Articles de Philippe Curval

Raptus de l'absence

dans le cadre du dossier l'Angoisse du Magazine littéraire, 2003

article de Philippe Curval

À soixante minutes par heure et vingt-quatre heures par jour, l'Homme file vers le néant. Son esprit et son corps en activité font partie d'un noyau en fusion qui tournoie dans un espace-temps indéterminé. Afin de se déplacer dans cet univers, ses moyens de transport préférés sont le landau et le corbillard.

Pour réagir à ce défi ultime qu'est la mort au terme d'une existence dont il ignore les causes et les effets, l'être humain cherche à inventer comment plier le monde à sa décision, en faisant au préalable un choix des critères qui serviront ultérieurement à déterminer sa subjectivité. Dès cet instant, il prend le risque de choisir un système de réflexion erroné qui réagira ensuite sur sa vision et celle de sa descendance. Ce travail spéculatif et les conséquences qu'il comporte sont naturellement sources d'angoisse. Ainsi en est-il toujours de la créature pensante. Son face-à-face avec l'inconnu l'amène à se réfugier dans la névrose ou à adopter des solutions extrêmes. Dans l'un ou l'autre cas, son appréhension de l'avenir accroît ses terreurs.

Au cours de ce temps si bref qu'est la durée d'une vie, comment connaître son identité et comment se faire à l'idée que celle-ci se fondra bientôt dans l'infini ? Face à l'angoisse qui naît de ce dilemme, Sigmund Freud répond : « "Futur" est un mot vide de sens, car seul existe le temps où l'on s'invente. Et je travaille dans l'actuel, quel que soit le lieu où ma pensée se manifeste. ».

Soit, mais le futur appartient à l'avenir dont l'absence de dessin, sinon de dessein, nous inquiète. À terme, c'est l'“absence de soi”. Source du raptus anxieux qui accompagne notre existence.

Un avenir de tout repos, de liesse ou de divertissement ne constitue qu'un ensemble de balivernes mirifiques avec lesquelles les religions et les idéologies essaient d'endormir la sourde anxiété de l'instinct dans la conscience des multitudes. À l'inverse, la Science-Fiction permet une enrichissante réflexion sur l'absence, agent moteur de toute création. Grâce à l'“esprit d'anticipation” qui, loin de fixer les bornes du lendemain telle que s'y emploie la prospective, répond à l'angoisse par l'angoisse en la traitant sur un mode homéopathique, en diluant dans une solution de “réel conjectural” les fantasmes relatifs à l'avenir de l'Humanité.

Tout a commencé, au début du xixe siècle, lorsque nos sociétés ont amorcé le passage de l'âge tribal et rural à l'âge urbain et technologique, lorsque le progrès scientifique a permis d'imaginer qu'un jour l'Homme se supplante au créateur. Par exemple en fabriquant une machine androïde pour lui déléguer son humanité. Et pourquoi ne pas construire la machine à penser, la machine à rêver, la machine à vivre, la machine à voyager pour s'abriter derrière elle sans angoisse ? L'hypothèse de réaliser un monde selon son désir n'était plus à exclure. Cette prise de conscience a réveillé la plus ancestrale des craintes cosmiques : la colère de Dieu. Engendrée par un réflexe d'autopunition dont la manifestation est une peur justifiée de soi-même.

Ainsi, la création sacrilège du Frankenstein de Mary Shelley a posé d'emblée les problèmes d'où découlent les concepts initiaux de la SF : la connaissance des mécanismes de l'univers et l'exploitation infinie de ses ressources peut-elle soulager la névrose existentielle ? Y a-t-il une limite à ce que l'Humanité a le droit d'entreprendre sans attirer sur elle la destruction ? Auxquels s'ajoutent les questions relatives à ce qui attend l'Homme au détour des étoiles. La perspective d'une rencontre avec une créature étrangère est un sujet qui hante des milliers d'œuvres de Science-Fiction. Parce qu'il répond à une angoisse viscérale : quel est cet extraterrestre qui est en nous, dont l'émergence aléatoire, impromptue nous effraie ?

