Préfaces et postfaces de Gérard Klein

Gérard Klein : les Seigneurs de la guerre

roman de Science-Fiction, 1970

préface de Gérard Klein, 2016

par ailleurs :

Les Seigneurs de la guerre est celui de mes huit romans que j'ai la faiblesse de préférer. Non qu'il ait été écrit spécialement dans l'allégresse. J'ai mis six ou sept ans à lui donner forme entre 1963 et 1970. Ce ne fut pas en raison d'une exigence excessive de ma part mais parce qu'exerçant plusieurs activités et notamment celle d'économiste qui me conduisait à partir régulièrement en mission, sa composition s'est trouvée hachée, avec parfois des interruptions de plusieurs mois qui m'obligeaient à tout reprendre depuis le début de façon à retrouver le fil. Mon vieil ami John Brunner m'a souvent répété, bien plus tard, que s'il abandonnait un manuscrit plus de deux jours, la cause était perdue, et il mettait à la poubelle la cendre d'un projet. J'ai persisté, mais j'aurais sans doute davantage développé le roman si je l'avais écrit d'une traite.

Ce n'est pas non plus que sa publication m'ait posé de problème particulier. Mais je voudrais tout de même évoquer deux anecdotes jusqu'ici jamais rapportées et qui l'éclairent un peu. Lorsque j'eus enfin achevé le manuscrit, après en avoir entièrement refait le dernier quart sur le conseil avisé de Jacques Goimard, je ne songeai pas un instant à le publier dans la collection que je venais de créer, "Ailleurs et demain", et je n'avais aucune inquiétude quant à la possibilité de lui trouver un autre éditeur. Mais la convenance la plus élémentaire m'imposait d'en avertir Robert Laffont. Quand je lui exprimai mon intention de publier ailleurs ce roman, il haussa un sourcil (celui des mauvais jours) et me dit : « Pourquoi ? Vous n'avez pas confiance en nous ? ». Je compris que je venais de le vexer, ce qui ne relevait pas de la plus habile diplomatie alors que je le connaissais encore très peu. Il ajouta, ou je lui suggérai, qu'il pourrait le lire. Je lui confiai donc quelque temps plus tard le manuscrit, après quoi il me convoqua. Dès que j'entrai dans son bureau, au cinquième étage de la place Saint-Sulpice, je compris à son air gêné que quelque chose n'allait pas. Il me tendit le manuscrit en me disant en substance : « Ce n'est pas ainsi que je vois la Science-Fiction. Je n'y comprends rien. ». Je n'ai jamais su comment Robert voyait exactement la Science-Fiction mais je peux dire qu'il m'a toujours laissé une entière liberté, soutenu mes choix, lu les livres après parution, et qu'il m'en a, en général, félicité.

Je ressortis donc mon manuscrit à la main, pas plus inquiet qu'auparavant sur son destin éditorial. Je fus intercepté en descendant l'escalier, au deuxième étage, par Jacques Peuchmaurd alors directeur de l'édition et qui veillait sur tout. Quand il me demanda comment ça s'était passé, je le lui racontai sans émotion particulière, et, après un instant, il me prit le manuscrit des mains et me dit qu'il allait voir Robert, et de l'attendre. Dix minutes après, il revint et me dit de mettre le manuscrit en fabrication. Le procès que certains m'ont fait de m'être publié dans la collection que je dirigeais — comme avaient fait tant d'autres — trouve ici sa cassation.

Les conditions, disons difficiles, dans lesquelles j'ai écrit ce roman, expliquent que je n'en ai pas publié d'autres. J'en ai commencé deux que je n'ai jamais terminés, le premier parce que je me heurtais aux mêmes problèmes, le deuxième parce que je commis une erreur insurmontable : m'étant vu proposer un contrat en échange d'un synopsis complet pour une collection qui, du reste, disparut dans l'intervalle, je me trouvai incapable de rédiger quoi que ce soit après le synopsis. Je suis de ces auteurs qui peuvent pousser un roman à partir d'une idée assez vague mais qui s'ennuient à mourir s'ils cherchent à développer une intrigue déjà connue dans le détail. Ne désespérez pas : je traîne depuis des années une sacoche de gendarme pleine du synopsis, de notes et de documentation, et je vous promets que je m'y remettrai quand je prendrai ma retraite. Ou après ma mort.

