Articles de Philippe Curval

Héliopolis et l'Homme cosmique

dans le cadre du dossier Ernst Jünger du Magazine littéraire, 1977

article de Philippe Curval

par ailleurs :

Héliopolis est l'un des plus beaux et des plus mystérieux livres de Jünger. C'est là qu'il entame sa grande dérive vers l'absolu, et qu'il s'interroge sur les possibilités de survie d'une civilisation où chacun est interchangeable.

Comment attaquer les surfaces en profondeur ? Comment s'imprégner des êtres et des choses par le regard pour en saisir l'identité ? Lisses sont les apparences, vernissées les sociétés, scellés sont les gens. Il n'est possible d'en saisir le sens qu'en s'immisçant entre ce qui les sépare, en accentuant sa vision, par grossissement, pour pénétrer entre les interstices. De ce pouvoir découle, peut-être, la grâce de comprendre ce qui lie, pas ce qui est. L'ordre qui régit la nature est immuable pour l'observateur, puisqu'il peut nouer les relations qui le motivent, saisir les interférences, mais les entités qui s'y soumettent lui restent intangibles. L'essence des créatures et des créations se réfugie derrière les surfaces et le contact du regard sur la peau, les feuilles, carapaces, fourrures, cristallisations n'autorise pas l'accession aux secrets ultimes.

L'Homme, qui vit aussi à l'intérieur de la vision, l'individu, lisse, ne se laisse pas non plus deviner par les autres ; il est également intangible, ignoré, mystérieux et rongé par cette soif de comprendre l'au-dehors. Désir utopique car les rapports entre les êtres sont à l'image de ceux du Soleil avec les planètes et leurs satellites ; tout glisse dans l'invisible, conforté par le néant, et dirigé par le grand plan issu de l'équilibre universel qui en soutend l'ordonnance éternelle. « Les grandes cosmogonies et les genèses légendaires sont infiniment plus vraies que tous les systèmes de l'intelligence. » affirme Ernst Jünger.

Pourtant, l'individu, au sein de son continuum, s'est lentement imprégné des surfaces qui l'entourent ; même si héréditairement et culturellement il a été persuadé de la justesse de cet ordre, il se charge peu à peu de visions, s'alourdit par les yeux, s'imprègne de ce poids de réel, se freine jusqu'à la pétrification. Même s'il a longtemps parcouru l'orbite où son destin l'a inscrit, il va être amené par étapes à distordre l'équilibre serein du grand plan par son ralentissement graduel. Placé devant l'alternative de se fondre derrière les apparences, de s'assimiler volontairement aux règles ou de suivre la voie des comètes, de filer, à la recherche d'incertitudes nouvelles, à travers les espaces sans fin, en quête d'orbites excentriques, de nouveaux systèmes logiques où il pourra s'insérer, il devra choisir.

Cette théorie de l'imprégnation par le regard, qu'il prête à l'énigmatique Nigromontan, Ernst Jünger n'aura cessé de la vérifier, à partir du Cœur aventureux, où il l'instaurait dans ses rapports avec l'inconscient. Ensuite, du Journal à Sur les falaises de marbre, il en approfondit la science, acquérant ainsi la faculté de saisir dans leur intégralité les phénomènes interstitiels dans Héliopolis où s'est produite la rupture soudaine avec le monde qui l'avait porté jusqu'alors. Là s'est déclenchée l'explosion. Enfin est venu le retour progressif vers la stabilité. Jünger choisira la “combustion lente” pour mourir un jour au cœur de l'ordre retrouvé du grand plan.

Héliopolis marque donc, par rapport à l'ensemble de son œuvre, la seule tentative concrète de se dégager des contingences et d'entamer sa grande dérive vers l'absolu. Ce feu qui l'a amené ultérieurement à se désocialiser, à se distancier afin de se livrer dans le calme et le recueillement à ses Chasses subtiles où l'approche de l'infinitésimal lui confère l'illusion d'accéder à ce qui se dissimule sous les surfaces, ouvrant ainsi une porte d'accès vers l'infini cosmique.

