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Quarante-Deux

Philippe Curval : chroniques, entretiens et articles

Philip José Farmer : Chacun son tour

(the Other log of Phileas Fogg, 1973)

roman de Science-Fiction

par ailleurs :

une Lecture paranoïaque-critique du Tour du monde en quatre-vingts jours

Jules Verne revisité

L'idée qu'un certain nombre de romanciers du xixe siècle pourraient avoir exploité la réalité pour en faire la matière d'une nouvelle mythologie romanesque n'est pas originale. Par contre, celle qui consiste à explorer leurs livres comme la simple relation de faits-divers historiques est moins fréquente. Philip José Farmer, qui n'a jamais hésité à s'embarquer sur les voies les plus originales dans le domaine de la Science-Fiction, a vu dans le fait de revisiter les romans de Jules Verne l'occasion de leur conférer un éclairage différent. Reprenant dans le détail les faits et gestes de Phileas Fogg et de Passepartout dans le Tour du monde en quatre-vingts jours, il en a déduit que leur aventure n'était qu'une manière de masquer un complot historique dont Arthur Conan Doyle et Robert Louis Stevenson s'étaient aussi innocemment faits les complices.

Entre 1830 et 1860, la Terre était le lieu d'une gigantesque lutte d'influence entre les Capelléens et les Éridanéens, extraterrestres débarqués un jour sur notre planète pour y imposer une forme de société unique.

Ainsi, en soulignant les lacunes que comporte le récit, en révélant certains épisodes délibérément omis, en recensant les inexactitudes, Farmer parvient-il à semer le doute sur le véritable sens du périple fantastique qu'accomplit ce faux excentrique de Phileas Fogg. Et même, superposant certains épisodes du Tour du monde avec d'autres prélevés à Vingt mille lieues sous les mers, établit-il que le capitaine Nemo ne pouvait être qu'un des plus prestigieux adversaires de Fogg, tentant de faire échouer ses initiatives pour des raisons connues d'eux seuls.

Cette lecture paranoïaque de Verne a ses inconvénients : parfois, le souci de prouver cette hypothèse amène de fastidieuses explications, à d'autres moments, au contraire, elle entraîne Farmer à se surpasser dans l'invention pour relier les romans entre eux.

Pourtant, à aucun moment Chacun son tour ne ressemble à l'œuvre d'un fou littéraire qu'aurait pu lui donner son parti pris névrotique. C'est tout le charme de l'humour secret.

Philippe Curval, le Monde, nº 10101, 22 juillet 1977, p. 14