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Gérard Klein : choix d'articles

Theodore Sturgeon, le splendide aliéné

Première parution : Fiction 41, avril 1957

Il est un art qui est différence. Il est des jours au temps brouillé, aux rues sombres et murées, aux fenêtres aveugles, où nous rêvons, tremblants d'angoisse déçue, à la porte qui nous mènerait au-delà du monde, qui prolongerait brusquement l'espace, qui multiplierait le temps en un jeu kaléidoscopique dont la réalité serait le terne fantôme. Nous avons une vague idée de cet ailleurs, mais une idée sans force, brumeuse, lointaine en une direction que nos yeux affairés perçoivent mal, car elle s'étend à l'autre bout d'un labyrinthe que le jour interdit et que clôt l'ennui ; il nous y faut un guide.

Alors, nous prenons un livre. Nous y cherchons plus que l'évasion. Nous y cherchons la différence, cet espace dans lequel nous pouvons librement nous mouvoir, un court instant, émergeant de l'ombre aquatique du réel, franchissant un air plus léger où des couleurs plus riches épousent des contours plus nets, cet espace qui est le complément géométrique de notre forme intérieure. Les livres et les guides abondent ; ils parviennent parfois à nous abuser avec tant de bonheur que, tandis que nous progressons en un faux labyrinthe qui n'est que le réel déguisé, nous croyons découvrir des contrées nouvelles. Et pourtant ces rues, ces villes et ces êtres ne sont que les doubles masqués, entraînés en un fastidieux tourbillon, de ceux que nous connaissons trop. Mais nous dormions tandis que nous croyions rêver. Il n'y avait là qu'apparence de mouvement, drap agité au lieu de fantôme ; nous donnions d'autres noms aux mêmes objets, une seconde satisfaits, la suivante dupés.

Il existe cependant quelques vrais guides. Ils sont rares, car il est nécessaire, pour trouver les voies de la différence, de haïr suffisamment le réel, de le quitter, et de le contempler d'un œil différent, d'en faire le tour et de mieux le supporter enfin grâce à l'inhabitude.

Un beau jour, vous tombez sur un livre de Theodore Sturgeon. Quelque chose vous attrape, vous retient. Vous avez vaguement mal au cœur. Et voilà que vous basculez dans un autre monde, celui qui s'étend au-dehors de l'humain, ou celui que composent les formes étincelantes de cristaux songeurs. Adieu la grisaille.

Il y a chez Theodore Sturgeon une profonde haine de la réalité. C'est pourquoi il est un si bon guide du fantastique. C'est pourquoi il excelle à décrire un monde différent du nôtre et presque toujours horriblement différent, dont l'ordinaire réalité n'est qu'un terne cas particulier.

Peut-être Sturgeon a-t-il eu à se plaindre de la réalité. Je n'en sais rien. Cet homme, disent ses biographes américains avec un remarquable souci de précision, a trente-six ans ; il a pratiqué toutes sortes de métiers, il porte la barbe, il est marié, a deux enfants et vit quelque part dans le Rockland County. Rien là-dedans de bien original. Mais là n'est pas le vrai Sturgeon. Du moins, pas celui qui nous intéresse. L'homme qu'est Bradbury peut nous passionner parce que nous tenons à connaître cet homme qui parle si chaleureusement des hommes. Mais la qualité de Sturgeon est la différence. Il nous importe peu de connaître sa forme humaine. Ou plutôt, son humanité est plus profonde.

Le vrai Sturgeon est dans ses livres. Et celui-là déteste cordialement le réel. Le vrai Sturgeon est différent des hommes et il est isolé en son milieu. Il se dresse contre le réel. Et il ne peut pas être très différent de ses personnages. C'est du moins ce que nous pouvons ou voulons croire lorsque nous constatons l'insistance avec laquelle il revient sur un type précis de héros.

Le personnage favori de Sturgeon est l'Étranger le plus parfait que l'on puisse imaginer ; il n'est guère humain, même s'il emprunte la forme de l'homme, il se trouve isolé dans le domaine social et il se meut dans un monde qui lui est propre.