Aussi faut-il voir, dans l'attitude de Lucius de Geer, au retour de son voyage aux Hespérides dans le grand Aviso bleu, un équivalent exemplaire de l'évolution philosophique de Jünger. Son analyse des événements l'a conduit insensiblement à se marginaliser par rapport à l'ordre ancien qu'il contribue à gérer. Dans cette Terre du futur, après les grands embrasements qui l'ont ravagée, le Régent a joué longtemps le rôle d'un pacificateur tout puissant ; puis, quand il a estimé avec mépris que pour ceux qu'il tentait de gouverner « le châtiment n'avait plus de sens », ce dieu technologique, garant de la paix et de la poursuite du grand plan dans l'ivresse universelle, s'est retiré dans l'espace pour laisser les Hommes et leurs tribuns réaliser eux-mêmes l'ascèse politique qui les conduira dans le droit chemin. Dieu est en sursis, il observe depuis ses nefs cosmiques, toujours capable de ramener l'ordre par ses armes absolues.

Dans Héliopolis abandonnée de son protecteur tutélaire, deux grands systèmes de pensée s'affrontent. L'un, soutenu par le Proconsul, vise à restaurer une société archaïque où chacun retrouvera la place qui lui est due par sa naissance, son hérédité génétique, ses capacités, sa culture et par sa nature relationnelle profonde avec les éléments naturels, l'eau, l'air, le feu, la terre. Le grand plan, selon l'héritier des traditions et ceux qui le soutiennent, ne pourra être restauré que si chacun s'insère dans la société comme il le faisait jadis, retrouvant ce sens de l'écologie humaine rigoureusement indépendante de son milieu, qui a permis jusque-là aux créatures d'évoluer. Son adversaire, le Bailli, soutenu par la masse qu'il trompe par des procédés démagogiques, rêve d'utiliser les extraordinaires progrès technologiques afin de s'arroger le pouvoir suprême, entretenant l'illusion du bien-être social et de la dictature du prolétariat.

Ce jeu politique se complique à l'infini du fait des castes et des sociétés secrètes qui pullulent en ces temps de désordre. Toutes souhaitent le maintien de privilèges qu'elles jugent inhérents à leur nature : il y a l'Orion et sa longue tradition de chasseurs et de pacifistes, les Maurétaniens qui rédupliquent les plaisirs de la conspiration pour la conspiration. Il y a Dom Pedro qui, au-delà des Hespérides, poursuit la libération sauvage du peuple, et même, à l'intérieur de l'administration, l'office central, l'office des poisons, les archives centrales, entités ténébreuses et méphistophéliques qui poursuivent mécaniquement leurs manœuvres de harcèlement. Elles représentent la face cachée de l'Humanité, ce qui l'enracine à sa mort et à sa perdition. Ce sont les mécanismes qui entretiennent le déséquilibre indispensable ; elles constituent le pôle magnétique négatif des sociétés.

L'affrontement inéluctable se prépare. Déjà, pour satisfaire la masse populaire en proie à sa difficulté d'être, pour excuser les erreurs de gestion en attisant les haines séculaires, le Bailli se livre aux premières persécutions des Parsis, minorité efficiente qui détient, dans la vieille ville, les clés du commerce et de l'artisanat. 


Quand Lucius revient des Hespérides, pour une mission d'observation, il a déjà accompli une grande partie de son itinéraire mental. À quarante ans, il s'est débarrassé de tous les liens viscéraux qui le rattachaient à l'Humanité, se privant de ses rapports sensuels avec le monde pour ne plus s'attacher qu'à le considérer avec cette hypertrophie du regard chère à son maître Nigromontan. Il examine avec distance cette société d'où les justes ont disparu. Il n'y demeure plus que des juges, capables de condamner à mort des criminels de guerre alors que leurs propres troupes ont opéré tant d'holocaustes à partir d'Hiroshima futurs. La nostalgie qu'il éprouve envers le pays des Castels d'où il est originaire — ce qui l'a conduit par fidélité à la tradition à adopter le métier des armes — n'est plus rien d'autre que la Nostalgie. Il s'est défait de son passé et cette naissance n'aura plus d'effets sur ses actes.

« C'est l'instant où se durcit ce qui est coque et s'attendrit ce qui est fruit. » Héliopolis est la cristallisation de cet instant.

