Articles de Philippe Curval

Voyage au centre de Jules Verne

enquête pour le Magazine littéraire, 2005

article de Philippe Curval

Une fièvre éditoriale couve. Déjà apparaissent les premiers symptômes de l'épidémie. Il y a cent ans au mois de mars, Jules Verne est mort… Vive Jules Verne ! La première thèse à son sujet parut en Allemagne en 1916, la seconde aux États-Unis en 1953. Déjà le nº 1 des Archives Jules Verne en 1973 recensait, rien qu'en France, deux cents textes divers publiés depuis 1966. Le nº 3 en comptabilisait plus de cent quarante-sept pour la seule année 1976 sur l'ensemble de la planète. À cette allure qui ne s'est jamais ralentie depuis, un inventaire exhaustif des textes, mémoires, études, colloques, biographies, bibliographies parues à son sujet dans le monde entier sera difficilement chiffrable à la fin de cette année. La cause semble entendue, cette production inflationniste signe le succès impérissable de l'auteur de Vingt mille lieues sous les mers.

Tous s'en mêlent ! Il y a les verniens qui, investis de la pensée du maître, la portent en eux tel le Saint Graal, même s'ils s'attaquent fielleusement entre eux par articles et colloques interposés afin de discuter des sources et d'analyser le sens de l'œuvre à perte de vue. Il y a les vernophiles, amateurs qui se complaisent à collectionner les documents, manuscrits, les éditions rares des pièces de théâtre et des textes oubliés, les produits dérivés des Voyages extraordinaires afin d'établir des listes exhaustives dont nul ne verra jamais le terme. Enfin, les vernolâtres arc-boutés sur leurs doctrines qui discutent pied à pied au sujet de la virgule disparue d'un manuscrit au crayon (ensuite passé à l'encre), hiérophantes rationalistes d'un corpus qui recèle encore tellement d'inconnues qu'elles réactivent en permanence l'appétit de connaître.

Cette pléthore d'hagiographie/critique risquerait de provoquer un jour une réaction hostile, voire des vernifuges, s'il n'y avait, heureusement, tous les passionnés de Verne — et les petits enfants à qui l'on offre ses romans parce que c'est entré dans les mœurs —, qui d'Helsinki à Yokohama et de Nijni-Novgorod à Atlanta ne cessent de lire et relire ses Voyages extraordinaires dont les versions et les traductions se multiplient à l'infini depuis près d'un siècle et demi. Sans être découragés par le style particulièrement uniforme de l'auteur aux phrases quasi photographiques, ils y découvrent encore et encore cette énergie créatrice, ce vertigineux pouvoir de susciter l'enchantement littéraire que des millions de lecteurs de Jules Verne ont ressenti au moins une fois dans leur vie. Bien qu'avec le temps, une grande partie de son œuvre concerne désormais la description d'inventions qui ont pris le statut d'objets quotidiens, de lendemains qui n'auront pas lieu et de voyages disponibles chez n'importe quel tour operator, ces inconditionnels voient toujours en lui un visionnaire de génie. En cela réside le mystère de son inaltérable survie littéraire.

Car la qualité de ses œuvres ne repose pas sur l'exactitude de ses prédictions scientifiques. « La science mise en question par la Science-Fiction ne compte précisément pour rien. » affirme Guy Lardreau, dans Fictions philosophiques et Science-Fiction. Postulat qui dans son esprit s'appuie sur le fait que la philosophie ne produit plus aucun texte novateur. Contrairement à la Science-Fiction — “littérature pensante”, même si elle ne pense pas toujours bien —, qui s'y est substituée en détournant le propos de la science afin d'explorer le présent depuis l'avenir. En ce sens et dans le meilleur des cas, le genre échappe à l'obsolescence. Contrairement à ce qu'affirmait J.G. Ballard en soutenant : « La Science-Fiction s'est arrêtée le jour où l'Homme a posé le pied sur la Lune. ». Michel Ardan en compagnie d'Impey Barbicane s'est contenté de s'approcher de notre satellite, sans que les amateurs ne songent à mettre au rebut Autour de la Lune, métaphore fondamentale d'un des plus vieux désirs humains, s'envoler vers l'espace.

Pourtant, à l'examen des textes publiés à propos des Voyages extraordinaires, le point de vue dans l'approche vernienne a profondément changé. Au cours des âges, l'anticipateur, lecteur passionné de François Arago et de Camille Flammarion, le dramaturge qui rêvait de créer le “roman scientifique” avec l'ami Alexandre Dumas, est devenu contre son gré un écrivain de divertissement à travers les publications Hetzel, puis un écrivain pour la jeunesse dans la "Bibliothèque verte". Jusqu'aux environs des années soixante, où des textes de Roland Barthes, Michel Butor, Michel Foucault et bien d'autres produisirent enfin une réaction salutaire. Ce qui engendra une prodigieuse nébuleuse textuelle — à la fois universitaire, érudite et marginale —, afin d'aborder l'auteur à travers une vision mythologique, psychanalytique, idéologique, politique, initiatique, épistémologique, en procédant à une analyse structurale et textuelle du récit.

