Carnet de Philippe Curval, catégorie Chroniques

Michel Houellebecq : Soumission

roman de Science-Fiction, 2014

Philippe Curval, billet du 24 avril 2015

par ailleurs :
Le goût de l'islam

Je voulais consacrer ce carnet particulier à Soumission de Michel Houellebecq. Quand j'appris que l'auteur lui-même avait brusquement disparu des écrans radars tandis que plus de trois cent mille exemplaires s'écoulaient. Je n'avais théoriquement plus rien à ajouter.

Mais, comme la tortue dans la fable de La Fontaine, j'ai réfléchi en prenant mon temps.

Je ne sais ce qu'en pensent les milliers de lièvres qui se sont précipités sur Soumission, mais à mon avis, ils ont couru trop vite pour comprendre qu'ils avaient été floués.

Non que ce roman ne manque pas d'un certain charme pour ceux qui apprécient la prose synthétique de Houellebecq, son art de nous entraîner doucement vers la dépression, de nous suggérer qu'une bonne fellation vaut mieux que tout l'amour du monde.

J'admire surtout sa capacité à triompher de l'ostracisme qui pèse sur la Science-Fiction pour en écrire sans que les membres du prix Goncourt y trouvent à redire. Ce qui donne d'excellents ouvrages comme la Carte et le territoire, plus encore les Particules élémentaires.

Donc, a priori, lorsque je me suis décidé à lire Soumission, je me réjouissais du propos, soupçonnant d'après la quatrième de couverture qu'il s'agissait d'une fiction spéculative. Plutôt une “diachronie”, soit la description évolutive d'un fait ou d'un ensemble de faits opposés à un état théorique de la société.

Malheureusement, au fil des pages, je me suis aperçu que la lente islamisation de la France dans un futur proche, aboutissant à l'élection d'un président de la République issu de la Fraternité musulmane n'était qu'esquissée, jamais traitée. Une simple bouée de sauvetage pour un roman désabusé.

Dommage, le sujet méritait qu'on le creuse en profondeur, en détaillant l'insidieuse progression d'un changement de mœurs et de mode de pensée, rongeant la civilisation judéo-chrétienne. Seule est mise en valeur la décrépitude d'une démocratie à bout de souffle, dominée par le politiquement correct.

Déçu, je me suis attaché au puissant intérêt que le personnage principal de Soumission voue à Huysmans. Ce qui m'a procuré l'occasion de relire les Sœurs Vatard. La superbe écriture de Joris Karl m'a donné l'impression d'être projeté dans un milieu extrêmement étrange, celui des petites mains ouvrières qui travaillaient au xixe siècle dans un atelier de reliure.

Avec le recul, la description de certaines planètes et de ses habitants extraterrestres dans nombre de space opera paraît bien fade en comparaison.

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Christopher Priest : l'Adjacent

(the Adjacent, 2013)

roman de Science-Fiction

Philippe Curval, billet du 24 avril 2015

par ailleurs :

Par bonheur, à ce moment, je reçois l'Adjacent de Christopher Priest. Christopher et moi, c'est plus qu'une amitié ; bien que je ne le voie plus depuis des années, nous naviguons dans les mêmes eaux de la pensée.

De quoi ce roman semble le sujet ? De la République islamique de Grande-Bretagne. Enfin, ce thème qui semble hanter l'inconscient collectif d'une Europe affaiblie par ses dissensions internes serait traité d'une manière subtile ! Ce n'est pas l'exacte réalité.

Dès le départ, nous sommes plongés dans le drame. Melanie, la femme de Tibor Tarent, photographe de presse, vient de mourir tragiquement dans une mystérieuse explosion qui s'est produite en Anatolie. Sans doute provoquée par une arme nouvelle. Au sol, il ne subsiste qu'un triangle noir.

Embarqué dans un Mebsher (un car blindé), Tarent – qui a assisté à l'accident — doit subir un débriefing dans une ferme isolée en Grande-Bretagne. En effet, son dossier implique qu'il aurait rencontré un spécialiste hollandais de la physique théorique qui aurait découvert l'“adjacence”. C'est ce que lui dit la secrétaire permanente du ministre prince Ammari, qui l'accompagne.