Certes, il ne faut pas se dissimuler qu'Ernst Jünger, dont l'expérience vécue sous-tend celle de Lucius de Geer, est un conservateur libéral et que son roman traduit en profondeur les conflits qui l'animent dans l'immédiat après-guerre, alors qu'il s'est opposé à Hitler et à son régime, à la suite d'une décision douloureuse pour ce fils des vieilles guerres, traditionnellement allié à l'ordre établi. Tout l'intérêt, toute la force du livre, son originalité vient du fait que, délaissant les constructions évanescentes des utopistes allemands, il choisit d'écrire Héliopolis comme un roman de Science-Fiction. Dès lors, il dépasse le cadre étroit des spéculations momentanées pour verser dans la science des solutions imaginaires. Sous la pression du grossissement optique qu'il impose aux situations, aux êtres, aux paysages, il distord le réel, introduit un grand nombre d'éléments étrangers aux conflits intérieurs qui le préoccupent obtenant ce bourgeonnement du récit qui au-delà de l'anecdote, lui confère sa grandeur.

Dépassant le cadre de cette crise de civilisation qu'il pressent, Jünger introduit dans la réflexion de Lucius de Geer toutes les composantes de notre monde contemporain dont il décèle déjà la venue. Il anticipe en faisant d'Héliopolis une société entièrement régie par l'audiovisuel : phonophores qui permettent de communiquer, de s'informer selon des privilèges hiérarchiques, diffuseurs de son omniprésents, films permanents où défilent les images du monde dans les lieux publics et privés ; par le confort ménager : bronze thermique qui facilite la préparation des repas, murs de verre réglables en intensité lumineuse. Il prophétise en imaginant un double système monétaire, l'un régi par l'or, l'autre par l'énergie. Il s'effraye en devinant la toute-puissance de l'informatique en train de naître : dans cet avenir proche où se situe Héliopolis, le pouvoir secret des Maurétaniens réside dans la centralisation des connaissances qu'ils ont réalisée et que, joueurs, ils peuvent anéantir d'une pression d'index. Les liens entre les Hommes sont devenus fragiles parce qu'ils ne reposent plus sur l'identité de l'individu et sa place dans la société ; cette dépersonnalisation à outrance conduit à l'abandon des structures traditionnelles.

Tout en s'émerveillant des sortilèges de la technique, Jünger s'interroge sur les possibilités de survie d'une civilisation où chacun est interchangeable. Le bonheur, pour lui, réside soit dans l'illusion, doit dans la perte du désir, soit enfin dans la simplicité. Dans cette société de surconsommation et de facilité qui s'annonce selon ses vues en 1949, les espaces interstitiels risquent d'être abolis ; tout se frottant au tout, l'excès de connaissance interdisant l'illusion, le bonheur ne sera plus possible. Il n'y aura que ceux qui savent se dissimuler sous le treillis de la civilisation qui seront protégés.

Mais comment y parvenir ? Dans le désordre, il n'est pas simple de prendre des décisions et de s'y tenir. Pour jaillir de l'orbite que Lucius se voit condamné à suivre, il faut des bouleversements d'ordre cosmique.

Dans cette étrange Naples de l'avenir où il vit, cette Héliopolis, quintessence de la méditerrannéité, il est encore possible de retrouver un parfum de vie ancienne ; l'éclairage blafard de l'ère technologique n'a pas encore effacé toutes les ombres. Hadler, le peintre, Ortner, jardinier et philosophe qui a l'oreille du Proconsul, Mélitta, la jeune fille du peuple, Antonio Péri, le relieur, le père Félix et ses abeilles, le signor Arlotto, patron du Calamaretto, la taverne de Vinho del Mar, sont autant de bouées qui émergent du passé. Lucius va tenter de voir s'il peut encore suivre le chenal de son existence en se fiant à ces repères. À l'opposé se trouvent ceux qui ont fui dans l'illusion : le Surintendant aux mines sait que les secrets ultimes se dissimulent dans les cristaux qui ont vu les premiers soubresauts de l'univers ; le légendaire Fortunio est parti avec les chasseurs cosmiques découvrir les mondes nouveaux. Lucius doit-il se ranger aux côtés des défenseurs de l'ordre ancien ou doit-il au contraire s'éloigner définitivement d'un monde dont il pressent la disparition pour aborder les espaces infinis et poursuivre sa quête visuelle ?

