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Quarante-Deux

Philippe Curval : chroniques, entretiens et articles

Stanislas Lem : le Rhume

(Katar, 1976)

roman de Science-Fiction

par ailleurs :

le Rhume des foins est-il mortel ?

Sommes-nous la proie de nos maladies ou de nos médicaments ? Nos angoisses pèsent-elles sur notre destin au point de bouleverser les lois du hasard ? Ou bien, en termes de futur, n'allons-nous pas bientôt être victimes d'une chimiothérapie trop intensive ? Un simple rhume des foins, par l'effet combiné du bain de substances chimiques où nous sommes plongés quotidiennement, pourra-t-il nous entraîner vers la folie et la mort ?

C'est à cette interrogation que veut répondre Stanisław Lem dans son dernier roman paru en France, le Rhume. Mais ce serait mal connaître l'auteur de Solaris et du Congrès de futurologie de s'imaginer qu'il ait écrit à ce propos un livre réquisitoire, un pamphlet dénonciateur. L'enquête minutieuse, scrupuleuse, presque maniaque à laquelle se livre le héros du Rhume, un ancien astronaute américain, au sujet de quelques disparitions mystérieuses intervenues dans la région de Naples, n'emprunte rien au style coup de poing. Car cet astronaute a le sens de la dialectique et de la spéculation, et les gens qu'il rencontre sont doués des mêmes facultés. S'ensuivent de vertigineux dialogues entre ces Sherlock Holmes de l'imaginaire qui s'interrogent sur les conséquences d'une réaction en chaîne pharmaceutique frappant l'Humanité.

Tout le contraire du travail d'un ordinateur qui ne peut fonctionner que si l'on quantifie les données du problème. Seul le génie humain peut associer des faits infinitésimaux, maquillés en concepts insaisissables. L'Homme a un goût inné pour la simplicité ; c'est pourquoi son esprit s'inquiète des mystères les plus abscons et tente de les percer, pour tout ramener à un seul dénominateur commun qui est celui d'un paradis tribal où le soleil, l'eau, la terre lui procurent entière satisfaction.

Grâce à cette pirouette humoristique, Lem, après avoir démontré de façon spectaculaire son sens de l'écriture paradoxale, nous mène aux conclusions de son enquête. Le coupable est identifiable aussi sûrement qu'un virus sous la lentille d'un microscope. Il semble malheureusement impossible de l'arrêter et de le condamner car l'abdication de l'individu conduit au partage absolu de la responsabilité.

Philippe Curval, le Monde, nº 10519, 24 novembre 1978, p. 23