Il est isolé parce que nul ne le reconnaît pour son semblable, du moins d'emblée. C'est l'idiot fabuleux de les Plus qu'humains, absurdement cohérent, petite entité fermée sur elle-même, incapable de communiquer avec l'extérieur, ou bien c'est le mutant, possesseur unique de dons sans emploi ; sa singularité entraîne l'incompréhension et soulève le dégoût. C'est un infirme, qu'il soit un peu plus ou un peu moins qu'humain.

L'infirme apparaît dans la mythologie de Sturgeon avec une fréquence significative. L'infirme est, pour Sturgeon, celui que sa lacune ou sa différence coupe du milieu social et de toute réalité physique, celui qui est contraint d'adopter une optique à l'égard du monde différente de celle des normaux, celui qui, du fait qu'il souffre de l'absence du monde dans ses perceptions incomplètes ou dans son insatisfaction, atteint à une plus parfaite conscience de lui-même. Ce peut être une naine, comme Zena, dans Cristal qui songe, merveilleusement menue, ou ce peut être un mutant comme cet enfant non télépathe de la nouvelle "Prodigy", qui est perdu dans un monde de télépathes et qui ne sait que haïr. Ce peut être au contraire le télépathe, qui, seul de son espèce, souffre de percevoir ce bruit mental incessant qu'émettent certains humains.

Jamais cet être différent ne peut s'attendre à être admis dans le monde des normaux. Il lui faut lutter seul pour survivre, il lui faut être à lui-même sa propre culture et sa propre civilisation. L'idiot muet de les Plus qu'humains restera à jamais étranger au monde des hommes. Et l'étrange enfant de Cristal qui songe est rejeté avec violence et répulsion de la société des enfants, car il est différent : il mange les fourmis.

Jamais, les normaux ne s'inquiètent des raisons de ces attitudes étranges. Ils se suffisent à eux-mêmes ; ils peuvent se permettre d'être égoïstes. Aussi la grande supériorité de l'infirme, du mutant, de l'étranger, sur l'être normal, est-elle, affirme Sturgeon, son extrême sensibilité, sa capacité décuplée de ressentir et de comprendre ; ce grand don de l'insuffisance, c'est d'être décalé du réel, étranger au monde, quelque peu aliéné, de prendre conscience de sa différence, de contempler le réel de l'extérieur, au travers d'un écran, avec le recul nécessaire que donne un monde intérieur, et de le juger froidement.

Aussi comprend-on la profondeur, l'intensité et l'atmosphère d'étrangeté que Sturgeon sait donner à ses histoires. On ne connaît vraiment que ce qui blesse. On ne prend conscience de ses organes que lorsqu'ils sont atteints. Toute la première partie de les Plus qu'humains est consacrée à la lente et longue quête de l'idiot qui s'approfondit, qui se cherche au travers d'un monde qu'il ne comprend pas. L'enfant de Cristal qui songe fuit et se crée peu à peu un univers personnel. Ainsi, le fantastique de Sturgeon est-il un fantastique subjectif, spontané, qui s'oppose au fantastique élaboré et presque toujours superficiel.

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La conception du monde des créatures de Sturgeon est donc relativement simple. C'est en chaque cas un univers uniquement centré sur ce point de conscience que sont ces êtres. Est-ce de l'égocentrisme ? Nullement. Leur construction leur interdit de connaître quoi que ce soit d'autre, de partager une expérience, d'emprunter un souvenir, soit que les humains les fuient ou qu'ils fuient les humains, soit que se dresse entre eux et les normaux le mur d'une défaillance de leurs sens.

Ce peuvent être des conceptions aussi bien logiques et scientifiques que magiques. Il n'y a guère de différence.

L'ambiguïté de Sturgeon surprend à première vue. L'une de ses histoires est scientifique, la seconde relève de la féerie, la troisième est peuplée de sorcières et de vampires.

Mais on comprend aisément ce que Sturgeon trouve dans la science et dans la magie, si l'on admet qu'il s'exprime en ses personnages et qu'il leur ressemble donc en une certaine façon.

La science est une expression objective de la réalité, profondément étrangère à l'inconscience qui naît de l'habitude. La science essaie de rendre aux phénomènes une perpétuelle fraîcheur pour mieux les étudier, pour mieux être surprise par eux. La science retaille sans cesse le vieux diamant de la connaissance pour en obtenir un éclat neuf. La science relève d'une volontaire aliénation de l'homme vis-à-vis du réel.