Au train-train des guerres, des dictatures, des révolutions, des famines, des épidémies, des catastrophes naturelles qui de tout temps ont menacé l'espèce humaine s'est ajouté un concept nouveau, celui que risque d'engendrer la maîtrise de son destin, dans les conditions ambiguës qu'offre le progrès. Car, si l'angoisse du jour n'est plus qu'un souvenir le lendemain, l'angoisse du lendemain — dont il est impossible de déterminer l'essence — ouvre une palette démesurée à l'inspiration, source d'innombrables névroses liées à l'anxiété. D'où la naissance simultanée en Science-Fiction de deux écoles dont les frontières et les territoires se confondent souvent. Les tenants de la première estiment que les situations désespérées découlent de solutions désespérées. Et qu'il est grand temps de mettre du baume sur la faute originelle. Ces optimistes croient que l'irrésistible mouvement des sciences et des techniques triomphera des doutes et des difficultés qui assaillent l'Humanité. Peur et colère sont les mamelles de l'inadapté. Il doit y avoir un autre moyen de réagir. Voilà pourquoi il n'est plus nécessaire d'exorciser nos démons ; mieux vaut les domestiquer.

Jules Verne est le père spirituel de cette filière progressiste qui engendrera la naissance officielle de la SF aux États-Unis dans les années 1920. Son albédo culminera avec les grands auteurs classiques qui, d'Arthur C. Clarke à Isaac Asimov, de Robert A. Heinlein à Clifford D. Simak dessineront le cadre d'un futur où la science, malgré ses errements, favorise l'émancipation partielle d'un Homme nouveau, libéré de ses angoisses primitives. Asimov, par exemple, calme le jeu en ce qui concerne l'inquiétante et plausible évolution de l'intelligence artificielle, du robot qui veut devenir humain — comme il s'illustrera plus tard dans Blade runner d'après Philip K. Dick. En l'asservissant à trois lois qui le rendent inapte à transgresser cet interdit. Mais en inventant la psychohistoire dans Fondation, ce même auteur démontre que l'analyse des données du futur ne conduit pas nécessairement à sa maîtrise. Si Ingénieurs du cosmos de Simak est un livre débordant d'optimisme galactique, dans Demain les chiens, ce sont les affamés du Canigou qui un jour remplaceront l'Homme. On voit que les tenants d'une SF idéaliste n'ont pas forcément l'avenir béat.

Pour les seconds, les situations désespérées ne mènent la plupart du temps qu'au désespoir. Ces pessimistes prêchent que les séquelles de l'innovation entraînent la destruction des valeurs, la perte des repères, que les contradictions d'un monde voué à la technocratie poussent l'individu à se replier sur lui-même, donc à se nier. Les plus imaginatifs d'entre eux, socialistes d'inspiration, tel H.G. Wells, pensent que l'émergence des civilisations futures passera nécessairement par de douloureuses épreuves dont la description est source de réflexion (Quand le dormeur s'éveillera). George Orwell, dans 1984, pousse plus loin la terreur en décrivant une société où télévision, lavage de cerveau et dépersonnalisation de l'individu constituent la quintessence méthodologique d'un régime totalitaire. Les plus inquiets, comme Ray Bradbury [ 1 ] [ 2 ] [ 3 ], voient le spectre de la pollution humaine se profiler dans le cosmos (Chroniques martiennes). René Barjavel estime dans Ravage que l'homo electricus doit se ressourcer à sa nature patriarcale pour réécrire son Histoire. Les plus farouches, comme Jacques Sternberg (la Sortie est au fond de l'espace), jugent que l'Homme n'a pas plus de valeur que l'infusoire et doit s'effacer.

Dans ces deux types de questionnement s'expriment toutes les incertitudes, les désarrois de l'espèce humaine devant le déferlement du futur.

