Aller au contenu|Aller à la navigation générale|Aller au menu|Aller à la recherche

logo

Quarante-Deux

Philippe Curval : chroniques, entretiens et articles

Andreas Eschbach : des Milliards de tapis de cheveux

(die Haarteppichknüpfer, 1995)

roman de Science-Fiction

par ailleurs :

Aux délices du passé

Coupable d'ignorer la Science-Fiction allemande contemporaine, dont Andreas Eschbach est présenté comme la figure de proue, je me suis précipité sur des Milliards de tapis de cheveux, son premier ouvrage traduit en français. Étrange roman où s'opposent archaïsme pesant et empire galactique en pleine révolution. Sur la deuxième planète du soleil G-101, les habitants obéissent d'une manière consensuelle à des rites séculaires. Tout s'organise autour de la fabrication de tapis, faits de cheveux de femmes. Artisans, marchands, revendeurs, grossistes, transporteurs, administration collaborent au but suprême : envoyer chaque année son quota à l'empereur pour orner le Palais des Étoiles.

Les instances tribales condamnent hommes, femmes, enfants à n'aspirer qu'au seul désir de consacrer leur vie à cette tâche héréditaire. Aucun marginal ne parvient à troubler l'ordre. Même si, chuchote-t-on, l'empereur aurait abdiqué, chassé par des rebelles.

Andreas Eschbach éprouve un plaisir masochiste à décrire longuement le tissage, les tisseurs, leurs femmes et concubines, leurs enfants, les ateliers, la qualité du cheveu, les motifs de la composition. Il éclaire d'une lumière d'angoisse cette civilisation atrophique ou s'exténue tout un peuple dans la religion du travail. Par ce lent et précis ouvrage de sape, l'image dans le tapis devient un motif obsessionnel. Bientôt, le lecteur aspiré au cœur de ce paysage du fond des âges finit par désespérer d'y trouver une issue. On craint la métaphore, le conte philosophique, jusqu'à l'apparition d'une mission vers ces territoires oubliés de l'empire ; puis la faillite du premier explorateur. Dès lors, Eschbach va patiemment dénouer l'écheveau de son intrigue jusqu'à la découverte finale, qui égale par son intense absurdité la rigueur des chapitres initiaux.

Certes, la qualité littéraire de l'œuvre ne manque pas de produire un réel envoûtement ; mais les fils en sont sommairement noués, les idées peu développées. L'empire, les rebelles, les vaisseaux spatiaux ressortissent à des archétypes poussiéreux. On ne sent pas que l'auteur ait voulu s'affranchir des normes et du folklore de la SF, adoptant des points de vue neufs, originaux pour faire évoluer son récit. Cette absence de novation relègue l'œuvre au rayon des curiosités. Puisque l'idée de départ est inventive, la chute ubuesque, des Milliards de tapis de cheveux aurait fait une remarquable nouvelle.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 381, novembre 1999

John Crowley : l'Abîme

(the Deep, 1975)

roman de Fantasy

par ailleurs :

John Crowley, dont les œuvres connaissent un succès mérité, est placé d'office dans une collection de Science-Fiction avec son premier roman, l'Abîme. Bien sûr, on y découvre un alibi de SF, le mystérieux visiteur envoyé de l'Au-delà, censé avoir inventé une partie de soi. Ce que lui révélera la “Cécité” au cours d'un dialogue terriblement ténébreux. Mais l'essentiel se situe sur le monde où, quasi amnésique, il a débarqué. Posé sur un pilier posé sur l'Abîme, c'est un grand cercle dont le centre est l'île du lac appelé le Moyeu. Ses lisières sont désolées et incultes. Rouges et Noirs y guerroient sur la Peau-de-Tambour. On y trouve des Gris, des Rêveurs, des Justes, des Doctes, des Pistolets, etc. Tout n'y est que guerres, complots, traîtrises et effets fumigènes.

Le goût de l'archaïsme inhibe les facultés créatrices de l'auteur. Car si Crowley est un styliste, ses idées sont minces. C'est seulement par un remarquable travail sémantique sur les mots, en leur imposant un léger décalage par rapport à leur sens commun, qu'il obtient ligne après ligne une sensation de dépaysement. Dérouté par des expressions, des appellations qui suggèrent une autre version du monde, des mœurs obscures et innommables, un exotisme singulier, le lecteur croit franchir les limites de la réalité. Mais lorsqu'il s'aperçoit soudain, une fois le livre refermé, de la banalité trompeuse de son contenu, il verse alors dans un abîme de déception. Du moins ceux qui, en raison d'un lourd passé d'amateur de Science-Fiction, apprécient de suivre la logique paradoxale d'une mentalité différente, grâce à son effet spéculatif. Les autres s'abandonneront volontiers aux délices surannés de la Fantasy.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 381, novembre 1999

Lorris Murail : la Science-Fiction

dictionnaire encyclopédique, 1999

par ailleurs :

Si quelques lecteurs de cette chronique cherchaient encore à savoir ce qu'est la SF, je les invite à feuilleter la Science-Fiction. À travers ce dictionnaire émaillé de réflexions, d'anecdotes, de définitions, de mots d'auteurs, ils découvriront, dans une mise en page plaisante et bien illustrée, l'œuvre des écrivains finement analysée, des aperçus sur l'histoire du genre, les films, les BD, les magazines, les collections, etc. On sent que Lorris Murail, qui l'a réalisé et dirigé, connaît en profondeur et apprécie le genre.