Au cours d'un interminable voyage, tout semble bizarre, les conducteurs parlent arabe, une voyageuse est en burqa, des tempêtes épouvantables ravagent les villes, des insurgés rôdent partout sur les territoires qu'ils traversent. En arrivant à Londres, les passagers du Mebsher constatent qu'un attentat terroriste a détruit la moitié de Londres, causant cent cinquante mille morts. Après une puissante lumière dans le ciel. Il ne subsiste de ce désastre qu'un triangle calciné. S'agit-il d'une arme nouvelle ? D'où provient-elle ?

À partir de cet instant, nous pénétrons dans un roman fracassé qui nous propulse du présent au passé, du passé au futur, de la Première à la Seconde Guerre mondiale jusqu'en 2036, d'après la seule indication que l'on trouve page 363.

Bien des éléments qui nous rattachent au réel sont contenus dans les photos que Tarent à prise, prend, avec son appareil à lentilles quantiques qu'il consulte en permanence dans son laboratoire distant, connecté. D'où un onirisme sous-jacent, une lenteur étudiée, qui procure au récit ce style si particulier que Christopher Priest sait manipuler avec un si grand talent.

Les diverses intrigues qui composent les huit parties du roman s'appuient sur de multiples personnages dont les noms ont des consonances souvent similaires, Krystyna, Mellanya, Mallinan, Tom, Tomasz, Thom, Tomak, Tarent, Torrance qui se superposent, meurent et ressuscitent selon les époques. Qui sont à la fois tout à fait les mêmes et tout à fait les autres.

Je résiste à vous en faire le récit tant il serait vain de vouloir, en quelques phrases, restituer la brillance et l'imagination. (Sachez toutefois qu'on y rencontre H.G. Wells qui propose d'installer le téléphérage dans les tranchées pour éviter que les soldats meurent dans la boue, étouffés.)

Je préfère tenter une explication, dont les données sont d'ailleurs incluses dans l'Adjacent.

La véritable photographie commence dans l'œil du photographe.

L'illusionniste attire l'attention du spectateur sur une scène insignifiante pour réaliser son tour de magie à son insu.

L'art de l'écrivain consiste à maquiller les apparences grâce au principe de l'“adjacence perturbatrice secrète”.

Priest place deux objets (des avions par exemple, un Lancaster et un Spitfire), deux époques ou deux personnages très proches l'un de l'autre qu'il relie d'une façon perfide. Mais l'un des deux est rendu plus intéressant (ou intrigant, ou amusant) aux yeux des lecteurs.

Ils peuvent avoir une forte individualité, une forme étrange ou suggestive, voire familière, paraître receler quelque chose que l'auteur feint de ne pas apercevoir. Les détails n'ont aucune importance — ce qui compte, c'est que le lecteur soit captivé, même brièvement, et regarde dans la mauvaise direction. Ce qui lui permet progressivement de s'enferrer dans l'illusion jusqu'à perdre ses repères.

Déjà dans l'Archipel du rêve, puis dans les Insulaires, Priest s'était exercé à mêler des nouvelles dont les approches successives formaient un tout.

Il n'est pas facile d'orchestrer ce genre de leurre à travers un roman. Sauf à organiser un conflit entre la réflexion et le sentiment, l'insurrection et le contentement.

C'est ainsi que le lecteur a le sentiment de s'égarer sur des pistes qui se croisent et interfèrent ; qu'il engage une réflexion sur les innombrables contradictions qui constituent la réalité ; qu'il entre en insurrection devant la difficulté de pénétrer les arcanes d'un roman à étages superposés ; et trouve son contentement en découvrant qu'à la fin tout s'apaise et s'enclenche d'une manière machiavélique dans l'île de Prachous où tout est interdit, à part ce qui est permis.

Reste qu'on ne saura jamais pourquoi le royaume britannique est devenu islamique.

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