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Gérard Klein : préfaces et postfaces

Gérard Klein : le Gambit des étoiles

Livre de poche nº 7279, novembre 2005

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J'avais dix-huit ans quand j'écrivis la première version du Gambit des étoiles. C'était en 1955. Nous sommes aujourd'hui dans l'avenir de cette époque. Ce temps-là est devenu presque historique, fabuleusement ancien[Couverture du volume]. Au travers de trente années [1], c'est presque un autre siècle qu'il faut atteindre. Et c'est pourquoi il m'est si difficile, même à moi, l'auteur, de retrouver l'état d'esprit du jeune homme qui écrivit ce roman.

C'est difficile parce que le monde était différent, et la Science-Fiction était différente. La conquête de l'espace n'avait pas commencé : il n'existait ni satellites, ni laboratoires habités, ni sondes planétaires. Les prophètes les plus audacieux promettaient avec précaution la Lune pour le milieu du xxie siècle, en n'y croyant guère. La télévision faisait son apparition, avec une chaîne en noir et blanc. La possession d'une voiture était un signe de prospérité. Au royaume des bicyclettes, le propriétaire d'une Mobylette ou d'un VéloSoleX jouissait d'un certain prestige. Prendre l'avion était un événement et personne ne voyageait au-delà des frontières à moins d'être riche ou important. Le bachot était décerné à quelque trente mille impétrants qui avaient vaguement conscience d'avoir franchi un obstacle majeur de leur vie et de faire désormais partie d'une assez incertaine élite. La liste de tout ce qui n'existait pas comme les calculettes, les magnétocassettes et les magnétoscopes serait assez longue pour emplir ce livre entier. Et l'économiste que je suis devenu se permettra de souligner qu'un cadre moyen disposait à peu près du pouvoir d'achat qui correspond aujourd'hui au SMIC.

Nous sommes l'avenir version 1986 et, en plus d'un sens, pour le jeune homme de 1955, nous serions des personnages de Science-Fiction. Notre monde n'est pas une utopie, un paradis de lait et de miel où des robots font tout le travail. Mais les pires craintes de la Science-Fiction des années 50 ne se sont pas réalisées. La guerre nucléaire n'a pas eu lieu. La catastrophe écologique ne s'est pas produite. Le développement de la technologie n'a pas entraîné l'apparition de tyrannies invincibles comme le redoutaient les auteurs du Meilleur des mondes ou de 1984. Ces spectres hantent toujours notre avenir mais du moins ils ne font pas partie de notre expérience. Dans les pays industrialisés — et là seulement, car le sous-développement n'a pas été vaincu —, les êtres humains sont mieux éduqués, mieux soignés, en majorité plus aisés, mènent des vies plus riches et plus libres que jamais auparavant. Une partie appréciable des rêves ou des désirs les moins vraisemblables de l'année 55 est non seulement satisfaite dans la réalité mais nous semble relever du nécessaire légitime. Et nous serions terriblement déçus si quelqu'un parvenait à nous convaincre que les choses ne continueront pas à évoluer dans le sens de nos aspirations dans les années à venir, que le futur sera la simple répétition du présent, ce qu'il a été, pourtant à très peu près, pour les milliers de générations qui nous ont précédés. L'idée même d'un avenir différent, et autant que possible d'un avenir meilleur, est une idée relativement neuve, qui a précisément donné naissance, il y a un peu plus d'un siècle, à la littérature d'anticipation puis de Science-Fiction. Mais ce n'est plus seulement pour nous, en 1986, une idée, un possible, un rêve. C'est une expérience concrète, quotidienne, complexe, souvent déroutante, parfois pénible, mais au fond, chaque fois qu'on parvient à la ressaisir dans sa fraîcheur première, exaltante.

Je ne tombe pas, en le disant, dans l'optimisme béat des prophètes industriels du dernier tiers de xixe siècle qui nous fait sourire ou nous agace. Je ne mésestime pas non plus la réalité de la crise économique, sociale et culturelle, la crainte et la réalité du chômage ni les angoisses et les souffrances qu'elles portent, ni en particulier la menace réelle que les progrès de la technologie, plus précisément de l'informatique et de la robotique — largement prévue et illustrée par la Science-Fiction — font peser sur des millions d'emplois, c'est-à-dire de destins, pour notre seul pays. Mais — toujours dans les pays avancés, c'est-à-dire ceux qui ont pu et qui ont su rêver l'avenir et le construire — rien de ce qui a été subi durant ces trente dernières années n'a égalé, ni même approché, les abominations de la Première Guerre mondiale, de la Grande Crise de 1929 et de la Seconde Guerre mondiale.