Or, ce qui plaît à Sturgeon, c'est cette inquiétude, ce détour par lequel on rejoint le réel. Sturgeon donne à la science une valeur magique. Ses réalisations ne l'intéressent pas. Seuls, ses rites et ses possibilités retiennent son attention. Peut-être ce cas est-il unique dans le domaine de la science-fiction. Il n'y a pas chez Sturgeon le moindre lyrisme de la machine. Il y a moins encore cette recherche, propre à Bradbury, des incidences de la science sur l'homme. Il y a simplement un vaste intérêt pour cette démarche tâtonnante, pour cette méthode hésitante palpant peu à peu le monde comme les mains d'un aveugle dessinent les contours d'un visage, et pour toutes ces voies de la compréhension qui ne passent ni par les sens normaux ni par les habitudes de pensée ordinaires.

La science ainsi comprise diffère peu de la magie. La magie est une autre tentative tâtonnante pour reconnaître le réel, mais qui ne repose plus sur le rationnel. Sturgeon ne s'inquiète pas du rationnel. Il englobe la science et la magie dans une même généralité qui donne à l'homme des yeux myopes et clignotants, mais émerveillés. La magie et la science sont pour Sturgeon des méthodes identiques pour nous mener en dehors de nous-mêmes.

Une des nouvelles qui rendirent Sturgeon célèbre est pourtant centrée sur une machine, le Killdozer. (Il y a là un jeu de mot intraduisible en français ; to kill signifie tuer.) Ce Killdozer est en fait un Bulldozer dont s'est emparé une intelligence, et qui se met, sans raison apparente, à détruire. Mais ce n'est pas la machine qui est devenue folle ou qui se révolte contre son créateur, selon un thème légèrement usé. C'est cette intelligence, emprisonnée depuis des milliers d'années en un point précis de la croûte terrestre et que l'excavatrice met à jour, qui utilise cet instrument imparfait qu'est une machine pour accomplir ses propres fins. La machine n'est rien d'autre qu'un intermédiaire entre le monde et cet esprit presque immatériel, un intermédiaire brutal, un moyen imparfait, mais nécessaire. Sans doute sommes-nous tous, pour Sturgeon, des “Killdozers”, avec nos esprits subtils et nos corps grossiers et maladroits. Aussi bien, les mouvements de nos membres, les saccades de notre mécanique n'ont-ils d'intérêt pour Sturgeon que lorsqu'ils révèlent les transformations profondes de notre esprit et de nos intentions. Et encore la description du comportement est-elle insuffisante. C'est pourquoi Sturgeon, contrairement à la plupart des écrivains américains contemporains, décrit ses étranges personnages de l'intérieur, et, le plus souvent, d'un fort profond intérieur.

Quelles sont ces régions qu'explore Sturgeon ?

Ce sont, puisque ces personnages sont isolés, des paradis ou des enfers individuels. Plus souvent des enfers que des paradis. Car cette qualité de conscience dont bénéficient les héros de Sturgeon est aussi une souffrance — la solitude. La richesse des héros de Sturgeon est le complément normal de leur infirmité, elle est le prix de leur singularité, donc de leur solitude. Cette richesse apparaît parfois en de simples détails physiques ; ce peuvent être les “Mains de Bianca” (dans la nouvelle du même nom), mains d'une demeurée, mais mains autonomes, prodigieusement souples, blanches et fines, mais belles en elles-mêmes, en qui toute vie et toute intelligence d'un être inconscient se sont retirées ; mains dont on peut tomber amoureux, au-delà de celle qui les porte, mains qui ne sont peut-être qu'un rêve.

Il s'agit le plus souvent de mondes intérieurs, mais, toujours, de détails indicibles, personnels, intransmissibles. La communion n'est possible, dit Sturgeon, pour les êtres normaux qu'en surface. Les régions profondes de l'être, conscientes ou non, demeurent murées. Le fabuleux idiot de les Plus qu'humains ne peut partager sa détresse avec aucun humain. Et nul ne peut aider l'enfant de Cristal qui songe, tandis qu'il se transforme intérieurement sans savoir encore ce qu'il va devenir.

