Carnet de Philippe Curval, catégorie Chroniques

Petite chronique

Philippe Curval, billet du 13 juin 2006

L'autre jour, plongeant dans ma discothèque de vinyles pour la dépoussiérer, j'ai extrait au hasard un Captain Beefheart que j'avais totalement oublié, the Spotlight kid. Surprenant d'ailleurs et plein de variantes qui évoquent à la fois les premiers Mothers of Invention et de minis opéras pop chantés par un Caruso mâtiné de Groucho Marx. C'est dire qu'on ne s'ennuie pas en l'écoutant et, qu'à la nostalgie initiale face à la découverte de la pochette, succède une euphorie rétrospective au sujet de quelques petits génies (entre parenthèses) de la musique des années soixante-dix. Éphémères, comme toutes les années.

Ce qui m'a rappelé l'époque où j'écrivais ma Petite chronique de nuit dans Galaxie, baignant dans les vapeurs de “Camembert électrique” ou de Stockhausen. Comme le Magazine littéraire est fermé pendant le mois d'août, cela m'a suggéré de me libérer légèrement du trop plein de critiques que je n'ai pu faire. Chronique qui ne sera qu'une goutte d'eau dans l'océan des parutions qui se déversent sur mon bureau à raison d'un stère tous les trois mois.

Rassurez-vous, je ne brûle aucun livre, mais comme ceux-ci sont encore composés en papier et que le papier est issu du bois, “stère” me paraît plus adapté que “mètre cube”. Problème amusant : de combien de stères se compose votre bibliothèque ? D'après un calcul rapide que je viens d'effectuer, comptez entre 700 et 900 livres par m3 selon le format, si vos rayonnages ont vingt-cinq centimètres de profondeur, à condition que vous ne mettiez qu'une épaisseur. Par modestie, je ne vous dirai pas de combien de stères se composent les miennes, mais quand je songe à celles des “collectors anonymus”, j'ai le vertige. C'est un groupe d'amateurs dont je tairai le nom par prudence, car ils peuvent d'un seul geste vous supprimer des librairies. Ils se réunissent chaque semaine pour s'avouer mutuellement leurs achats afin de guérir d'une addiction grave ; ce faisant, ils se filent des tuyaux qui les incitent aussitôt à se précipiter chez le libraire qui détient le volume rare qu'ils ne possèdent pas. Certains d'entre eux couchent sur le palier de leur appartement pour ne pas encombrer les bibliothèques de leur présence.

Commentaires

  1. Hedi Thabetjeudi 6 juillet 2006, 14:24

    Je me présente d'abord : je suis un grand consommateur de roman de Science-Fiction, même j'ai écrit trois romans dans la matière en langue arabe et qui ont reçu un petit succès dans une langue qui ne connaît pas encore ce genre de littérature.

    Je suis tombé par hasard sur une de vos nouvelles, "l'Œuf d'Elduo", qui m'a beaucoup plu et je me suis dit : « Voilà de la Science-Fiction qui peut plaire au lecteur arabe. Mais avant de passer à l'acte et traduire votre nouvelle pour les Tunisiens qui ne lisent pas en français, je tiens à vous demander votre avis et votre autorisation.

    J'espère que je reçois une réponse.

    Amicalement.

  2. Maxence Grugierjeudi 22 mars 2007, 20:25

    Magnifique, the Spotlight kid ! : ))

    Et de très belles chroniques aussi…

    Philippe, aimons-nous en secret ! : ))

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Olivier Girard : Bifrost, nº 42, mai 2006

revue des mondes imaginaires

Philippe Curval, billet du 13 juin 2006

par ailleurs :

À propos de bibliothèque, Bifrost vient de fêter ses quarante-quatre centimètres — soit dix ans d'existence —, par un numéro spécial consacré à dix auteurs français. Voilà qui fait du bien. Certes, il en manque quelques-uns dans la sélection, mais dix, c'est dix, on n'y peut rien. L'important, c'est que l'ensemble soit de qualité. Je crois que vous n'échapperez pas à son attrait. Vous dire quelle est ma nouvelle préférée entre Claude Ecken et Catherine Dufour, Xavier Mauméjean et Thierry Di Rollo (aussi affiné que l'excellent rollot, fromage picard qui se déguste comme un jeu de maux), ou bien d'autres, non ! Ce serait revenir au temps de Fiction, avec son tableau d'honneur des auteurs les plus méritants, décerné par des éditeurs et des écrivains qui ne méritaient pas toujours le droit d'attribuer des notes. Le plus rassurant, le meilleur, dans cette anthologie recueil numéro spécial, c'est qu'il n'y a aucune unité de style, de ton, de thème. Une exclusivité française déjà présente dans les anthologies que j'ai réalisées autrefois comme Futurs au présent et Superfuturs. L'absolue diversité règne en maître. Nous sommes bien loin du NSOP défendu par Jean-Claude Dunyach où règne l'uniformité.