Enfin, vous savez maintenant pourquoi j'ai une préférence pour l'écriture de nouvelles, plus compatible avec une existence désordonnée. Comme celle de textes courts, articles et préfaces, dont j'ai commis quelques centaines.

En fait, si j'ai un faible pour les Seigneurs de la guerre, c'est que j'y ai fait coexister trois thèmes, une référence, certes marginale, à la guerre d'Algérie, une exploration des possibilités et des limites de la Science-Fiction, et une excursion du côté de l'utopie.

Il m'est arrivé de parler de ce roman comme de mon texte sur la guerre d'Algérie, ce qui est très exagéré. J'ai toujours été incapable d'écrire quoi que ce soit (et de lire pendant longtemps) sur cette guerre depuis mon séjour là-bas (comme on disait) en 1961 et 1962, malgré, une fois, une aimable sollicitation de Jean Lacouture. Mais il y a un détail de ce roman qui doit tout à cette expérience : le héros (si l'on veut) Georges Corson, soudain extrait d'une guerre dont il n'est qu'un participant occasionnel, et projeté dans une paix idyllique, se voit considéré comme criminel de guerre d'un conflit au reste depuis longtemps oublié.

Bien entendu ni moi ni aucun des quelque cinq cent mille appelés qui ont servi en Algérie n'ont jamais été stigmatisés de la sorte. Mais presque tous, dont je fus, ont éprouvé à leur retour le sentiment d'être ignorés. Ils attendaient une sorte de reconnaissance, non pas au sens d'une gratitude mais d'une simple admission des faits qu'on leur avait pris deux ou trois ans de leur jeunesse, que vingt-cinq mille d'entre eux y étaient morts et qu'un nombre bien plus considérable furent blessés, amputés, ou traumatisés à vie. Ils eurent tout juste droit à un morceau de papier intitulé Titre de reconnaissance de la Nation, et à l'injonction de faire comme si rien ne s'était passé. La France ne voulait rien savoir, et, quand elle fut terminée, ne voulut plus rien savoir de cette guerre stupide, cruelle et injuste, dont tous les intervenants, sans exception, furent perdants. Veuillez passer à autre chose. C'est ce dont témoigne l'incompréhension de Georges Corson.

À bien y réfléchir, les Seigneurs de la guerre n'est pas le seul de mes romans issus de cette période. Quand, enfin libéré, je regagnai la France, à fin novembre 1962, j'écrivis, à des fins alimentaires mais pas seulement, en trois semaines, le Sceptre du hasard, pour la collection "Anticipation" du Fleuve noir. Il n'y parut qu'en mai 1968, ce qui fut une autre rencontre néfaste avec l'Histoire.

Si j'avais continué à ce rythme, j'aurais pu rivaliser avec Philip K. Dick ou avec mon vieil ami Robert Silverberg à la même époque. Mais j'avais déjà compris qu'en France, on ne pouvait pas espérer vivre décemment de sa plume en écrivant de la Science-Fiction, et par ailleurs on me priait déjà de bien vouloir accepter un emploi puis un autre. Les jeunes de ce début glauque du xxie siècle à la recherche d'un emploi doivent estimer que la vie était bien facile en cette époque. Mais je peux, au moins en partie, les détromper. Il se trouvait que j'avais acquis des compétences complémentaires qui me rendaient assez immédiatement utilisable et donc désirable dans des domaines variés. Bon à tout, propre à rien. Passons.

Le Sceptre du hasard, le deuxième de mes romans par ordre de préférence, traite de la stochastocratie, du pouvoir de gouverner attribué par un tirage au sort, par la chance, ou par la malchance comme l'éprouve mon héros qui n'a aucune envie de l'exercer (ce qui a toujours été plutôt mon cas). J'ignorais alors complètement que Philip K. Dick avait abordé le même thème dans Loterie solaire, en 1954, dans une perspective très différente. L'idée m'en était venue à la suite de ma participation à des enquêtes et sondages, lors d'une vie précédente, avant la guerre. Si des sondages permettent de connaître l'opinion d'une collectivité avec des effectifs de plus en plus réduits, pourquoi ne pas aller au bout de cette logique et admettre qu'il suffit de tirer au sort un seul individu pour trouver le meilleur ? En tout cas le moins mauvais.