« Depuis la Renaissance, la science a entrepris de nous persuader que nous vivons dans une nature indifférente… Une diminution de nos réserves de peur devait en résulter… Danger considérable car cette peur était une des conditions de notre existence et de notre équilibre… Notre siècle, plus lucide, finit par s'en alarmer. La science devint menace, source d'effroi. Et cette quantité de peur indispensable à notre prospérité, nous sommes maintenant sûrs de la posséder. » écrivait Cioran dans la Tentation d'exister. La SF en est l'agent de propagation. Il suffit de constater que les androïdes, les extraterrestres, les pouvoirs paranormaux, l'invisibilité, les mutants, l'exploration des galaxies, le voyage dans le temps, les univers parallèles, la réalité virtuelle, sont autant de thèmes intégrés à la conscience de l'Humanité, utilisés à tort et à travers par les médias et la publicité, sans qu'il y ait preuve scientifique qu'ils puissent un jour interférer dans notre vie quotidienne. Ce ne sont que purs produits spéculatifs destinés à alimenter notre soif d'angoisse compensatrice.

Soit à cause d'un changement brutal de société, de mode de pensée, d'une source inconnue de danger, de mutation, la chair, l'esprit sont “déconcertés”. Chez bien des gens, l'absence de peur n'est qu'une absence de vision. La Science-Fiction est là pour lever les œillères. Elle s'impose à la manière d'un antidépresseur par la description de catastrophes, dans la mesure où la représentation du mal, même si elle s'élabore à partir de concepts purement intellectuels, doit passer par l'affectif pour être intense. C'est l'agitation, la vie effervescente qui transcende les frayeurs et vivifie les illusions créées par nos sociétés fictives. Pour résorber leurs peurs afin de s'adapter, nos contemporains n'ont qu'une solution, signer un pacte avec l'“invisible futur”. Pour en finir avec les certitudes, ce “raptus de l'absence” provoqué par la SF restitue à la fiction sa capacité de transcender nos émotions.

Après l'explosion de la première “bombe atomique”, il devenait possible de dissocier la matière, donc de mettre en doute le mythe de l'apparence grâce auquel chacun peut croire qu'il s'identifie à la réalité.

Parallèlement, l'avènement de la télévision, l'irruption totalitaire de l'image dans le champ du vécu, joint au développement exponentiel des moyens de communication, adossait la menace de l'invisible avenir au concept d'ubiquité. En même temps que se diffusait devant quatre milliards de téléspectateurs médusés l'atterrissage de Neil Armstrong sur la Lune. Dès lors, la SF entama son processus de dématérialisation des idées reçues, s'attaquant au cœur même de sa cible, bradant son matériau technologique pour traquer au plus près les nouvelles angoisses surgies de la modernité.

Surpopulation pour John Brunner dans Tous à Zanzibar. Dérégulation des climats due aux activités de l'Homme en quatre apocalypses chez J.G. Ballard : le Monde englouti, le Vent de nulle part, Sécheresse et la Forêt de cristal. Turbulences et conflits multiples suscités par la naissance de l'Europe dans Cette chère Humanité. Perte d'identité culturelle des pays d'Asie centrale après la fin du règne soviétique dans À l'est de la vie de Brian W. Aldiss. Civilisation des clones chez John Varley dans le Canal Ophite. Épidémie d'intelligence dans la Musique du sang de Greg Bear. Dématérialisation du réel dans Gravé sur chrome de William Gibson.

Pourquoi quelques millions de gigaoctets ne suffiraient-ils pas à créer l'illusion d'une pensée individuelle, transcrite en équations neuronales sur ordinateurs ? Ainsi Greg Egan anticipe-t-il l'immortalité dans la Cité des permutants. Thème angoissé, angoissant qui traverse la SF et renvoie l'Homme à cette interrogation suprême : la présence de soi dans l'éternité est-elle préférable à l'absence de soi ?

Les premières secousses dues à l'intrusion brutale de la science et de la technologie se transforment en tremblement de civilisation généralisé qui n'épargnera probablement rien ni personne. Faillite des idéologies, dérégulation des États, menace des technostructures, déconfiture de l'individualisme, stress de la surinformation, renouveau des affrontements religieux, montée du virtuel, vertige génétique s'enracinent dans notre société complexe, dessinent l'imagerie protéiforme d'un monde en devenir. Plus l'accélération succède à la vitesse, plus le futur se rapproche. Plus la SF se nourrit des angoisses du présent.

L'avenir a de beaux jours devant lui.

Philippe Curval → Magazine littéraire, nº 422, juillet-août 2003, sous le titre de : "l'Invisible futur"