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Quarante-Deux

Philippe Curval : chroniques, entretiens et articles

Brian Aldiss : Super État

(Super-State, 2002)

roman de Science-Fiction

par ailleurs :

Stupide et meurtrier

Le nouvel Aldiss est arrivé ; grâces en soi rendues aux éditions Métailié qui, contrairement aux collections spécialisées, ne négligent pas l'un des écrivains majeurs de la SF. Parce qu'il n'emprunte pas les voies commerciales adulées, n'écrit pas d'énormes pavés issus du creative writing, se soucie d'écriture, de pensée et non de fées et de dragons. Super État n'appartient ni au space opera, ni au steampunk, ni à la Fantasy, ni même à l'anti-utopie. C'est un pur livre d'auteur, inventif, débridé, spéculatif. À la manière de ses précurseurs, Wells, Huxley, Orwell, Aldiss y aborde les problèmes du monde à venir avec la passion et l'humour désenchantés des grands anticipateurs. Sans céder aux facilités vertueuses du roman philosophique.

Le réchauffement de la planète est à son comble. La fonte des glaciers submerge une à une les stations balnéaires. De Bourcey, président de l'UE, aimerait déclarer la guerre à un minuscule état, le Tébarou, pour le neutraliser. Son dirigeant aurait envoyé quelques missiles nucléaires sur des villes européennes. À sa décharge, on a coulé un cargo porteur de deux mille immigrants illégaux en provenance de son pays. Tandis qu'un vaisseau spatial approche d'une lune de Jupiter, Europe, en espérant y découvrir la vie extraterrestre.

Délaissant le mode de construction rigoureux de ses grandes œuvres classiques, comme le Monde vert ou Helliconia, Aldiss brosse un portrait éclaté de l'Europe au milieu du xxie siècle à travers une profusion de personnages. Vaste patchwork où alternent scènes de genre, épisodes dramatiques, drolatiques, farces, réflexions, publicités, prêches aberrants, messages des Foudéments, organisation mystérieuse qui diffuse, virus impuni, sur l'“ambient”. Tout y passe, depuis la mise en pièce des dieux néolithiques issus de « cette substance gélatineuse en forme de grosse noix, le cerveau humain », les instincts guerriers, le culte du football, de la télévision, l'extase des gourous, la folie du profit, les utopies exténuées, l'art, le jeunisme, les vieillards abusifs, jusqu'aux friandises de l'informatique et de la technologie. Mieux qu'une énumération, ou qu'une compilation, l'essentiel du propos d'Aldiss vise d'abord à présenter en coupe anatomique les symptômes d'une civilisation capitaliste en voie d'effondrement. Parce qu'il a été créé par de la matière sans esprit, l'être humain semble incapable de s'élever au-dessus de sa condition, celle de tous les organismes, dont la seule ambition est la survie. Les monstres qu'il redoute résident au plus profond de lui-même. Stupide et meurtrier, vénal, le plus souvent, il aime par-dessus tout la tristesse dont l'effet est similaire à celui de l'alcool.

Quelle serait la solution ? Le codage algébrique sociétal destiné à bannir la pauvreté. Voilà qui ne séduit personne à part quelques milliards d'affamés. Donner un livre à chacun ? Mais les livres suscitent de pénibles contestations. Un androïde alors ? Ceux-ci sont maladroits, dégagent des gaz et font des bruits irritants. « Je grince donc je suis ». Leurs dialogues pataphysiques hilarants expliquent la condition humaine jusqu'à l'absurde. Comme la douve du foie, l'Homme croit qu'il domine la création. Le mieux serait peut-être le second déluge qui s'annonce. Ou bien la découverte d'extraterrestres. En les accommodant, on pourrait inventer une cuisine originale !

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 412, septembre 2002

Karl Schroeder : Ventus

(Ventus, 2000)

roman de Science-Fiction

par ailleurs :

On aimerait bien que l'univers de Ventus ne le cède en rien aux fresques démesurées d'Iain M. Banks et de Dan Simmons. Ce n'est malheureusement pas le cas. Difficile de se raccrocher à quelque chose de personnel dans ce roman où l'auteur accumule les surprises au détriment de la structure narrative. Certes, Schroeder s'y montre souvent brillant, mais l'ensemble donne une pénible impression de “fabriqué”. Il y a l'eau, le gaz, le steampunk, les nanotechs à tous les étages et les Vents, surtout les vents, mystérieusement surnaturels et performants, dans ce roman, mélange désormais banal d'archaïsme, de technologie et de féerique. Et l'abominable Armiger qui détient la “graine de résurrection”. C'est tout dire.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 412, septembre 2002

William Burroughs : le Festin nu

(the Naked lunch, 1959)

roman de Science-Fiction

par ailleurs :

Quel plaisir de voir reparaître en "Folio SF" ce roman stupéfiant — au sens large du terme. Le travail de perturbation mentale entrepris au sein de la collection, qui consiste à mêler Science-Fiction classique, expérimentale, méconnue, ou ignorée sous la rubrique littérature générale, me semble salutaire. Même si la SF pure et dure n'est pas le moteur essentiel du Festin nu, elle l'irrigue, elle l'imprègne, montre combien elle a influencé bien des écrivains majeurs du siècle dernier, soucieux de capter la montée des nouvelles mythologies.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 412, septembre 2002