Ce qui surgit ainsi des profondeurs de l'esprit est un ensemble de forces simples et latentes, vitales, comme celles qui font nos rêves. Aussi y a-t-il chez Sturgeon un sens très prononcé de la barbarie, un certain primitivisme qui pourrait être le comble d'un esthétisme raffiné, s'il n'était si sincère. Ce que l'esprit, par exemple, soumis à l'isolement, secrète le plus volontiers, c'est la méchanceté. Une haine à l'état pur, viscérale, comme celle que porte Ganneval aux Cristaux et à tout le genre humain.

Cette expression des affleurements incontrôlables de l'inconscient est si naturelle à Sturgeon que son style palpite au même rythme qu'eux. C'est une sorte de lave de mots, lourde et désordonnée, charriant le pédantisme et l'évidence, bouillonnante, négligeant l'effet, souvent maladroite, à peine dégrossie au début d'une histoire ou d'un chapitre, puis trouvant sa tonalité propre, s'épurant, agrippant finalement le lecteur et s'accordant aux pulsations même de son cœur. Fort peu d'art là-dedans, mais sans doute une difficile et douloureuse spontanéité.

Certains reprochent à Sturgeon le caractère violent et névrosé de ses histoires, et leur ton désarticulé. Mais le fait même qu'il appelle ainsi la réprobation, prouve qu'il atteint son but. Il ne laisse jamais indifférent. Il touche au point sensible, brutalement. Mais il rénove l'histoire choc parce qu'il fait appel à l'esprit et non pas seulement aux nerfs, parce que tant la forme que le fond éveillent un être inconnu dans l'inconscient du lecteur.

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Du reste, ces infirmes, ces incomplets que Sturgeon se plaît à décrire, sont eux-mêmes comparables à ces poussées venues de l'inconscient ; ils progressent aveugles, portant en eux-mêmes leur suffisante vérité. Rien mieux que l'isolement ne transforme l'être et n'agit sur ses forces.

Or, le résultat de cette transformation, c'est-à-dire le Mutant, est, pour Sturgeon, celui qui libère en lui certains pouvoirs de l'inconscient. C'est celui qui peut contrôler les esprits, transformer les rêves en réalités, traverser l'espace à la vitesse de la lumière, par un mécanisme qu'il ne connaît pas lui-même. Mais il est aussi, et il est surtout, des mutants de la sensibilité, des mutants en qui la haine s'est prodigieusement développée, pour qui la haine est devenue une fin en soi.

La première de ces forces, de ces angoisses secrètes, celle qui détermine le plus souvent la haine et celle à laquelle Sturgeon accorde le plus d'importance, est la solitude ; une solitude si complète, si finale, qu'elle vient se confondre avec le personnage qui la porte.

Il est des êtres dont la mutation est la solitude, qui ont acquis au jeu des chromosomes une immense conscience de leur solitude et du vide de l'univers. Il est une histoire de Sturgeon ("la Soucoupe de solitude") dans laquelle il exprime de façon poignante cet absolu de la solitude. Une soucoupe volante tombe du ciel. Une femme la découvre et l'objet venu d'ailleurs lui délivre un message que jamais elle ne transmettra aux enquêteurs, malgré toutes les pressions. Et ce n'est rien de ce que les hommes attendent, ni un secret scientifique, ni une déclaration, ni la connaissance, ni la puissance, mais une simple bouteille lancée dans la mer de l'espace, témoignage d'une autre solitude mille fois plus profonde que celle d'aucun humain, guettant sur une autre rive du vide une réponse impossible. La femme s'écrie en substance : « Ils ont imaginé toutes sortes de mutants, ces grands cerveaux : de super-savants, de super-télépathes, de super-penseurs, mais jamais une autre race éprouvant de super-sentiments, riant d'un super-rire, souffrant d'une super-solitude. »

La solitude entraîne l'attente et le désespoir. Ainsi, ce monde neuf et différent dans lequel nous suivions Sturgeon avec l'espoir d'échapper à la réalité, ne sera-t-il fait que d'une solitude et d'un désespoir quintessenciés, plus durs, plus purs que ceux que nous abandonnions ? Ce nouveau monde est-il sans issue ? Nous sommes-nous réfugiés dans nos espaces secrets pour nous y trouver plus implacablement prisonniers encore ?