Par la suite, lorsque je dirigeais de telles enquêtes, je me flattais d'en connaître le résultat dans les grandes lignes en lisant quelles dizaines de questionnaires pris au hasard, parfois une seule dizaine. On n'en restait évidemment pas là.

Il y a toutefois un prix à payer : c'est l'exclusion, du tirage au sort et de cette collectivité, de tous les déviants, ceux que j'ai appelés les Indignes et qu'on envoie sous terre. C'est Jacques Goimard qui fit remarquer dans sa critique pertinente (et trop élogieuse) du livre, publiée dans Fiction, que l'inconscient était subtil, qu'indignes pouvait à une lettre près être lu indigènes, et que c'était bien ceux qu'on avait expédiés, sinon dans un sous-sol métaphorique, du moins dans l'ignorance et le mépris de leurs droits. Je n'y avais vraiment pas pensé.

Toutefois, réfléchissant sur ce thème durant de longues décennies, il m'est apparu que le sort d'élections réelles, lorsqu'elles se disputent à quelques pour cent près et parfois à quelques voix, relèvent bien du hasard comme tout probabiliste le confirmera. Nous sommes déjà entrés dans l'ère du sceptre du hasard. Il y a à cela des raisons profondes et perverses liées à l'évolution inéluctable de la démocratie mais ce n'est pas ici notre sujet.

Revenons à l'Algérie dont la guerre d'indépendance doit sembler à certains de mes lecteurs d'aujourd'hui contemporaine des guerres puniques. Je n'utiliserai ici que les termes d'Algériens pour ceux que l'administration française a nommés jusqu'au bout Indigènes musulmans, ce qui en dit long, et de Pieds noirs pour les citoyens d'origine européenne.

Toute guerre est grosse de mensonges. Mais celle-là a battu des records. Je voudrais en évoquer quelques-uns dont certains perdurent bien qu'il soit aujourd'hui possible d'avoir accès à des données qui les démentent.

D'abord, il ne fut très longtemps jamais question, du point de vue des Institutions, d'en parler comme d'une guerre. Il s'agissait de soulèvement, d'insurrection, de rebelles, et durablement d'“événements” et de “maintien de l'ordre”. Qualification un peu étrange pour un conflit qui dura huit ans, fit plus de trois cent mille morts, mobilisa cinq cent mille appelés dont vingt-cinq mille perdirent la vie, sans oublier ici engagés volontaires et militaires de carrière, et un nombre bien plus considérable fut traumatisé à vie, dans sa chair ou dans son âme. Cette guerre fut l'occasion, de part et d'autre, d'atrocités innommables. Pas question pourtant de parler d'une guerre puisque se déroulant sur le territoire théorique de la République, il se serait agi d'une guerre civile, et il aurait fallu reconnaître l'Autre.

Mais les Institutions françaises ont une longue et constante tradition du déni. Il suffit de se souvenir du long silence qui recouvrit, après la Libération, les persécutions et exactions dont furent victimes les Juifs en France, du fait des administrations françaises, en zone occupée, en zone libre où elles allèrent au-devant des désirs des occupants nazis, et jusqu'en Algérie, jamais occupée. Ce ne fut qu'en 1999 que Lionel Jospin qui avait choisi de faire son service en Allemagne plutôt qu'en Algérie, parla pour la première fois de guerre, de même que Jacques Chirac reconnut pour les Juifs à la même époque la responsabilité de l'État français.

L'autre paradoxe est que ce fut sous une majorité de gauche et sous un gouvernement socialiste que cette guerre commença et que ses responsables se montrèrent incapables de négocier et même l'attisèrent jusqu'à ce qu'un changement de régime permît d'y mettre fin, dans la douleur. En 1956, dans le gouvernement socialiste de Guy Mollet, le Garde des sceaux, un certain François Mitterrand dont on soupçonnait le passé vychiste et dont on n'entendit plus jamais parler, signa par dizaines des condamnations à mort et recommanda peu de grâces, établissant un record inouï dans la fonction. Elles ne furent heureusement pas toutes exécutées.

