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Quarante-Deux

Philippe Curval : chroniques, entretiens et articles

Greg Egan : Isolation

(Quarantine, 1992)

roman de Science-Fiction

par ailleurs :

Étalé ou réduit

Il y a deux semaines environ, le sommeil m'a plongé dans un rêve insolite : j'étais l'un des protagonistes d'une nouvelle de Science-Fiction dont je cherchais à démêler l'intrigue au péril de ma vie. Avec pour privilège d'être un auteur de SF, anticipant par métier sur la façon dont se déroulerait l'histoire. Mais à l'autre bout du rêve, celui qui écrivait la nouvelle déjouait mes pronostics en modifiant le récit à mesure que je croyais en saisir le sens. C'est exactement l'impression que j'ai ressentie en lisant Isolation de Greg Egan.

Quand Rutherford a démontré que les atomes étaient essentiellement constitués d'espace vide, le sol en est-il devenu moins solide pour autant ? La vérité ne change rien par elle-même. Ainsi pense Nick Stavrianos, ancien flic reconverti en détective, lancé sur la piste de Laura Andrews. Bien curieuse personne que cette attardée mentale, à peine capable de bouger, de parler ou de communiquer, mais qui parvient à s'échapper de sa chambre close à l'Institut Hilgemann.

À l'appui de cette énigme déroutante, l'avenir imaginé par Greg Egan dans son deuxième roman, écrit avant la Cité des permutants, coïncide peu avec notre réalité conviviale. Les algorithmes de modification neurale ou “mod”, qu'on peut s'injecter par les fosses nasales, tournent dans votre tête et assistent votre pensée. P1 manipule votre biochimie, P2 augmente le traitement des données sensorielles, ou P5 améliore le jugement temporel et spatial, etc. Certains ont des noms de code et servent à des travaux spécialisés. Déjà vu est une superencyclopédie. Karen permet à Nick de cohabiter parfois avec sa femme morte dans un attentat. Les mods guident votre intellect, se superposent à vos sensations, les tempèrent ou les renforcent. Ils sont à deux doigts de se substituer à ceux qui ne veillent pas sur leur liberté individuelle.

Ce qui semble assez normal sur une planète qui a perdu la boule depuis que les étoiles ont disparu. Le jour où la Bulle s'est manifestée, trente-quatre ans après le début du troisième millénaire. Faute d'horizon spatial, l'existence y est devenue pesante.

Surtout à New Hong Kong en Australie, où abondent les tours incrustées d'ingénieux reliefs fractals, les multinationales et les escrocs de tout poil. Nick y entame son enquête, pour se faire aussitôt trafiquer la cervelle par la Biomedical Development International. Un certain Huang Qing lui révèle qu'on vient de lui implanter un nouveau mod mystérieux, Ensemble, auquel sa loyauté est asservie. Reste à définir ce que dissimule ce mystérieux “Ensemble” ; surtout lorsque Nick s'aperçoit qu'un groupe de puristes soupçonne que le mod est perturbé et crée “Canon” pour le réformer.

À ce stade, la complexité d'Isolation ne va jamais cesser de se renforcer. Puisqu'il s'agit pour Greg Egan d'écrire un roman sur la théorie du vrai dans un système quantique. En même temps qu'il cherche à définir le rôle de la volonté dans un système individuel. Or, comme il est dit page 180 : « Vous savez qu'en logique formelle on peut prouver tout et n'importe quoi, à partir d'un ensemble inconsistant d'axiomes. » Après quelques exercices de haute voltige mentale dont je vous laisse le plaisir de découvrir la teneur, Nick découvre qu'il existe à chaque instant des milliers de versions de nous-mêmes dans une position dite “étalée” où tous les événements sont possibles. Ce n'est qu'en passant au stade de la “réduction” que le passé d'un individu s'inscrit dans une ligne de continuité et que son avenir se définit. Il n'a donc qu'un choix : décider que celui qu'il est deviendra réel pour continuer à être ce qu'il est. Car son existence, comme celle de toutes les créatures vivantes, consiste en permanence à massacrer d'autres versions de lui-même pour devenir soi.

Voilà qui s'accorde avec un existentialisme plus exigeant que celui de Sartre. Néanmoins, on se demande bientôt qui choisit quoi dans le destin de l'Humanité, voire de l'univers. Celui-ci ne serait-il qu'une version étalée d'un passé global qui n'aboutirait jamais, ou la version réduite d'un futur avorté ?

Mais Greg Egan ne laisse jamais le soin de conclure à sa place. Une mégalomanie obsessionnelle tenace l'incite à relancer sans cesse le questionnement. Jusqu'au moment où le roman devient lui-même un mod qui tourne dans le cerveau de son lecteur. Le seul recours de ce dernier est de se mettre en position étalée, modifiant Isolation à mesure qu'il le lit.

C'est ce que j'ai tenté, à l'inverse de mon rêve initial. Malgré cet effort, je n'ai pas tout compris. Cela me donnera l'occasion de recommencer, plaisir rare et alarmant.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 389, juillet-août 2000