Articles de Philippe Curval

Psychose du futur

dans le cadre du dossier la Paranoïa : du bonheur de se croire persécuté du Magazine littéraire, 2005

article de Philippe Curval

La Science-Fiction, parce qu'elle suppose le plus souvent l'existence d'une réalité autre, a naturellement donné à la paranoïa un lieu où s'épanouir. Le pire s'y produit, parfois pour le meilleur de la littérature.

« Tout le monde me hait parce que je suis paranoïaque. » disait Jacques Bergier. Opinion que partagent ceux qui lisent de la Science-Fiction, car ils se sentent exclus par leur entourage. Or, si tel n'est pas systématiquement le cas, bien des œuvres du genre résultent en effet d'un conflit entre le désir et l'interdit, source de psychoses. Désir de manipuler le temps, de changer de corps, de résoudre l'énigme de l'univers, d'explorer l'espace, de créer des utopies, des objets technologiques qui transforment l'évolution des sociétés. Auxquels répondent de multiples hantises. Depuis l'objet rebelle issu de nos propres inventions jusqu'aux redoutables inconnues qui découlent de ces conjectures, systèmes totalitaires, lendemains qui déchantent, envahisseurs extraterrestres, clones dégénérés, etc., sans compter la mainmise sur la nature qui bouleverse l'équilibre écologique de notre planète. D'où surgit le sentiment angoissant d'une punition à venir que sanctionne le vide ontologique engendré par la spéculation sur notre mort prochaine et sans solution. La notion d'une énigmatique revanche pèse sur tous ces défis auxquels ni l'auteur ni le lecteur ne peuvent donner de réponse. Au sentiment d'hypertrophie du moi succède fréquemment celui d'atteinte du moi, que renforce l'impression de lucidité commune aux vrais paranoïaques.

Dans la décision de créer un monde d'illusions où règne une construction logique qui n'appartient qu'à l'écrivain, il y a déjà l'ébauche d'une réalité adjacente, source de certitudes ambivalentes et de réactions névrotiques. Il s'ensuit qu'au délire systématisé, construit à partir de concepts imaginaires, correspondent autant de menaces imaginaires.

Mais, à l'inverse de la littérature générale, du Fantastique, où la paranoïa s'explore en tant que sentiment de la fatalité subie par le sujet, celle-ci devient en SF matière à réflexion, spéculation, s'élabore en questionnement existentiel et nourrit la plupart de ses grands textes. Car je voudrais vous épargner ici l'interminable liste d'œuvres de “scifi” où monstres, ovnis issus de l'ex “guerre froide” constituent l'essentiel de la thématique, quand ce ne sont pas les bastonnades de CRS dans la Science-Fiction politique française.

Puisqu'il fait partie des classiques, l'un des exemples les plus frappants d'une construction originale et purement conjecturale, me semble l'Homme invisible de H.G. Wells. Roman qui décrit avec cohérence l'invention de la méthode, qui induit l'apparition de la psychose. C'est en créant son invisibilité par un processus de déviation optique de la lumière autour de son corps que le personnage obtient la disparition de son image. Thème qui s'enfle jusqu'à l'obsession puisqu'au fil de son expérience, son effacement du monde visible devient une réalité persistante. Devant cette évidente conspiration dont il est l'auteur et qui aboutit à l'absolue négation du Moi, le héros se tournera vers la folie, puis vers la mort, tout en s'identifiant à son propre tortionnaire. Dans ce désir d'exclusion se dessine un thème paranoïaque par excellence. Même si le délire du personnage s'accompagne toujours d'un manque de critique, de contrôle, son mode de raisonnement maladif lui paraît justifié. Car sa perception de l'Humanité et du monde extérieur ne se rapporte qu'à son propre désordre d'interprétation.

Ce texte démontre dans l'absolu comment la Science-Fiction génère des thèmes nouveaux, voire de nouveaux mythes à partir d'une hypothèse scientifique et/ou sociologique, que l'on fait apparaître comme une vérité universelle. Puis spécule à leur propos afin de dépeindre (dans le meilleur des cas avec une logique rigoureuse) une gamme infinie de psychoses. Métaphores de celles que pourrait nous réserver l'avenir si nous le soumettons sans frein à nos lubies.