Grâce au premier colloque de Cerisy en 1978, Jules Verne et les sciences humaines, la mise en abyme d'un grand écrivain injustement négligé par la critique officielle et les dictionnaires de littérature devint au goût du jour. Il en jaillit un véritable enrichissement de nos connaissances à propos de ses thématiques, de sa personnalité contradictoire, à la fois anarchiste et bourgeois, plaisantin et sévère, mauvais père, époux distrait, étonnant voyageur, bref un passeur dans la plus pure acception de ce terme si littérairement correct. Avec quelques apogées, comme la savante étude lacanienne de Jean-Luc Steinmetz, s'appuyant sur deux anagrammes, “Verge Lune” et “Lu, J'énerve”.

À travers ces passionnants travaux d'exégèse, se dissimule la mise en question quasi systématique d'un mythe que l'on aimerait voir disparaître définitivement, comme s'il était dégradant : celui de Jules Verne considéré comme l'un des créateurs de la Science-Fiction.

Contresens ou contre-vérité, qu'importe ! Au commencement, même si l'appellation du genre n'existait pas, les commentateurs s'accordaient sur cette spécificité, surtout les plus grands. Dès 1866, alors que Jules Verne faisait ses débuts sous la houlette d'un Pierre-Jules Hetzel bienveillant mais castrateur, après la parution de Cinq semaines en ballon, Voyage au centre de la Terre, Émile Zola écrit : « M. Jules Verne est un fantaisiste de la science. Il met toute son imagination au service de déductions mathématiques. Il prend les théories et en tire des faits vraisemblables… L'élément dramatique et l'élément scientifique vont ici de compagnie et rien n'égale l'étrangeté des péripéties, si ce n'est l'étrangeté des découvertes. ».

La même année, Théophile Gauthier qui avait lu également ces ouvrages s'émerveille à propos des Anglais au pôle Nord, du Désert de glace, affirmant tout net que les voyages de Jules Verne n'appartiennent pas à la catégorie des voyages imaginaires anciens et modernes : « Ils offrent la plus rigoureuse possibilité scientifique et les plus osés ne sont que le paradoxe et l'outrance d'une vérité bientôt reconnue. La chimère est ici chevauchée et dirigée par un esprit mathématique. ».

En même temps qu'un grand nombre de ses contemporains, tous deux le proclament : il s'agit d'une véritable révolution littéraire. Déjà, bien des écrivains ont usé d'un alibi scientifique pour philosopher. Mais c'est la première fois qu'un auteur accompagne la science en mouvement, s'approprie ses méthodes d'analyse et d'expérimentation pour basculer de l'hypothèse à la conjecture par la fiction spéculative. Et ceci n'est plus un jeu puisqu'il concerne l'évolution de la société tout entière.

Toujours à propos du style de ses récits, Gauthier et Zola font allusion à Edgar Allan Poe, dont les nouvelles avaient été traduites par Baudelaire dix ans auparavant. Or, Poe fut visiblement l'un des éléments moteurs du passage à l'acte chez Jules Verne. Dans un long article publié en 1864, dans le Musée des familles, ce dernier désigne en lui le chef de l'“École de l'étrange” qui a reculé les limites de l'impossible, insiste sur le côté matérialiste de ses histoires, son besoin de tout expliquer par les lois physiques. Il salue l'inventeur du “Fantastique froid”, exalte son positivisme influencé par la société pratique et industrielle des États-Unis. En cela, il fut visionnaire, puisque soixante ans plus tard, c'est dans ce pays que naquit la “scientifiction”. Hugo Gernsback, son inventeur, publia Jules Verne dès les premiers numéros de la revue populaire qu'il fonda. Verne se fit aussi le continuateur de Poe puisque trois des textes qu'il résume dans son article vont servir de sujet à trois de ses romans, en particulier le Sphinx de Glaces qui est la suite des Aventures d'Arthur Gordon Pym.

