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Quarante-Deux

Philippe Curval : chroniques, entretiens et articles

Claude Klotz & Jean Gourmelin : les Innommables

roman préhistorique, 1971 ; illustré, 1977

par ailleurs :

un Manuel du savoir-vivre fossile

La vogue du roman préhistorique, née avec Rosny aîné et son cycle de la Guerre du feu, a suscité une nombreuse descendance qu'il a toujours été de coutume de ranger dans le tiroir de la Science-Fiction : sans doute parce que le fait de ressusciter par le verbe nos prédécesseurs d'il y a plusieurs milliers d'années est une tentative qui doit être axée sur une base scientifique pour devenir crédible ; par contre, de raconter par le menu la vie quotidienne des précambriens ne peut relever que de l'extrapolation et, par conséquent, de la fiction.

Claude Klotz, lui, ne s'embarrasse pas de ces préjugés illusoires ; son récit vole plus haut que le vécu, il vise à traduire la quintessence de ces ères disparues. Malaxant les mots scientifiques avec les mots de tous les jours, dans un français plus que contemporain, organisant des collusions d'adjectifs, il recrée une superhistoire de la préhistoire telle qu'aucun texte à prétentions scientifiques n'en a jamais décrit. Si l'ouvrage les Innommables doit être classé dans le genre SF, c'est plutôt grâce à son vocabulaire spéculatif.

Épopée en forme de rébus de l'accession de l'Homme à la verbalisation, son roman est à la fois une dérisoire évocation des modes de comportement et de pensées des moins qu'humains, une démonstration du fait que les bons sentiments ne font pas toujours les meilleurs survivants, mais aussi un festival de l'allitération, de la métaphore, de la catachrèse et autres figures de rhétorique.

De ce combat entre l'homo faber et la bête, Gourmelin n'a pas voulu retenir les images toutes faites qui illustrent ordinairement les tables de la loi de l'évolution. Pour traduire ce vide métaphysique qui caractérisait nos ultra-ancêtres klotziens, il a conçu une superbe suite : les planches anatomiques de l'angoisse.

Anthropopithèques penchés sur leurs nombrils absents, monstres à quatre corps grimpant le long de tunnels intestinaux, orages penseurs s'appuyant de leurs bras nuageux sur la mer, crevasses ombreuses dans la plaine se peuplant d'yeux hagards, coquillages vides au crâne étrangement humain.

Autant il aurait semblé dommage de ne pas rééditer les Innommables, autant l'idée de faire illustrer le roman par Gourmelin constitue une initiative heureuse. En effet, si Klotz a improvisé une fort pataphysique préhistoire d'hominiens, la réponse de Gourmelin sur un mode graphique ajoute une pointe de vertige à ce manuel du savoir-vivre fossile.

Philippe Curval, le Monde, nº 10215, 3 décembre 1977, p. 21