On trouve aussi dans ce Bifrost une interview fleuve de Serge Lehman, comme Richard Comballot en a le secret. Notre Lehman s'y présente comme un martyr de la SF. Les souffrances de l'accouchement ont failli l'entraîner à sa perte. Le voilà qui renaît, plus modeste ? Enfin, l'essentiel c'est qu'il a du talent. Mais aussi des idées bizarres sur l'histoire du genre depuis les années cinquante, si bizarres qu'elles me semblent totalement erronées pour moi qui l'ai vécue. Mais le plus étrange, c'est lorsqu'il déclare (je cite de mémoire car je n'ai pas retrouvé la phrase exacte qui m'avait tant frappé, vu la longueur du texte et son petit caractère) : « C'est difficile d'écrire de la SF en français ». Comme si les Français autant que les Anglo-Saxons n'avaient pas inventé la Science-Fiction, avec leur propre langue.

Enfin, tout cela n'est pas bien grave, les paroles volent, les écrits restent. Oui, mais les écrits volés à la parole restent-ils ?

Commentaires

  1. Sylvie Denisdimanche 16 juillet 2006, 12:51

    « Une exclusivité française déjà présente dans les anthologies que j'ai réalisées autrefois comme Futurs au présent et Superfuturs. L'absolue diversité règne en maître. Nous sommes bien loin du NSOP défendu par Jean-Claude Dunyach où règne l'uniformité. »

    Hem, voilà une petite phrase que je ne peux laisser passer…

    Je suis bien évidemment d'accord avec le début, nous autres zoteurs français sommes divers et variés. Mais dire que le NSO est uniforme, ça, non.

    Le discours de Jean-Claude Dunyach l'est peut-être (je n'ai pas lu tout ce qu'il a pu dire récemment sur le sujet), mais il ne faut pas confondre le territoire et le discours du géographe. Surtout lorsque celui-ci est directeur de collection, fonction tout ce qu'il y a de plus respectable, mais qui ne peut, c'est la loi du genre, que revêtir des aspects publicitaires qui nuisent peut-être à la subtilité de ses propos.

    Et puis, il en va de même avec les auteurs, les mouvements et les étiquettes qu'avec l'océan : de loin, il est uniforme, bleu et plat, et nanti d'un nom bien repérable sur les cartes. De près, il est composé de vagues et de remous bien distincts. Pour les avoir lus, je sais que même s'ils veulent bien se laisser rassembler sous la bannière du NSO, Colin Greenland, Charles Stross, Paul J. McAuley, Alastair Reynolds et les autres sont de vrais auteurs, uniques et personnels.

    Mais quelque chose me dit qu'en fait, vous devez le savoir aussi bien que moi, de même que vous ne pouvez pas ignorer qu'il existe, si si, des romans de Fantasy qui ont quelques petites choses à dire sur notre monde…

  2. Florianlundi 17 mars 2008, 21:29

    Bjr :) Merci pour ce billet fort intéressant :) Il y a cependant quelques points obscurs : « aussi affiné que l'excellent rollot, fromage picard qui se déguste comme un jeu de maux »… Qu'entends-tu par là ? Bonne continuation :)

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Neil Gaiman : Anansi boys

(Anansi boys, 2005)

roman de Fantasy

Philippe Curval, billet du 13 juin 2006

par ailleurs :

Je n'avais pas lu American gods, aussi, devant le tollé de félicitations — est-ce une litote ? —, me suis-je précipité sur Anansi boys de Neil Gaiman, lauréat de l'année dernière, pour vérifier s'il méritait sa réputation. Déçu, n'est pas le mot que j'emploierais à propos de sa lecture ; je dirais plutôt frustré. Car le bougre a du boogie-woogie à revendre, un sens de l'humour enraciné, une verve, une aisance dans l'enchaînement des situations qui fondent le suspense que j'aurais dû fondre de bonheur en le lisant. Le hic, c'est qu'il manque d'imagination et que cette histoire de dieu araignée d'origine africaine, de son double fils Gros Charlie et de tout ce qui s'ensuit dans notre décor quotidien n'est guère que de l'entertainement. Pas une once de réflexion sur notre monde contemporain. De la bonne Fantasy en somme.