Certes, mensonges et aberrations remontaient loin. En 1886, le décret Crémieux accorda automatiquement la nationalité française aux Juifs d'Algérie qui vivaient sur ce territoire depuis bien plus de mille ans, en exceptant toutefois, bel exemple de cohérence, les Juifs du Mzab parce qu'ils relevaient d'une autre circonscription administrative. Jamais cette naturalisation ne fut étendue aux Algériens, malgré une pléthore de projets et de textes qui les confinèrent toujours dans un régime de deuxième zone, certes de mieux en mieux protégés mais ne bénéficiant d'aucun droit civique ou de droits limités. Comment pouvait-on imaginer qu'un peuple entier accepte indéfiniment sans se révolter un tel statut de mineur perpétuel, celui des Indignes indigènes de mon autre roman, d'autant qu'il avait payé cher sa participation, aux côtés de la France, aux deux guerres mondiales ?

Et cela d'autant moins que la colonisation n'eut pas que des aspects négatifs, contrairement au politiquement correct de rigueur. Outre une amélioration substantielle du niveau de vie, la scolarisation ouvrit à une autre culture, techniquement plus avancée et sans doute plus libérale, une majorité d'Algériens. Certes, on peut contester le déracinement culturel que représente l'apprentissage obligatoire d'une autre langue voire d'une autre histoire, mais elle ne fut pas dictée par le racisme. Les Bretons ne connurent pas un autre sort et certains se souviennent encore de l'écriteau accroché dans les classes : Défense de cracher par terre et de parler breton. Une élite algérienne francisée apparut qui ne pouvait pas se contenter de son statut de second rang. Quelques-uns de ses membres furent bien “naturalisés”, mais seuls sept mille environ d'entre eux auraient bénéficié de cette disposition jusqu'à l'indépendance, soit entre 1865 et 1962.

Toutefois, cette intégration par la culture eut des aspects heureux trop souvent négligés. L'embryon d'une vraie culture franco-algérienne, ouverture possible vers un pays apaisé, se dessina, certes principalement en langue française. Le personnage emblématique de cette inter-fécondation, un peu trop oublié, fut Edmond Charlot, libraire, éditeur, qui le premier publia Albert Camus et encouragea nombre d'auteurs algériens dont Mouloud Feraoun qui fut assassiné par l'O.A.S. Edmond Charlot dont la librairie fut deux fois plastiquée, un humain authentique, m'honora à Alger de son amitié et parfois de son hospitalité. Cette hybridation produit encore aujourd'hui des effets, à en témoigner le 2084 : la fin du monde de Boualem Sansal qui reçut ici en 2015 un accueil enthousiaste. Son auteur est un écrivain algérien, résidant en Algérie.

Bien entendu, les Pieds noirs bloquèrent autant qu'ils purent toute évolution de l'inégalité de droits civiques, craignant d'être submergés. Pourtant, ils votaient par tradition en majorité à gauche. Leur origine est significative : beaucoup vinrent de l'Alsace-Lorraine annexée au Reich après 1870, d'autres se recrutèrent parmi les Communards de 1871 ; d'autres encore quittèrent l'Italie fasciste ou fuirent l'Espagne après la guerre civile espagnole et la chute de la République. Il s'avère difficile de demeurer des rebelles quand on se sent en minorité sur la terre même où l'on est né.

Mais un autre mensonge, propre à la gauche, les concerna. Pour elle, les Pieds noirs étaient de riches profiteurs, exploiteurs d'Algériens. Lorsque je revins, à Paris, en janvier 1962 en permission, je me retrouvai, dans une soirée, chez des amis d'une gauche éclairée et fortunée, opposés comme je l'étais à cette guerre, mais quand je leur expliquai que les Pieds noirs étaient pour la plupart des gens modestes, voire pauvres, la réprobation fut immédiate : « Klein a été retourné par l'armée. ». Fort heureusement, un homme jeune, guère plus âgé que moi, survint et dit : « Ce garçon a entièrement raison. ». C'était Pierre Bourdieu.