Non, car il y a ce message qui porte la connaissance de la solitude d'un monde à l'autre. La solitude n'est plus irrémédiable, qui est transmise et peut-être partagée. La femme qui a reçu le message d'un autre monde l'a compris. Elle vit sur une grève et, chaque jour, elle lance à la mer (son espace proche, personnel, accessible), une bouteille, et elle écrit, répandant ainsi sa solitude de l'Orient à l'Occident. "To the loneliest one" ("Au plus solitaire"). (Sans doute y a-t-il là une image de l'écrivain qui ne peut apaiser sa solitude qu'en expédiant au gré des mots ses messages sans savoir jamais s'ils seront entendus.)

To the loneliest one

Il est en certaines âmes vivantes
Une indicible qualité de solitude,
Si profonde qu'elle doit être partagée,
Comme la compagnie est partagée par des êtres moindres.
Une telle solitude est mon lot. Que ceci vous apprenne
Que dans l'immensité,
Il est quelqu'un de plus seul que vous.

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À moins qu'un jour on ne frappe à la porte…

Et l'on frappe toujours à la porte. Il est toujours une solitude dans le monde qui est pire que la sienne et la solitude peut se partager comme la compagnie. On ne peut partager son être et c'est pourquoi on est seul, mais on peut partager sa souffrance. Cette solitude n'est pour Sturgeon qu'une épreuve nécessaire dont on sort affiné, dégagé d'une gangue d'inconscience.

À force d'isolement, le héros de Sturgeon devient étranger au monde. À force de solitude, il devient étranger à lui-même. Il est détaché du monde et de lui-même. Il est aliéné, prisonnier de ses insuffisances. Mais voilà qu'il redécouvre le monde au-delà de son aliénation. Il se fraye d'autres chemins que ceux de la perception. Il découvre la beauté du réel selon des voies plus subtiles. Il sait d'autant mieux la valeur de la tendresse qu'il a mesuré le poids de la solitude. Il est prêt pour sa résurrection. Il a finalement une conscience d'autant plus aiguë de son intégration au réel, de sa place dans le monde, qu'il en a été si longtemps écarté. Il y a plus de bonheur possible, dit Sturgeon, pour les infirmes que pour les êtres sains, et plus de liberté pour le prisonnier que pour l'oiseau.

Ce bonheur se situe dans un monde différent que nul d'entre les normaux ne peut saisir, puisqu'il faut tout d'abord franchir les portes de la solitude. Presque toutes les histoires de Sturgeon, en tout cas les meilleures, reposent sur ce même thème : un individu isolé, qui se sent inutile, dérivant, cherche désespérément un ensemble dans lequel il puisse entrer, un groupe auquel il puisse s'intégrer. Or cet ensemble, il ne le trouve que parmi ceux dont le malheur est symétrique du sien, en accusant encore son aliénation, en basculant dans un monde différent.

Le héros de Cristal qui songe prend de mieux en mieux conscience de sa nature non humaine et pénètre finalement dans le monde des cristaux qui l'ont créé en rêve, et ce monde est un prodigieux enchevêtrement d'intelligence et de pensée dans lequel il ne se trouvera plus jamais seul, dans lequel des réponses succéderont toujours à ses questions. Sa personnalité demeure intacte, mais elle peut enfin s'épanouir, en entrant dans un ensemble plus vaste qu'elle, au contact d'autres esprits.

Et l'idiot de les Plus qu'humains trouve la paix et la satisfaction lorsqu'il s'intègre à cette cellule de cinq personnes, lorsqu'il cesse d'être lui-même pour n'être plus qu'une partie de l'homo gestalt, cet ensemble destiné à succéder à l'homo sapiens. Il faut se perdre, puis s'oublier, pour se sauver et se libérer.

La solution au problème de la solitude est donc, pour Sturgeon, l'ensemble dans lequel viennent s'intégrer l'individu, le groupe, puis la race, puis l'espèce, sans perdre pour autant leur individualité, en une chaîne de dépendance et de complémentarité. Mais notre monde, notre sorte d'hommes sont impuissants à réaliser cette fusion. Nous menons des existences parallèles, tristement séparées à force d'inconscience. On saisit dès lors la supériorité des infirmes sur les normaux. Leur conscience est à la mesure de leur souffrance. Leur fuite de ce monde les conduit en un autre. Leur haine d'eux-mêmes leur fait priser autrui. Ils savent ce que c'est qu'aimer. Une personne en cinq personnes.

