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Quarante-Deux

Philippe Curval : chroniques, entretiens et articles

Stephen Baxter : Poussière de lune

(Moonseed, 1998)

roman de Science-Fiction

par ailleurs :

Lune caustique

Déjà, en 1997, Stephen Baxter nous avait alertés par son regard original sur les Premiers Hommes dans la Lune de H.G. Wells, considéré en tant que témoignage scientifique. L'idée lui a trotté dans la tête jusqu'à nous livrer aujourd'hui le produit de sa réflexion. 712 pages d'un roman massif, sérieux, documenté, mais inventif dont les conclusions débouchent sur une vision déconcertante de notre satellite, investi à l'origine par l'impact d'un mystérieux “on-ne-sait-quoi”. Curieux livre que ce Poussière de lune, où tout est excellent mais hétérogène, au point qu'il semble la carte d'échantillons de tout ce où peut exceller Baxter. C'est-à-dire un sens du détail poussé à l'extrême. Par exemple, le sentiment aigu de la tectonique et des mouvements géologiques qui agitent les astres. Ou bien l'approche psychologique des personnages à travers le regard du géologue de la NASA, Henry Meacher (misogyne acariâtre aux réactions imprévisibles). Enfin, un rythme du montage quasi cinématographique qui tient le lecteur haletant jusqu'au dernier chapitre. À condition que celui-ci veuille s'abandonner à cette forme de réalisme en Science-Fiction, qui n'est pas issu de la bonne vieille hard science telle qu'on l'imaginait à l'âge d'or, mais d'une fécondation réciproque de l'école documentariste anglaise et de l'anticipation scientifique.

Poussière de lune est donc un roman hermaphrodite où les glandes mâle et femelle s'interpénètrent spontanément. La première génère une conjecture dont la portée sera considérable. Après Vénus qui explose par contamination, quelques centigrammes de poussière de lune extraits d'une pierre rapportée depuis des décennies par Jays Malone (un astronaute d'Apollo XI) rallument les volcans qui embrasent la terre d'un feu terrifiant. Soit, à terme, un processus de désintégration de notre planète. La seconde accueille l'idée que notre société repue, en voie de déshérence, pervertie par le jeu politico-économique, est désormais inapte à réagir aux catastrophes qui la menacent. Sauf si quelques esprits audacieux échappent à l'assoupissement général.

Certes, l'écriture de Baxter, qui s'attache à restituer en scènes fragmentées la propagation de la catastrophe, n'atteint pas à la puissance de suggestion d'un John Brunner dans Tous à Zanzibar. Par contre, la dernière partie du récit, dont le thème porte sur le départ d'une poignée d'aventuriers pour terraformer la Lune et refonder une nouvelle société humaine, approche de la perfection. Grâce à la précision des détails technologiques, la minutie des notations subjectives, des sensations objectives, ce qu'un amateur de voyage spatial rêve de vivre à travers la littérature s'infuse en lui telle une vision subliminale.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 426, décembre 2003

Johan Heliot : la Harpe des étoiles

roman de Science-Fiction, 2003

par ailleurs :

Dans l'idéal, le space opera fonde sa réalité à partir des fantasmes les plus fous, des délires les moins organisés. Ce qui exige une forte mobilisation de l'esprit afin de construire une histoire, d'en maîtriser l'hypothèse jusqu'au dénouement. En ce sens, l'ambition de Johan Heliot apparaît clairement. La Harpe des étoiles est basé sur un système relationnel de l'Homme avec l'univers qui s'éloigne des clichés habituels. Faisceaux ininterrompus de messages et d'énergie qui parcourent l'Arc à une vitesse défiant l'imagination, les harpes autorisent les échanges entre les néos qui peuplent le monde habité. Une nouvelle inquiète les esprits. Chassés par les néos qu'ils avaient construits, les primos réfugiés aux Confins dans un mystérieux vaisseau menaceraient leur sécurité. Et voici qu'emporté par le lyrisme et l'impétuosité, Johan Heliot se lance dans un récit torrentueux qui submerge le projet initial. C'est donc plutôt dans le surgissement des images, le jaillissement profus des idées que ce space opera de l'extrême révèle sa poésie toute personnelle.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 426, décembre 2003

Suzuki Kōji : la Boucle

(ループ, 1998)

roman de Science-Fiction

par ailleurs :

C'est une heureuse surprise que ce roman de SF malin, décalé, intrigant, par l'auteur de Ring (la cassette vidéo qui tue), dont le succès atteignit trois millions d'exemplaires. Y a-t-il un lien entre la vie, la pesanteur, le cancer et la longévité ? Les superstitions sont-elles fondées sur le réel ? Et les spermatozoïdes sont-ils éternels ? Autant de questions que se pose le jeune Kaoru à la mort de son père emporté par une nouvelle forme de cancer à virus. Trouvera-t-il les réponses en Arizona où ce dernier a participé à la Boucle, projet de simulation virtuelle de l'histoire de l'évolution. Suzuki Kōji allie ici humour noir, sens du bizarre, spéculation tordue pour nous livrer les clefs d'un futur ambigu.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 426, décembre 2003