Carnet d'Ellen Herzfeld, catégorie Général

Relire les Fleuve noir ?

Ellen Herzfeld, billet du 30 mai 2005

 

Le premier billet de Roland m'interpelle, dans la mesure où il parle de relire des Fleuve noir qu'on a lus il y a 20, 30 ou 40 ans…(1) Je ne l'ai pas encore fait et j'hésite. J'ai découvert le Fleuve noir en 1965, l'année de mon arrivée en France. J'avais 16 ans. Les circonstances ont fait que j'ai dû passer des heures assise à l'arrière d'une deux-chevaux bringuebalante — y en avait-il d'autres ? — à attendre mes parents et leurs amis qui faisaient des choses où ma présence n'était pas requise. Par chance, le propriétaire du véhicule était un amateur de FN "Anticipation" et il y en avait toujours plusieurs jetés en vrac à l'arrière, en attente d'échange dans une librairie spécialisée. On y apportait un livre lu et en ajoutant une somme dont je ne me souviens plus, mais certainement dérisoire, vu les moyens à disposition, on avait un autre livre, en plus ou moins bon état mais lisible. Et ainsi de suite. Donc, j'ai passé les heures d'attente à lire ce qu'il y avait sous la main dans la voiture. J'étais déjà plus ou moins “tombée dans la Science-Fiction” bien avant, mais j'avais surtout lu des comics américain, dont Superman et autres superhéros des années 50. Le terrain était familier mais la découverte n'en fut pas moins foudroyante. J'en ai même fait lire à ma mère qui a adoré. Je ne suis passé au niveau supérieur ("Présence du futur", "Ailleurs et demain") que longtemps après, après avoir fini mes études.

Quand, des années plus tard, je me suis retrouvée avec tous ces livres de nouveau sous la main, je me suis aperçu que les titres dont je gardais un souvenir étaient souvent de Rayjean ou de Limat… Le chevalier Coqdor ! Quel souvenir extraordinaire ! L'Étoile de Goa, c'était grandiose ! Et l'Otarie bleue de B.R. Bruss ! Mais les relire ? Pour voir si ça tient encore la route ? Est-ce vraiment une bonne idée ? Je doute. Il y a un risque. Si je relis et trouve ça complètement débile, que va devenir mon souvenir ? Donc, je résiste. De temps en temps, je suis tentée, surtout après avoir lu quelque chose de bien bobo la tête. Mais finalement, je me dis que j'ai mieux à faire, qu'il y a des quantités de livres que je n'ai pas encore lus et qu'il vaut mieux laisser les souvenirs intacts.


  1. Le carnet où il a été publié n'est plus en ligne depuis longtemps. Voici ce que Roland C. Wagner y disait, le 27 mai 2005, sous le titre de Décollage imminent à destination de la planète Brantonne : « Assis à mon bureau, j'ai une vue magnifique sur la bibliothèque du palier où j'ai rangé les premiers Fleuve noir "Anticipation". Six étagères de petites fusées décollant de conserve vers des cieux étrangers, suivies de quatre autres bourrées à craquer de Perry Rhodan. Tout un condensé de littérature populaire sur un pan de mur. Le rêve bon marché à portée de la main. Je les ai mis sur le palier car ils craignent la lumière, et toutes les pièces de la maison sont très lumineuses. Mais maintenant que je m'y suis habitué, j'ai l'impression qu'ils étaient faits pour être là — hors de mon bureau, mais néanmoins visibles. C'est très symbolique. Ils font partie de mes souvenirs, mais plus de mes préoccupations. Et pas seulement parce que la collection n'existe plus. Ces derniers temps, j'en ai relu quelques-uns. Le dernier, c'était les Mutants sonnent le glas de “F. Richard-Bessière”. Grosse, très grosse déception. J'en conservais un souvenir complètement faux, sûrement parce que j'ai dû le mélanger avec une autre histoire, bien meilleure, de chasse aux mutants. Là, j'hésite entre un Pierre Barbet et un B.R. Bruss. Il est parfois bon de se rafraîchir la mémoire — et, que le livre soit bon ou mauvais, il y a en général quelque chose à en tirer, même si c'est parfois simplement un genre de distraction un tantinet perverse. Bon, à quelques exceptions près, tout ça est bien vieillot. Les années 50 étaient clairement un autre monde, et certains livres paraissaient déjà obsolètes au moment de leur publication, mais il y aurait une étude à faire sur la manière dont les auteurs de la collection ont extrapolé à partir de leur présent, de leur réel. Et pas seulement parce que la Guerre froide ou celle d'Algérie transparaissent à peine voilées çà et là : la vision de la science, la façon dont elle est présentée, me semble elle aussi typique de l'époque — quand ce n'est pas des années 30, mais on assiste à une modernisation progressive des thèmes et de leur traitement. À l'exception de Maurice Limat, dont l'imaginaire science-fictif ne parvint jamais à franchir les années 40, tous les auteurs réguliers évoluent avec le contexte, et les nouveaux venus accentuent cette évolution dans le cadre de la collection. Qui se souvient aujourd'hui que Pierre Barbet était un authentique auteur de hard SF, peut-être le seul que la France ait jamais compté ? Tout le monde s'en fout. Pourtant, qui peut contester qu'"Anticipation" a joué un rôle primordial dans la construction de l'imaginaire de plusieurs générations ? Des livres courts, simples, bon marché et facilement trouvables en occasion — difficile de ne pas tomber dessus à un moment ou à un autre. Il ne faut pas non plus oublier la terrible pénurie de SF du milieu des années 60 : après la mort du "Rayon fantastique", il ne reste que deux collections, "Anticipation", qui publie entre deux et trois titres par mois, et "Présence du futur", plus chère et plus discrète. Le Fleuve noir constituait un passage quasiment obligé pour qui voulait lire des romans de SF — pour les nouvelles, il y avait les éditions Opta et leurs revues : Fiction, puis Galaxie. Les choses ont changé au tournant des années 70, avec l'apparition d'autres collections, en poche comme en grand format, mais le virage symbolique me paraît être la publication du premier Perry Rhodan, en 1966. Le changement de format et de présentation — qui s'étale sur deux ans — marque, très en retard, le passage des années 50 aux années 60, tout en asseyant la place du space opera au sein d'"Anticipation". Le succès de la saga allemande suscite une inflation subite de séries d'aventures spatiales à personnages récurrents : Richard-Bessière crée Dan Seymour, M.-A. Rayjean invente Jay Mox, Jimmy Guieu ressort Blade & Baker du placard… Appréhender le monde tel qu'il est peut prendre un certain temps, et celui de 1966 n'est plus celui de 1951. Entre ces deux dates, l'Homme s'est mis à aller dans l'espace, et la Lune semble désormais à portée de la main. La probabilité de l'existence de Martiens a été quasiment balayée par les sondes Mariner, mais la vitesse à laquelle se succèdent les “premières” de la conquête spatiale a considérablement rapproché Mars dans l'esprit des gens. Ce qui n'était qu'extrapolation du temps des Conquérants de l'univers est devenu réalité quand paraît Opération Astrée. À l'heure de Saturn V, les petites fusées — qui d'ailleurs ressemblaient plutôt à des missiles dans leur dernière incarnation — étaient condamnées. Et Perry Rhodan — qui, si l'on y réfléchit bien, n'est autre que du E.E. "Doc" Smith de l'âge de l'espace, fuite dans la démesure comprise — pouvait prendre son envol vers la Lune et les étoiles, montrant ainsi la voie à bien d'autres voyageurs cosmiques. Une bibliothèque constitue un excellent aide-mémoire. ».