Le niveau de vie des Pieds noirs était la moitié de celui des habitants de la Métropole, autre terme bizarre pour désigner la France continentale (plus la Corse). Des petits blancs pour la plupart. Et les grands colons qui possédaient et exploitaient les terres agricoles étaient partagés. Si certains défendirent outre mesure l'“Algérie française”, d'autres, que j'ai connus, étaient beaucoup plus lucides, libéraux, et souhaitaient un changement radical dont, quand il survint, ils avaient su se mettre à l'abri pour l'essentiel. Il suffit de considérer l'écart entre l'Écho d'Oran, libéral, et qui fut dirigé par Pierre Laffont, frère aîné de Robert, et l'Écho d'Alger qui soutint les putschistes d'avril 1961.

Il ne faut tout de même pas oublier que cette même gauche “des principes” condamna très tôt la torture, s'opposa à la guerre, encouragea parfois à la désertion (je fus soumis à cette pression amicale), jusqu'en 1958 contre une gauche “de gouvernement” qui menait la guerre sans s'interroger beaucoup sur les moyens. Ce clivage n'a jamais disparu et est encore aujourd'hui d'actualité sur d'autres sujets.

Si la guerre d'Algérie fut bien une guerre civile disputée sur le territoire au moins théorique de la République française, ce fut aussi et peut-être surtout une guerre civile entre Algériens, ce que l'on a tendance à escamoter. Même en laissant de côté la confrontation sanglante entre le F.L.N. et le M.N.A. de Messali Hadj, l'Armée de libération nationale (A.L.N.) ne cessa de se déchirer, parfois manipulée par les services secrets français, et il est possible qu'elle massacra plus des siens que ne fit l'armée française. Certains chiffres obligent à réfléchir : l'A.L.N. ne compta jamais beaucoup plus de cinquante mille combattants.(1) En regard, en 1960, deux cent trente-cinq mille Algériens combattaient aux côtés de l'armée française durant cette guerre, dont quatre-vingt-cinq mille servaient dans l'armée régulière. On les traite en général, abusivement, de harkis, ces derniers n'ayant été qu'un corps particulier de supplétifs. Cinquante mille au moins furent des appelés, dont cinq mille périrent au combat, ce qui représente à peu près la même proportion, relativement aux populations globales, que pour les appelés français. Il est évidemment bien difficile d'expliquer les motivations de ces combattants : sans doute la peur, la contrainte, l'intérêt économique, mais aussi pour beaucoup la conviction que l'avenir de l'Algérie était du côté de la France.

On les abandonna pour la plupart, lors de l'exode massif des Pieds noirs l'été 1962 après une paix hâtivement bâclée et du fait de la rupture irrémédiable entre les deux populations exacerbée par les exactions injustifiables de l'O.A.S. J'ai vécu cet exode et je lui ai donné un faible écho dans ma nouvelle "un Chant de pierre". Ce qui me choque aujourd'hui encore, c'est quand, à propos de la réception des migrants et des réfugiés fuyant le Moyen-Orient, on évoque l'accueil qui fut fait aux Républicains espagnols après la guerre civile, et aux Pieds noirs après l'indépendance algérienne. En fait d'accueil, on mit la plupart des Républicains espagnols dans des camps qui servirent ultérieurement à enfermer les Juifs ; et quant aux Pieds noirs, on ne leur réserva en général aucun autre accueil que celui de l'indifférence, voire de la méfiance ou du mépris, les jugeant responsables de leur sort. Ils durent et surent se débrouiller au mieux. Il me heurte qu'on cite aujourd'hui en exemple ces ignominies. Le pire sort fut réservé aux prétendus “harkis” parqués pendant des décennies dans ces mêmes camps qui avaient reçu les Espagnols puis les Juifs. Ainsi, en 1940, l'administration française “accueillit” ou plutôt détint un des plus grands génies du xxe siècle, le futur mathématicien Alexandre Grothendieck (qui avait douze ans), et sa mère, “étrangers indésirables”, dans le camp de Rieucros.(2)

Militairement, en 1961, la guerre était gagnée. Tout était perdu politiquement.

