Carnet de Philippe Curval, catégorie Chroniques

David Calvo : Elliot du Néant

roman transgenre, 2012

Philippe Curval, billet du 28 avril 2012

par ailleurs :
Chassez le Ptyx, il revient au galop

Les paroles volent, les écrits restent (diron oni neas, skribo ne pereas, en espéranto), me semble devenu aujourd'hui un proverbe obsolète. À mesure que la parole se grave, se podcaste, se facebooke, les écrits se pixellisent, s'achetéhèmèlent ; l'une et l'autre s'usbent, se firewirent, se thunderboltent, se wifisent.

Plus le second se virtualise, plus la première se matérialise, quand ils ne succombent pas ensemble au vice versa, l'éther pas net. Bref, un proverbe de moins, ça fait du bien, ça donne de l'air, ça époussette la galerie des ancêtres qui, depuis que le monde est monde, cherchent à nous briser les ailes à coup de truismes abrutissants.

Cette petite réflexion pour introduire Elliot du Néant, le dernier David Calvo paru à la Volte, qui se situe entre la bulle de savon et le menhir runique. À la fois léger, volatil, aporétique et profond, il échappe à toute définition. Par exemple, si j'essayais de démontrer aux fidèles de ce carnet particulier qu'il s'agit d'un roman de science-fiction, ils risqueraient de le lire en feignant de me croire ; ce qui ne manquerait pas de soulever un mur de protestation. Mur qui me retomberait fatalement sur le dos parce que les pierres en sont mal scellées, branlantes.

Si j'affirme le contraire, je crains de me heurter à un lobby de fanatiques irréductibles dont les membres prétendront qu'une fiction spéculative autour du néant appartient au domaine de la conjecture, le propre de la S.F. chez certains inquisiteurs.

J'entends une voix me souffler : avouez-le, c'est de la fantasy. D'ailleurs, on y rencontre des elfes et des fées. Pas du tout, répondrais-je, ces génies de la mythologie scandinave ne sont, dans ce récit, que des vues de l'esprit. Elliot du Néant n'a rien de mystique, c'est une œuvre analogique, à couteaux tirés avec le numérique. “Couteaux tirés”, est-ce vraiment la comparaison qui convient ? poursuit la même voix. Oui, c'est une “métamphore”, nouvelle figure de style que je viens d'inventer. Elle permet d'introduire dans le cours d'un texte tout ce qui passe par la tête de son auteur.

Plantons le décor : une école en Islande, entre une falaise et un champ de lave. Une Islande ressentie plutôt que décrite, car le propos de David Calvo n'est pas documentaire, il est absurdantesque.

Figurez-vous que Bracken, professeur de dessin qui a quitté l'école, vient d'y revenir afin de découvrir comment Elliot, le vieux concierge muet (je fais confiance à l'écrivain sur ce point puisqu'on ne le verra jamais), a disparu de sa chambre sans fenêtres, fermée de l'intérieur. Il semblerait qu'au cours de parties de cache-cache lors des jours de déprime, il se serait déjà glissé à l'intérieur d'un non-lieu.

Mais, cette fois, c'est plus grave, Plouffe, le proviseur, Bram, Fink, Cyldrid, Bracken le constatent, il existe dans un angle de la pièce un pli suspect qui débouche probablement sur le Néant. Par lequel il se serait enfui.

Facile pour un vieux, chez qui l'absurde est quotidien. D'autant qu'Elliot, grand amateur de Mallarmé, n'ignorait pas ces vers :

« Sur les crédences, au salon vide : nul Ptyx,
Aboli bibelot d'inanité sonore,
(Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx
Avec ce seul objet dont le Néant s'honore.) »

Poème dont il aurait déchiffré l'énigme : le Ptyx serait la porte du Néant qu'il suffirait à un habile usurpateur de franchir pour en devenir le Maître.

À partir de ce constat, David Calvo va dérouler les spires de son imagination sans limites au cours d'un délirant imbroglio dont il tire rêveusement les ficelles afin de le dénouer. Je comprends que l'expression “ficelles d'un imbroglio” ne se révèle pas nécessairement acceptable pour un lecteur réticent, « mais ce n'est pas parce que ça ne veut rien dire que ça n'a pas de sens », comme l'écrit très justement l'auteur.

Laissez-vous guider dans ce voyage — qui ne ménage pas les sensations fortes — à travers les formes et les angles où se cachent des plis, cachés au fond d'autres plis, à l'infini, en compagnie d'un morse, d'un macareux, de tortues, vous ne le regretterez pas. Car David Calvo, dans ce roman, se délivre de ses angoisses, perte de la jeunesse, approche de la mort, regrets de n'avoir saisi tous les signes de sa vie paresseuse qu'il n'a su tracer avec la ligne claire, tel qu'il s'imagine en personnage de BD.

Et puis, surtout, laissez-vous emporter par le charme de son écriture rapide, élégante, cultivée, inventive, qui manie les délices du paradoxe avec l'aisance du fabulateur professionnel.

Connaissez donc, superbe, quel paradoxe vous êtes à vous-même, pensait Pascal.

P.S. : Un correspondant me signale que ce blog est bourré d'adjectifs. N'hésitez pas à rayer ceux qui vous semblent inutiles.

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