Cela ne fait aucun doute, Jules Verne est l'un des créateurs, plutôt l'un des initiateurs de la Science-Fiction, avec H.G. Wells. Il est donc surprenant de lire aujourd'hui, dans un entretien de Jean-Paul Dekiss avec Michel Serres, érudit vernien s'il en est, des commentaires discursifs de ce genre : « Notre ignorance a fait de l'œuvre de Jules Verne un rêve de science. Elle est une science des rêves. La fiction des Voyages est, dit-on, une Science-Fiction. Cela est faux tout bonnement. Jamais une règle mécanique n'y est outrepassée… Loin d'être anticipation, ces romans ne sont pas à la page. ». Et d'avancer que le sous-marin était inventé depuis cinquante ans avant le Nautilus (soit, mais aucun vaisseau de cette envergure et de cette sophistication ne naviguait sur les océans) ; qu'il n'a rien inventé de la mécanique céleste et de la propulsion dans De la terre à la Lune (ce que rien ne prouve, mais personne à cette date n'avait tenté ni accompli le voyage) ; et d'insister sur sa culture de certificat d'études (le thème de l'invisibilité dans le Secret de Wilhelm Storitz, par exemple ?). Pour conclure quelques pages plus loin à propos du Chancellor : « Et c'est là que l'on peut découvrir que la science est importante pour lui. C'est pour cela que ce n'est pas un homme de Science-Fiction, ni un homme d'anticipation, c'est un réel écrivain, qui réellement invente. » De conclure enfin que si Jules Verne a anticipé, c'est uniquement dans le domaine des sciences humaines.

Quelle magistrale contradiction dans le propos, quel désir d'effacement volontaire ! Car le moindre amateur, à défaut d'historien ou de spécialiste, peut prouver que tout réel auteur de Science-Fiction invente réellement et spécule sur l'avenir en s'appuyant sur les sciences humaines. Dommage que Michel Serres ne s'en soit pas aperçu : depuis soixante-quinze ans, les successeurs de Jules Verne et de H.G. Wells ont produit de multiples chefs-d'œuvre qu'il a eu le goût d'ignorer, comme un certain nombre de ses confrères.

Ce court voyage au centre de Jules Verne serait incomplet si de nouvelles révélations n'étaient intervenues depuis les années cinquante grâce aux travaux de Charles Noël Martin, de François Raymond et de Daniel Compère sur la correspondance et les manuscrits.

On s'en doutait depuis longtemps, sans de multiples interventions extérieures, l'œuvre de Jules Verne ne serait sans doute pas celle que l'on connaît. En premier lieu sous la férule de son éditeur, Pierre-Jules Hetzel, qui se comporta durant sa vie entière en censeur impitoyable, intervenant sur les projets, les manuscrits, les épreuves, le harcelant jusqu'à modifier profondément les intentions premières de l'auteur au cours d'échanges houleux. Car Hetzel voyait les Voyages extraordinaires sous l'angle du divertissement. Récits d'aventures, paysages exotiques, situations exceptionnelles, certes, mais rien que la raison ne puisse justifier, que la logique ne sache expliquer. Même la psychologie des personnages fait l'objet de débats contradictoires dont Verne ne sort pas toujours vainqueur. Sauf lorsqu'il se révolte à propos du capitaine Nemo qu'il voyait en terroriste à la nature généreuse :

« Je vois bien que vous rêvez d'un bonhomme très différent du mien. C'est très grave et d'autant plus grave que je suis parfaitement incapable de réaliser ce que je ne sens pas. Or, décidément, je ne vois pas le capitaine Nemo comme vous… Je ne saurais le faire autrement. » écrit-il à Hetzel au terme d'un combat douloureux.

Par contre, Verne imaginait pour les Indes noires une Écosse creusée par l'exploitation intensive du charbon, donc entièrement souterraine avec un réseau complet de villes, chemins de fer, navires parcourant une mer intérieure. Hetzel réécrit le manuscrit, réduit l'intrigue et le monde souterrain à une caverne de dimensions convenables. La plupart des biographes s'accordent à juger que leurs rapports étaient régis par une amitié réciproque. Or, un jour, Verne n'hésite pas à lui écrire : « Dommage que vous n'ayez pas voulu participer au bal que nous avons donné. Si vous aviez été là, vous seriez venu déguisé en “imbécile”. Personne ne vous aurait reconnu. ».

Le second homme de main, c'est son propre fils Michel, avec lequel il eut, durant longtemps, des rapports conflictuels. S'il lui servit d'assistant à la fin de sa vie, on l'accuse d'avoir transformé la plupart de ses œuvres posthumes. Lucien Boia, qui analyse avec subtilité l'œuvre et le personnage de Verne dans les Paradoxes d'un mythe, souligne que Michel fut parfois plus audacieux que son père. En particulier dans la Chasse au météore. L'invention de Zéphyrin Xirdal et de son courant neutre hélicoïdal fit d'un texte satirique assez terne un superbe roman de Science-Fiction.

On le voit, l'affaire est loin d'être close. Tant de mystères et d'imprécisions pèsent encore sur la personnalité, les opinions, la philosophie, la sexualité, les influences de Jules Verne. Donnons-nous rendez-vous pour le bicentenaire de sa naissance en 2028, afin de vérifier si nous ne serons pas retournés vers la “barbarie éclairée au gaz”, comme le redoutait ce sombre optimiste.