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Quarante-Deux

Philippe Curval : chroniques, entretiens et articles

Michael Marshall Smith : la Proie des rêves

(One of us, 1998)

roman de Science-Fiction

par ailleurs :

Pacte avec le visible

Michael Marshall Smith ne fait pas partie du panthéon des écrivains de SF anglo-saxons. Ses premiers textes ne sont pas sortis dans les collections spécialisées. C'est vrai qu'il s'affirme en écrivain hybride, visitant tour à tour le Polar, la Fantasy et la Science-Fiction dans le même roman. Pire, utilise les artifices d'un genre au profit d'un autre. Bref, crée des cocktails imbuvables pour sectaires de toute obédience. Quand il ne se livre pas à des analyses subversives sur la consistance de Dieu, disserte sur la stabilité des anges ou philosophe à propos de la passion chez les robots ménagers. Doué d'un réel talent d'imagination — il y a du Sheckley [ 1 ] [ 2 ] dans son inspiration —, d'une habileté innée à construire un suspense, son seul défaut est de céder à la facilité devant l'irruption de l'humour et du nonsense. Surtout qu'il donne l'impression de ne jamais se prendre au sérieux. D'où le fait que ses deux premiers romans, Avance rapide et Frères de chair n'ont pas rencontré le succès qu'ils méritaient.

La Proie des rêves devrait pourtant lui acquérir un nouveau public. Car il s'avère que M.M.S. reste fidèle à ses défauts comme à ses qualités, la cohérence de son univers romanesque montre qu'il est un auteur à part entière.

L'idée de départ en est une preuve. Quelques années plus tôt, des scientifiques ont découvert un moyen de prélever les rêves dans la tête des gens en temps réel, puis de les transférer dans celle d'un autre. D'où la naissance d'une lucrative profession d'effaceurs de cauchemars et de rêves d'angoisse. Hap Thomson, petit arnaqueur dans la débine, en fait partie. Mais voilà que sa société, REMintérim, lui propose un job sacrément illégal : effacer le souvenir d'un crime de la mémoire de la belle Laura. Âpre au gain, il accepte, et s'embarque dans un thriller métaphysique où des clones à lunettes noires, entités immatérielles, objets, idées, rien, nés de l'oubli, semblent le traquer. Le hacker qui gère tous ses avoirs s'évanouit sans laisser ni adresse ni biens. Un contrat est placé sur sa tête. Il semble que ce soit son ex-femme, Helena, qui soit chargé de le tuer.

Dialogues percutants à la Chandler, enchaînements de situations extrêmes, rythme soutenu. La lecture devient un régal. Sans doute peut-on regretter que le point de départ spéculatif passe au second plan. Mais le véritable sujet de Michael Marshall Smith porte sur le capital de rêves ou de souvenirs que nous ont laissé les générations disparues, sur la création de la parole et le pouvoir des mots. Il dénonce la difficulté d'exister à une époque où les médias, le politique, l'économique privilégient le virtuel. Tout le monde sait que la perfection n'est pas de ce monde. Ce qui est parfait, c'est l'agitation, la vie effervescente qui transcende l'angoisse et dissipe les fantasmes créés par nos sociétés fictives. Pour survivre, nos contemporains n'ont qu'une solution : signer un pacte avec le visible afin de restituer au réel sa capacité de susciter nos sentiments, de transcender nos émotions.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 403, novembre 2001

André Ruellan : Mémo

roman de Science-Fiction, 1984

par ailleurs :

En obsédé de la mort et du temps, Ruellan explore magistralement ces thèmes enchevêtrés dans ce chef-d'œuvre dense et bref qu'est Mémo. Son recours aux techniques d'économie du scénariste qui va droit à l'essentiel, comme à celui du metteur en scène qui tourne ses séquences dans le désordre, confère à ce roman un énigmatique pouvoir de fascination. Dérives temporelles d'un chercheur en pharmacologie qui, sous l'empire d'une drogue stimulant la mémoire, cherche à se repérer dans l'imbroglio de l'existence, Mémo est un roman qui reste dans la mémoire.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 403, novembre 2001

Brian Aldiss : SuperToys

(Supertoys last all summer long, 2001)

nouvelles de Science-Fiction

par ailleurs :

Sous-titré Intelligence artificielle, ce recueil comporte trois nouvelles sur vingt et une qui abordent le thème de l'androïde. Celles-ci attirèrent successivement l'attention de Stanley Kubrick, puis de Steven Spielberg, qui en tira un film. Publiée initialement en 1969, la première “sonne” si juste par sa qualité d'anticipation, la profondeur de ses dialogues et la vérité des sentiments qu'on ne peut douter qu'un réalisateur ait envie de s'en emparer. Ses héros, David, l'enfant synthétique de Monica et Henri Swinton, l'ourson Teddy composent un quatuor magistral. Ces personnages métaphoriques permettent à Aldiss de jouer sur la gamme des différences qui séparent l'intelligence de la compréhension, l'apprentissage de la réitération. En somme d'analyser pourquoi l'homo sapiens ne peut s'identifier à une I.A. — même si celles-ci sont destinées à nous remplacer un jour. Nous saurons en novembre si vingt-quatre images par seconde durant deux heures ont autant de pouvoir d'évocation que trente pages d'un écrivain majeur.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 403, novembre 2001