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Charles Stross : une Affaire de famille

(the Family trade, 2004)

roman de Fantasy

Philippe Curval, billet du 13 juin 2006

par ailleurs :

Voilà soudain que tout m'apparaît, mes erreurs, mes fautes, mon acharnement contre ce genre, puisqu'aussitôt après, j'ai dégusté, je déguste encore une Affaire de famille de Charles Stross. Voilà de la Fantasy qui valse, qui exubère, qui se réjouit de frôler la SF en la caressant. Ce Stross est un stratège pervers, un joueur de violon tzigane qui entremêle les thèmes et les nourrit de triples croches sans la moindre hésitation. Une volumineuse étude sur son œuvre passée, présente et à venir n'arriverait pas à bout de tous les emprunts qu'il fait au catalogue général de la Science-Fiction afin de nourrir ses paradoxes et ses situations.

En même temps, il faut bien le dire, Stross se pose dans ce roman en laudateur de l'American way of life opposé au mode de vie médiéval. Mais il a la touche fine et ne se berce pas d'illusions. S'il ne creuse pas dans les profondeurs pour trouver de l'or, il est comme ces orpailleurs qui découvrent des pépites au fil de l'eau. Ce n'est pas un paranoïaque haineux qui traverse le bush en estimant qu'il y a un terroriste derrière chaque buisson. C'est un écrivain optimiste qui pense que un et un font deux, par bon vent.

Pour ne pas déflorer la trame d'une Affaire de famille et vous donner le goût de le lire, je résumerais l'intrigue d'une phrase : c'est l'histoire d'une jeune femme pleine de bonne volonté et d'innocence qui s'aperçoit que la généalogie est un héritage lourd à porter et que les trafiquants de drogue ne sont pas toujours ceux que l'on pense.

Cela ne vous satisfait pas. Alors, disons que c'est un excellent roman, plein d'aventures et de réflexions sur le fait qu'il ne suffit pas de multiplier le présent par le passé pour obtenir l'avenir. Il faut aussi savoir ce que l'on désire pour le changer.

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Stephen Baxter : Coalescence

(Coalescent, 2003)

roman de Science-Fiction

Philippe Curval, billet du 13 juin 2006

par ailleurs :

Ce qu'exprimait mezza voce Stephen Baxter dans Évolution, qui me laisse encore tout pantois d'admiration. Voilà un roman dont je me disais en lisant les premières lignes que je n'en verrais pas la fin, où d'anecdotes en anecdotes je me suis laissé entraîné à travers une vision rêvée de l'évolution de l'Humanité plus que convaincante. De la SF homéopathique capable, à des doses plus élevées, de produire sur l'homme sain des symptômes semblables à ceux de la maladie à combattre.

Coalescence, du même auteur, premier tome d'un ensemble intitulé les Enfants de la destinée, 540 pages, ne le vaut certes pas. Car les 300 pages que contient ce roman sur la décadence de l'empire romain en Bretagne sont d'un bon niveau de compilation romanesque et se lisent sans déplaisir, voire nous amèneraient à réétudier la fondation de nos pays actuels vers le cinquième siècle dont j'avais tout oublié, mais font quelquefois office de remplissage. Néanmoins, à travers l'histoire de George Poole à la recherche de sa sœur jumelle enrôlée sans qu'il l'ait jamais su dans l'ordre de Sainte Marie Reine des Vierges, Stephen Baxter développe un thème fort intéressant. Celui des sociétés où naît le risque d'une symbiose assumée entre les individus, qui les amène à obéir à une sorte de règle intuitive, sans jamais songer à en discuter ni la vraisemblance ni l'intérêt. Phénomène qui pourrait être le prélude à fourmisation de l'espèce humaine, dont Baxter renie la valeur et s'apprête à en démontrer les méfaits, je suppose, dans les volumes suivants.

Si vous souhaitez entrer dans la saga, lisez donc sans appréhension Coalescence ; on y découvre de bons, de très bons moments. Je dirais volontiers que c'est un roman anti-Werber s'il était possible d'établir la moindre comparaison entre un réel écrivain et un scribouillard philosophard pour chaisières attardées. Quand j'énonce chaisières attardées, je pèse mes mots, car rien ne me paraît ni plus ancien ni plus irréel que ces professionnelles de l'assise dans les squares, apparues et disparues sans qu'on sache pourquoi ni comment.

La différence tient dans l'essentiel, l'un pense ce qu'il écrit, l'autre écrit sans penser. Il est assis sur son cerveau.

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