Y avait-il d'autres solutions ? En dehors de la coexistence paisible, espérée mais rendue impossible par les crimes de l'O.A.S. et peut-être peu souhaitée du côté algérien, Michel Debré explora en 1961 celle de la partition du territoire qui fut rejetée par les extrémistes des deux camps. Roland C. Wagner, lui-même né à Bab El Oued en 1960, et “rapatrié” en 1962, la mit en scène dans son uchronie Rêves de Gloire (2011), son chef-d'œuvre couronné de nombreux prix.

L'issue possible de cette guerre fit l'objet d'une controverse amicale entre Francis Carsac et moi, que j'ai du mal à situer dans le temps : 1959, 1960, 1961 ou bien 1962 après la parution du roman de Carsac, Ce monde est nôtre. Elle prit la forme de discussions à la librairie de La Balance ou bien de L'Atome, sous la houlette de Valérie Schmidt, et trouva un écho dans les pages de Fiction, dans des articles que je n'ai pas eu le courage de rechercher. Ma position, sans doute naïve et en tout cas antérieure à l'exode, faisait confiance à la coexistence possible sur un même sol de deux cultures jouissant enfin des mêmes droits. Francis Carsac, pour sa part, la trouvait impossible, exposant dans le roman cité la Loi d'Acier, règlement galactique qui impose que le premier occupant d'une terre demeure le seul légitime. La paix lui donna manifestement raison. Mais le long terme a formulé différemment la question : le pourcentage d'immigrés maghrébins et notamment algériens et de leurs descendants français avoisine, en proportion des populations globales, celui des Pieds noirs dans l'Algérie française, de l'ordre de 10 %. Que risquerait-il d'arriver si la Loi d'Acier était ici et maintenant appliquée (ce que je ne souhaite pas) ? Le moins qu'on puisse dire est que la question est d'actualité. Je rêve d'un désormais impossible dialogue entre François Bordes et Edmond Charlot.

Si j'ai évoqué un peu longuement, mais brièvement, eu égard à la dimension des problèmes, ici la guerre d'Algérie, c'est qu'il reste à étudier, en sus des quelques pistes que j'ai esquissées, son impact sur la Science-Fiction française. Il fut sans doute plus important que la révolution d'opérette survenue en mai 1968, mais plus difficile à évaluer car la guerre d'Algérie, qui pourtant concerna toute une génération, fut longtemps tenue sous le boisseau.

Les Seigneurs de la guerre relèvent de la Science-Fiction du second degré, sans aucune référence sérieuse à la science au contraire de certaines de mes nouvelles comme "les Virus ne parlent pas", "la Serre et l'ombrelle" ou "Mémoire vive, mémoire morte". Sa prétention à la rationalité est même ténue, pour dire le moins. J'ai conçu ce roman comme un jeu réutilisant certaines des cartes de la Science-Fiction antérieure : voyages interstellaires, voyages dans le temps non exempts de paradoxes, guerres temporelles, extraterrestres plus ou moins originaux, cohabitation dans Aergistal d'époques différentes, etc. Cet enchaînement d'idées ne fut pas systématique mais résulta de l'inspiration du moment. Je n'ai jamais hésité à forcer le trait puisque Aergistal s'étend bien sur le bord de l'univers, du moins de cet univers, sur l'enveloppe qui l'enclôt.

John Brunner qui en donna par amitié une excellente traduction publiée chez Doubleday puis en poche dans les DAW Books, s'en montra choqué. Il me dit un jour : « Dans une œuvre de Science-Fiction, il ne faut jamais introduire plus d'une invraisemblance. ». Je crois que la dimension de jeu, récapitulant une partie de l'histoire de la Science-Fiction, de ce roman lui avait échappé.

Le précédent, ou l'exemple, plutôt que l'influence, d'A.E. van Vogt est ici manifeste. Rebondir toujours et tâcher de retomber sur ses pieds, sans craindre de bousculer la logique. Apparemment, le public apprécia puisque de tous les romans français publiés dans "Ailleurs et demain", il rencontra de loin le plus de succès. Et toutes éditions confondues, il dépassa largement les cent mille exemplaires vendus, ce qui demeure un exploit dans notre domaine, au moins pour un auteur autochtone. Pourvu que ça dure, comme disait Letizia.