Sous l'effet d'une logique intérieure, alors que les événements se précipitent, les faits prennent soudain l'apparence d'un songe, la dynamique s'ankylose, et l'élément statique, né de la réflexion de Lucius sur son propre itinéraire et sur les relations qu'il va décider d'entretenir avec son environnement, gagne en évidence active. Conversations, promenades, symposions, récits, discussions s'amplifient et s'affirment comme le seul moyen d'accéder à la vérité, plutôt que de se laisser glisser dans le déferlement erratique de l'action.

D'ailleurs, comme il est normal pour un partisan de la théorie du regard, les événements se déroulent en dehors de lui. En s'engageant dans l'action de Castelmarino, qui doit décider de la victoire provisoire du Proconsul sur le Bailli, Lucius, qui cherche à harmoniser ses actes avec ses pensées, s'apercevra que la distance qu'il a prise vis-à-vis du monde doit fatalement conduire à son éviction.

Ainsi, l'attente est peut-être la seule façon de conserver son identité ; l'engagement n'est possible que s'il est relayé par l'adhésion inconditionnelle aux forces qui se meuvent autour de l'Homme. Lucius est tombé « sur une différence au cœur des choses qui, une fois visible, ne peut se surmonter que par une rupture ». Il va retrouver « ce Moi, le vieux Protée qui modelait le monde et les villes comme ses rêves ».

Sous la croûte glacée de l'être, l'individu est inattaquable puisqu'il est une entité que même le regard ne peut percer. Quelle importance pour la société que de grands feux couvent dans l'inconscient ? Nul autre ne pourra en saisir la profonde réalité. « L'espace qui nous effraie n'est pas plus grand que la sphère osseuse qui contient notre cerveau. » Aussi le destin de l'Homme ne s'accomplit pas par son insertion dans le vécu. Il se réalise au contraire grâce à sa capacité de maîtriser l'espace et le temps par le regard.

Pour Jünger, cette vision nietzschéenne est indiscutablement complémentaire des transformations de nos sociétés. Devant la perte des valeurs culturelles traditionnelles, il est nécessaire de faire apparaître de nouveaux symboles dans l'inconscient collectif de l'Humanité pour relayer ceux qui sont morts. Le surhomme de demain ne pourra naître que dans ces conditions.

Si Lucius de Geer, à la fin d'Héliopolis, s'embarque avec les troupes du Régent pour l'espace, c'est que, dans l'esprit d'Ernst Jünger, le regard de l'homo sapiens est saturé de se contempler ; il lui faut de nouveaux horizons pour se transmuer, pour s'accomplir dans l'infiniment grand, grâce à l'aide du dieu en sursis qui a su maîtriser la technologie.

Un tel livre, que je tentais fiévreusement de traduire en 1949 avant sa parution en France, me fit l'effet d'une révélation. J'y trouvai le lien indispensable, le chaînon manquant entre H.G. Wells et l'avenir ; j'y puisai la certitude que seule la Science-Fiction répondait à la définition d'une littérature en prise directe sur notre temps, permettait de restituer les affres nées de l'accélération scientifique. Mes premiers romans en sont sortis tout droit.

Aujourd'hui, la hauteur du ton, le superbe travail de l'écriture n'expliquent pas tout à fait la fascination qu'exerce toujours ce livre sur moi. Au-delà des idées que contient Héliopolis dont l'influence ne cessera de me poursuivre, au-delà du contenu politique que je rejette maintenant dans sa presque totalité, il y a aussi l'expression d'une formidable mélancolie. Cette étrange et difficile révolution à l'envers qu'accomplit Lucius de Geer ne peut être vécue que par les grands fossiles ; la progressive stratification par le regard du héros jüngerien ne dit-elle pas avec superbe le geste de ceux que l'avenir se prépare à enfouir dans ses strates géologiques parce qu'ils ne peuvent survivre aux séismes qui secouent l'Humanité ? Déjà l'Homme qui va mourir salue son successeur nietzschéen. N'est-ce pas ce qu'indique implicitement le sous-titre du roman, Vue d'une ville disparue ?

Philippe Curval → Magazine littéraire, nº 130, novembre 1977