se demandent déjà ce qui se passera quand les objets manufacturés, dont les voitures, ne se dégraderont pas en quelques années. L'économie, la société entière sera bouleversée. Et la peur de cet avenir a des répercussions immédiates sur les cours de la Bourse, sur les entreprises, sur l'emploi. Un jour, par hasard, ils touchent une sorte de bouton comportant une icone bizarre situé sur le mur de la rotonde, et un objet posé sur une grille au sol disparaît. Il s'avère qu'il y a là un mécanisme qui permet d'aller instantanément vers un autre monde, apparemment vierge et habitable par l'Homme. Ce monde, d'après ce qu'on voit dans son ciel, est très très loin de notre système solaire. D'autres destinations sont découvertes, l'une vers une sorte de labyrinthe qu'ils n'explorent pas trop, et une autre vers un lieu sans atmosphère qui est peut-être une station spatiale. Déjà, l'existence d'un matériau hypersolide n'était pas pour plaire à tout le monde, mais le voyage instantané, c'est la fin de tout (du moins pour les entreprises qui vivent du transport…). Bien sûr, les médias parlent d'extraterrestres, mais les gens qui s'occupent des découvertes essaient d'éviter le sensationnalisme. Bien sûr, il y a les illuminés divers qui y vont de leur interprétation, plus ou moins loufoque, et qui réagissent de façon plus ou moins dangereuse. Petit à petit, la pression politique s'amplifie, le président s'en mêle et la décision est prise par le gouvernement de prendre le contrôle du lieu. Ils disent que c'est pour la sécurité des populations, avec comme argument, entre autres, que les visiteurs revenant de l'autre côté pourraient ramener des microbes inconnus et dangereux, ce qui n'est pas faux, mais il aurait fallu y penser tout de suite… En fait, leur intention est de tout détruire, essentiellement pour que les choses restent comme elles sont.

Les personnages principaux sont Max, qui se trouve impliqué au-delà de ce qu'il voudrait, et April, la seule vraie scientifique parmi les protagonistes, que tout ça intéresse énormément et qui est prête à tout pour en savoir plus. On voit aussi à quel point les villes américaines sont autonomes, à quel point les Indiens sont jaloux de leur indépendance, et aussi la profondeur de leur amertume.

J'ai quand même été surprise de voir que la gestion de ces artefacts et l'exploration de ce nouveau monde étaient entreprises directement par les gens sans formation particulière sur le sujet. Certes, ils font visiter aux scientifiques que ça intéresse, mais pratiquement n'importe qui peut faire une demande et y aller. Pourtant, ils prennent des risques qui me paraissent considérables. Ils passent par la “porte” sans savoir s'ils vont pouvoir revenir à leur point de départ. Ils concluent que le lieu est sans danger sans l'avoir beaucoup exploré. Ils bidouillent même les machines auxquelles ils ne comprennent rien. Et tout se passe relativement bien. Il n'y a qu'un mort à l'occasion de la première sortie vers le monde dans le vide, puis un autre tout à la fin, lors de l'attaque finale, qui tourne d'ailleurs rapidement court. Les gens sont tous plutôt raisonnables, même les politiques, dont le président qui est dépeint de façon très positive. L'idée de tuer quelqu'un semble insupportable pour presque tout le monde, y compris les forces de l'ordre. Il n'y a pas de méchant, comme souvent dans les textes de McDevitt, ce qui n'est pas gênant, mais quand c'est notre société contemporaine entière (ou du moins celle de 1996) qui est dépeinte de façon si paisible, si respectueuse des citoyens, je me demande si l'auteur a bien regardé l'actualité. Ou bien est-ce que les choses se sont dégradées à ce point en vingt ans ?

Au total, c'est un roman agréable, reposant, les personnages sont très humains avec des qualités et des faiblesses. Et ils évoluent et changent au fil des événements. La description de la situation et de la psychologie des Indiens est bien vue, et l'auteur semble s'y connaître. Le lecteur est tenu en haleine jusqu'au bout : la merveilleuse découverte va-t-elle être détruite ou pas ? les Indiens vont-ils se faire massacrer ou pas ? Le fait que je n'aie pas toujours trouvé la société très crédible ne m'a pas dérangée plus que ça, car c'est bien dans le style de McDevitt.

La résolution finale est tellement “fanique” que je n'en croyais pas mes yeux et j'ai presque éclaté de rire. Je dois dire qu'il fallait oser. Mais arrivé à la dernière page, le mystère reste quand même entier. Bizarre qu'il ait fallu près de vingt ans pour que l'auteur continue son histoire. En tout cas, j'ai été bien inspirée de ne pas lire ce roman plus tôt. Je vais donc pouvoir connaître la suite sans attendre des années.

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