Ce fut aussi un exercice de liberté avec évidemment l'obligation de retomber sur ses pieds de façon à peu près logique, au moins d'en donner l'impression ou l'illusion au lecteur. À la même époque, pendant les années 1960, souhaitant quelque peu rejoindre la littérature générale, j'imaginai un autre mode d'expression que je baptisai le “possibilisme”. Il s'agissait d'écrire un roman, sur une trame convenue, une affaire criminelle dans l'ébauche que j'entrepris, sans “script girl”. J'entends par là que les continuités habituelles du récit auraient été négligées, oubliées, ou plus précisément écartées. Un personnage aurait pu sortir d'un côté de la scène et revenir par l'autre, ou encore changer d'apparence, de profession ou même de sexe, au gré de la fantaisie de l'auteur. Seule, la ligne directrice de l'intrigue devait demeurer reconnaissable. J'écrivis à la main quelques pages selon cette approche puis j'abandonnai. Ce qui m'avait semblé une liberté devenait une contrainte : il ne fallait pas respecter de continuité. Il fallait être constamment, ou presque, en rupture avec le déjà écrit. Je m'ennuyais tout simplement à m'imposer cette contrainte.

Au surplus, cela m'aurait plus ou moins inscrit dans la perspective du Nouveau Roman, ce dont je n'avais pas envie. En un sens, quoique dans une perspective différente, Alain Robbe-Grillet, dont l'œuvre m'inspire une sincère admiration, écrivit un roman “possibiliste” avec la Maison de rendez-vous dont je rendis compte dans Fiction en rapprochant, au nom de la physique quantique, cette œuvre de la Science-Fiction, ce qui déplut assez fort au Maître qui me l'exprima par lettre puis, fort aimablement, quand nous nous rencontrâmes. Je n'ai jamais bien compris ce qu'il reprochait à l'évocation de cette parenté incertaine.

La tentative “possibiliste” m'amène ici à tenter de répondre à une question qui m'a souvent été posée. Pourquoi n'ai-je jamais écrit de littérature dite générale ? J'aurais certes pu entreprendre de le faire puisque, de nos jours, à peu près n'importe qui s'y adonne et parvient à être publié. J'ai du reste risqué quelques écarts à la Science-Fiction (ou à l'imaginaire, comme on dit aujourd'hui) en m'essayant à la nouvelle policière ou dans un texte comme "Trois belles de Bréhat" qui figure dans mon recueil Mémoire vive, mémoire morte. Rien ne m'empêchait d'écrire autour de mon enfance, de ma jeunesse, des milieux que j'ai fréquentés, de mes déboires sentimentaux. J'aurais pu le faire comme tant d'autres qui déballent chaque semaine, à en croire l'étal des libraires, les détails plus ou moins scabreux de leur vie ou de celle de leurs proches. La vérité est que cela m'ennuyait, ou m'aurait ennuyé, profondément. Un écrivain qui s'ennuie n'écrit plus que des pensums qui promettent d'ennuyer son lecteur. Se raconter, il y a des divans pour ça. Évidemment, la gloire et la fortune sont plus souvent, encore qu'assez rarement, au bout de cette route que du côté du chemin escarpé de la Science-Fiction.

Ne croyez pas pour autant que je méprise la littérature générale, dite aussi réaliste. Bien au contraire, j'ai la plus grande admiration pour un bon nombre d'écrivains “classiques” comme je l'ai dit pour Robbe-Grillet, la plupart étant des auteurs anglo-saxons, plus souvent américains. Je les lis avec plaisir et bénéfice, mais je ne suis pas de leur tribu. J'avoue ici publiquement que je n'ai jamais pu aller au bout du chef-d'œuvre de Proust. Quand j'en lis quelques pages, je reste coi devant la subtilité stylistique, mais cet univers, qui m'est totalement étranger quoique sans étrangeté, m'agace prodigieusement. Je préfère Philip K. Dick, Borges, Kafka ou même un Van Vogt secondaire.