Ainsi Christopher Priest, dans le Monde inverti, nous décrit une société hiérarchisée dont les membres sont entièrement dévoués à la cité qu'ils habitent. Cité qui semble unique à la surface de la planète et dont personne ne sort. Sauf de rares personnalités qui ne révèlent jamais ce qu'elles ont vu. Donc, les citoyens ne connaissent rien du monde extérieur. De surcroît, cette ville roule sur des rails que les ouvriers posent devant elle. Parce qu'elle doit se maintenir sur une ligne. Désignée par un énigmatique point optimum qui se déplace à la surface de la planète. Toute erreur a des conséquences fatales : l'espace se déforme, dilate le sol, met en péril l'avenir des citoyens. Soudain, la marche de la ville est stoppée net par un océan. Ce qui produit une révolution d'où naît l'incroyable vérité : depuis des générations, l'organisation de la société reposait sur une illusion mentale qui générait les déformations de l'univers.

À la fois schizoïde et paranoïaque, l'aliénation sociologique engendre un soupçon généralisé. La prise de conscience de sa nature et de sa portée amène progressivement les personnages qui en sont victimes, soit à s'en libérer, soit à l'accepter comme une perspective irrémédiable. Car, si la dramaturgie de la Science-Fiction repose sur des “idées” provoquées par l'exploration de possibles, aucun de ses grands écrivains ne néglige l'essentiel : le statut de l'Humanité face à l'avenir, face à l'univers.

Cette démarche paraît moins évidente chez nombre d'auteurs contemporains où le destin de l'auteur s'inscrit ouvertement dans la conjecture. Antoine Volodine, dans ses journaux intimes, s'acharne à restituer le sens de la douleur qui s'exprime à travers le travail littéraire ; chez lui, la Science-Fiction s'infiltre dans le système nerveux. Dans les œuvres majeures de Serge Brussolo, la crise débouche souvent sur une introspection désespérée où la paranoïa s'attaque aux sources mêmes de l'identité. Armé d'une machiavélique précision, il met alors en place ses phantasmes organiques au service d'une machination implacable dont le lecteur ne peut qu'apprécier l'intelligence sous peine de perdre la raison. Il suffit d'y croire un seul instant pour basculer de l'autre côté, là où Brussolo vous invite à découcher dans son asile d'aliénés.

Ce qui amène aussi Philip K. Dick à se poser des questions : qu'est-ce qui définit l'autre et vous définit ? Existons-nous vraiment ou sommes-nous des allégories figées dans l'univers de la représentation ? La vie, en Californie, où Fred est installé, n'est-elle qu'une publicité pour la vie en Californie ? Pour y répondre, il faut se placer hors de cette zone où l'Homme social exécute les gestes du quotidien. Dans ce cas, la drogue est peut-être une solution…

Depuis quelque temps, Fred doit suivre un personnage qui lui ressemble comme une ombre. Pour les besoins du métier, il use de la substance M, comme mort, dont nul ne connaît la véritable origine. Malheureusement, elle altère les fonctions biologiques, efface la réalité. Bref, le jeu du détective enregistrant sa propre existence inversée est terriblement destructeur. Son dédoublement qui s'affirme sert de prélude à sa désagrégation.

Tel est le thème de Substance mort [ 1 ] [ 2 ]. Ici, l'aliénation, la pression communautaire qui s'exerce sur nos sociétés n'est qu'une solution provisoire, illusoire, où se brûle la conscience et où s'anéantit l'identité. Jusqu'au bout de la paranoïa, tel est le sens de ce suspens où Philip K. démontre ce qui est désormais une évidence : aucun auteur de SF ne s'accomplit aussi intensément que dans son œuvre.

La Science-Fiction est bien une folie qui s'exploite en tant que matière littéraire afin de subvertir les principes duels qui régissent l'Humanité, mâle et femelle, individu et société, sucré et salé, bien et mal, déviance et raison, mysticisme et athéisme, etc. La paranoïa constructiviste inspirée sait merveilleusement traduire les soupçons quotidiens qui agitent l'âme humaine, dont la mort est l'inspiratrice. Son utilisation subtile a le pouvoir de faire admettre aux lecteurs que leur esprit est dérangé, que les soupapes de sécurité mises en place par la société ne fonctionnent pas comme des horloges suisses, que la science n'est qu'une approche désordonnée de l'infinie complexité de l'univers. En cas d'implosion des catégories, le pire peut donc se produire. Même si le pire en Science-Fiction est souvent plus excitant que l'idée du bonheur inspirée par nos certitudes séculaires.

Philippe Curval → le Magazine littéraire, nº 444, juillet-août 2005, sous le titre de : "les Psychoses du futur"