Voilà la conclusion de les Plus qu'humains. Est-ce de la solidarité ? C'est sûrement plus profond. C'est une sorte d'unité organique. Celle-là même qui existe entre les cellules de notre corps, si parfaitement différenciées. C'est celle dont rêvent les humains depuis qu'ils existent. Atteindre et connaître l'autre, l'indiciblement différent, assez pour ne faire plus qu'un. Je pense que c'est ce qu'on peut appeler l'amour idéal. J'espère que Sturgeon l'a rencontré ainsi qu'il l'a exprimé.

Ceci a une résonance particulièrement humaine. En vérité, lorsque Sturgeon décrit ses personnages monstrueux, ce sont tous les hommes qu'il cherche à atteindre sous leur écorce d'infirmité. Nous, humains, sommes tous des infirmes. Mais nous ne le sentons pas assez. Nous ne sommes pas suffisamment écorchés. Nous appartenons au genre humain, mais bien peu le sentent. Nous faisons partie d'une espèce, mais nous méprisons la vie.

Et ce monde des cristaux ou cet ensemble de compréhension plus grand que l'homme, qui apparaissent dans Cristal qui songe et dans les Plus qu'humains, c'est ce dont nous rêvons en ces jours où un rien nous blesse et où nous nous sentons étrangers à tout.

Mieux, Sturgeon décrit notre esprit lui-même : au-dedans de nous-même, notre esprit est composé de tendances profondes et antagonistes, aveugles, qui doivent se fondre en une seule personne, ou choisir l'inconscience ou la folie ; au-dehors de nous-même, nous sommes, tous, les rêves d'un plus grand être qui n'existe que dans la mesure où nous le voulons bien.

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Ainsi, nous avons, à la suite de Sturgeon, rejeté le monde impossible, nous nous sommes réfugiés dans les univers imaginaires et voilà que nous débouchons, alors que nous nous y attendons le moins, sur l'humain, sur la beauté indicible du réel. Mais ce n'est pas le même réel que nous retrouvons. Entre lui et celui que nous abandonnâmes, il y a l'aliénation, ce détour de l'esprit. Il y a ce millier d'aliénations que décrit Sturgeon et qu'il vit, certaines ne menant nulle part qu'à la destruction, mais d'autres conduisant soudain, après un long parcours souterrain, à ce que nous repoussions tout d'abord. Or, il n'est sans doute pas d'émotion plus intense que celle de l'enfant qui découvre le monde, sinon celle de l'aveugle qui ouvre une première fois les yeux et voit, ou celle du dément qui retrouve le contact et le sens de la réalité.

Au-delà de l'infirmité commence l'aliénation. Et de l'aliénation vient la solitude qui elle-même entraîne l'aliénation. Mais cette étrangeté parfaite n'est qu'une porte qui s'ouvre sur l'au-delà de l'humain, ou peut-être sur le plus-humain. Une porte nécessaire. Seul le malade a une exacte connaissance de la santé. L'aliénation a des splendeurs que Sturgeon nous communique ; l'aliénation est une des qualités de l'homme.

Et parce qu'il le dit, Sturgeon n'est pas seulement un conteur de curiosités, une sorte de dompteur de monstres, mais bien un écrivain, un authentique guide des régions fantastiques et nostalgiques de l'être.

Car l'écrivain se situe au-delà du conteur. Le conteur retient l'attention par la perfection et la complication de l'intrigue. Ou encore le conteur prétend à la beauté formelle absolue, tandis que l'écrivain se contente de l'humain ; l'écrivain dévoile soudain un esprit humain, des réactions humaines, une souffrance humaine, parfois cachés, parfois malaisément exprimés, mais toujours sous-jacents. Et c est ce que nous préférons. Nous cherchons dans l'écrivain et au travers de ses œuvres un ami qui nous ressemble et qui nous comprenne en se comprenant, un complément. Et notre joie est grande lorsque nous distinguons, inscrits en lignes de feu dans une œuvre, les traits de celui qui l'édifia, lorsque nous percevons la moindre affinité avec nos propres traits.

Or, il y a une telle unité dans la cruauté et la tendresse de Sturgeon, dans la splendeur de son aliénation, que nous y saisissons la détresse et la grandeur d'un dieu interne et microcosmique.