Notre fatalité est celle du changement, fort peu prévisible par nature. Nous sommes tous devenus des voyageurs temporels plus ou moins conscients de l'être. Et cela a pour conséquence que la Science-Fiction a changé de signification, sinon de portée. En 1955, elle rêvait un changement, un ailleurs et un demain différents et encore peu accessibles sauf par la magie des mots. Aujourd'hui que le changement, petit ou grand, fait partie de notre vie quotidienne, la Science-Fiction et la réalité se mélangent à s'y perdre l'une et l'autre. Je voudrais en donner deux exemples : en 1978, dans la revue Futurs que je dirigeais avec quelques amis, Christine Renard publia une nouvelle intitulée "le Drame d'une mère porteuse". En 1984, l'expression et le fait, avec tous les problèmes éthiques, affectifs et familiaux qui l'accompagnent apparurent à la une des journaux. De même, il y a deux ou trois ans, à l'occasion d'une enquête effectuée auprès d'adolescents d'une dizaine d'années et retransmise par la télévision, je découvris que certains d'entre eux ne faisaient pas nettement la différence entre une émission passant en direct ou enregistrée et qu'ils étaient persuadés que les techniciens de la télévision connaissaient déjà l'issue d'un match qui devait se dérouler le lendemain. Pour eux, c'était déjà dans la boîte et donc déjà écrit. Le programme publié dans la presse en faisait foi. Et le petit perfectionnement de leur téléviseur qu'ils souhaitaient était celui qui leur permettrait de regarder l'émission du lendemain ou, pourquoi pas, celle de la semaine prochaine. Ils avaient tellement l'habitude de voyager dans le passé récent, de l'immobiliser et de le passer à l'envers, qu'ils ne voyaient pas pourquoi ce privilège ne pourrait pas être étendu à l'avenir proche.

Le jeune homme de 1955 qui commençait à écrire le Gambit des étoiles avait peut-être de tels fantasmes dont il aurait pu tirer une histoire mais il savait qu'ils relevaient de l'imaginaire. Presque tout l'avenir relevait de l'imaginaire. Et c'est pourquoi il était plus fascinant, plus tentant et plus sublime qu'il ne l'est peut-être devenu aujourd'hui. En ce sens, l'avenir n'est plus ce qu'il était.

C'est peut-être pourquoi ce jeune homme choisit de situer son histoire dans un avenir très éloigné. Un avenir où les Hommes auraient atteint non seulement les planètes du système solaire mais les étoiles. L'avenir proche lui semblait trop semblable au présent, en quoi il se trompait comme je l'ai dit. Il ne décrivit donc pas un avenir réaliste. Parce que les étoiles nous sont toujours inaccessibles et qu'elles appartiennent donc toujours au domaine du rêve, son roman peut, peut-être, encore être lu aujourd'hui. Nous nous en sommes un peu rapprochés. Pas beaucoup.

Avant la découverte de la Science-Fiction par ce jeune homme, les étoiles étaient pour lui les étoiles. Un spectacle prodigieux et insensé dans un ciel nu d'hiver, à la campagne. Le spectacle même qu'avaient contemplé sans se lasser des milliards d'Hommes avant lui et où ils avaient puisé, les uns un sens de l'émerveillement, les autres un désir de savoir. Mais parce qu'il avait lu de la Science-Fiction, le jeune homme y vit brusquement autre chose, un archipel de mondes, les demeures de civilisations à naître, ou déjà nées, le visage même de l'avenir, un entrelacs de routes stellaires où des vaisseaux fabuleux entrecroiseraient leurs courses. Il se sentit confusément solidaire des Hommes à naître qui les atteindraient. Les étoiles lui devinrent, beaucoup plus que des objets lointains, des compagnes.

Puis elles redevinrent les étoiles. Des points de lumière dans un ciel d'hiver, à la campagne. Et comme le jeune homme n'avait pas à sa disposition d'appareil de télévision lui permettant de regarder l'émission d'un lointain avenir, il se servit de la machine à explorer dans le temps dont il disposait, sa plume emmanchée au bout de son imagination.

Je souhaite qu'en regardant les étoiles, tous les lecteurs du Gambit, et beaucoup d'autres, éprouvent le même tremblement de réalité. Car c'est là que réside la signification inchangée de la Science-Fiction. Faire percevoir que même dans un monde en proie à la transformation permanente et donc devenue banale, il y a place pour un changement inédit, prodigieux, pour l'étonnement. En cela, la Science-Fiction n'est pas seulement une évasion, mais une autre façon de regarder le réel, de le découvrir neuf, de ménager dans la représentation qu'on s'en fait une ouverture sur le possible.

Je voudrais insister sur un point. Dans le Gambit des étoiles, cette ouverture, ce voyage est rendu possible par deux éléments : l'échiquier du jeu d'échecs et une drogue, le zolt. Le jeune homme n'avait pas du tout l'intention d'inciter à la consommation de substances dangereuses. Il n'en avait du reste pas l'expérience. La colle en tube qu'il utilisait abondamment lui servait seulement à construire les modèles réduits qu'il faisait voler. En 1955, la consommation de drogues ne posait guère de problèmes, car elle était presque inexistante. Les hallucinogènes de synthèse, comme le L.S.D., à quoi le zolt peut faire penser, n'existaient tout simplement pas. Le jeune homme avait simplement lu les Portes de la perception d'Aldous Huxley et croyait à la nécessité de s'ouvrir à d'autres réalités que la plus immédiate. Le moyen de ce voyage est présent dans les têtes. Il s'appelle l'imagination. Les livres, dont ceux de Science-Fiction, en sont souvent les portes. En un sens, et bien que ce n'ait pas été son intention consciente à l'époque, le jeune homme avait voulu allier un symbole de la rigueur intellectuelle, l'échiquier, et une métaphore du rêve, le zolt, pour indiquer que seule leur union pouvait ouvrir la route des étoiles.

Notes

[1]  Cette préface est reprise de l'édition de 1986.