Il se peut que cette discontinuité voulue, cette impermanence, soit aussi un reflet des ruptures et incohérences qui ont caractérisé la guerre d'Algérie et que je vécus pendant deux ans. Je rapporterai ici seulement une anecdote tragi-comique de cette époque. Alors qu'au printemps ou à l'été 1962, je rentrais, après le couvre-feu fixé à 18 heures, ayant raccompagné une femme chez des amis puisqu'elle ne pouvait plus retourner chez elle, à travers une ville illuminée mais complètement déserte, mes fonctions me conférant une certaine liberté de mouvement, voici ce qui m'arriva. Il faisait déjà nuit, j'étais en uniforme. Un homme surgit d'une encoignure. À peu près de mon âge, très bien mis, cravaté, il me braqua un pistolet sur le ventre en me demandant si, d'où je venais, j'avais vu des gendarmes. Il relevait sans doute de l'O.A.S. Un peu interloqué, je lui dis la vérité : je n'avais vu personne, puis je pointai un doigt hésitant sur le canon de son arme. Il me dit poliment, verbatim, « Excusez-moi. » sur un ton un peu gêné, glissa son pistolet sous sa ceinture comme dans un film noir, s'éloigna et disparut. J'éprouvais une frayeur rétrospective durant les deux kilomètres qui me restaient à faire avant de rejoindre l'Amirauté où mon service partageait un local quasi médiéval avec la police militaire et des punaises. Ainsi allait la vie, les bons jours.

Il est un point que je traiterais autrement si c'était à refaire aujourd'hui. Le Monstre qui, domestiqué, devient l'hipprone (dont Manchu donna une superbe représentation), animal redoutable mais pusillanime (ainsi que sont les chats, impitoyables avec les petites souris mais fuyant au moindre bruit suspect), est capable de se déplacer de quelques secondes dans le temps afin d'éviter un danger. Dans l'avenir où Corson se retrouve, les humains ont appris à faire de même, sur une plus grande échelle. Si c'était à refaire, j'invoquerais plutôt les possibles quantiques. L'hipprone choisirait de s'actualiser par une mesure dans un état quantique moins menaçant, et les humains adopteraient le plus idyllique. Le voyage dans le temps soulève en effet quelques difficultés techniques que je n'ai pas entièrement résolues. Je suis certes bien conscient que le choix quantique en rencontre d'autres, notamment du fait de la décohérence. Et puis j'aime assez l'expression “pays d'années”.

Corson se retrouve, dans le dernier quart du roman, sur une Uria pacifiée où s'est installée une espèce d'utopie, au demeurant à peine esquissée dans le roman. Elle est caractérisée par une sorte d'état anarchique où un pouvoir très restreint est détenu avec l'assentiment général. Ces gens vivent dans une simplicité confortable, voire épicurienne. Beau programme. Mais l'important n'est pas là. Il est que ces humains peuvent accéder à leurs différents possibles. Il s'agit bien de lignes de probabilité, ce qui nous ramène à la théorie quantique. Le dernier paragraphe ouvre à cette multiplicité des innombrables Corson divergents de l'avenir, avec lesquels il hésite encore à entrer en communication.

Cette utopie des possibles assumés me fut sans doute suggérée par l'expérience de ma vie où j'ai presque toujours cumulé plusieurs activités, pas toujours pour le meilleur, mais enfin… Il me semble que je prévoyais l'avenir où nous entrons, où nous sommes déjà, où la polyvalence, la pluriactivité et la succession de plusieurs expériences, de plusieurs vies, sont,​ seront de rigueur. Karl Marx l'envisageait sous une autre forme pour le temps du communisme abouti. Pas toujours facile, mais intéressant. Je vous recommande d'essayer. Vous êtes plusieurs.

Gérard Klein → les Seigneurs de la guerre par Gérard Klein
Librairie Générale Française › le Livre de poche › Science-Fiction, [3e série], nº 34112, avril 2016


  1. Tous les chiffres concernant la Guerre d'Algérie sont plus ou moins sujets à caution. J'ai fait de mon mieux pour retenir ici ceux qui sont généralement admis. S'il m'est arrivé de me tromper, le lecteur rectifiera selon ses informations. Ma principale source vient de l'article Guerre d'Algérie de Wikipédia, qui est abondamment référencé et auquel je renvoie le lecteur.
  2. Yan Pradeau : Algèbre : éléments de la vie d'Alexandre Grothendieck (France › Paris : Allia, 2016), p. 59.