Commentaires

  1. FVsamedi 20 août 2005, 11:07

    Il arrive que relire, plutôt qu'“écraser” les souvenirs, les ravive et même en fasse resurgir d'autres que l'on avait oubliés.

    En tant qu'écrivain, je crois savoir qu'écrire, c'est surtout réécrire — parce qu'un texte de fiction n'est jamais vraiment achevé.

    En tant que lecteur, je pense que l'acte de la relecture peut être très créatif.

    Il y a aussi la notion d'acceptation de ce que l'on est, d'où l'on vient. La plupart des lecteurs de SF — au moins ceux qui se mettent à fréquenter peu ou prou le “milieu”, à publier des blogs, à écrire des critiques, à se mettre à écrire, etc. —, à moment ou un autre, cherchent une certaine respectabilité, dissertent sur Greg Egan en s'efforçant d'oublier (ou en faisant comme si) qu'ils avaient aussi lu et adoré Jimmy Guieu ou Scheer et Darlton.

    Or, il n'y aurait pas les Greg Egan d'aujourd'hui s'il n'y avait eu les Guieu d'hier ; et nous-mêmes ne lirions pas Egan (ou d'autres, bien sûr) si nous n'étions tombés petits dans Guieu.

    Il est difficile parfois de se réconcilier avec son enfance ou d'accepter de n'être que ce que l'on est : un “fan” de SF…

  2. Ellen Herzfelddimanche 21 août 2005, 00:16

    Pour moi, vouloir garder les souvenirs intacts c'est justement ne pas les renier. Je ne renie en rien mes lectures, ni celles passées, ni celles présentes ou à venir, qui ne se limitent pas à du Greg Egan — heureusement, vu qu'il n'écrit pas grand-chose en ce moment :-). D'ailleurs, j'en fais état ici, devant le monde entier… Mais l'argument le plus fort contre la relecture, c'est tout simplement le temps. Je crains, même si je lis beaucoup et que je vis très vieille, de ne jamais avoir le temps de lire tout ce qui est sur ma liste “à lire absolument”. Alors, relire ?

  3. zeb chillicothevendredi 1er décembre 2006, 12:38

    Lire, relire, qu'importe ? Moi aussi, je suis tombé dans le Fleuve quand j'étais petit, polar, espionnage, plus tard SF. Surtout attiré par les couvertures de Monsieur Brantonne que j'ai eu la chance de rencontrer lorsqu'il faisait les maquettes d'après quelquefois des dessins de Gourdon. J'ai même eu la chance de le voir arranger l'une de mes couvertures puisque j'ai aussi eu la chance d'être publié avec les grands du moment, André Lay, André Caroff, Peter Randa. Lire, relire, c'est toujours rêver un peu et ça ne peut pas faire de mal.

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