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Quarante-Deux

Philippe Curval : chroniques, entretiens et articles

Michael Marshall Smith : Avance rapide

(Only forward, 1994)

roman de Science-Fiction

par ailleurs :

Jumeaux en mayonnaise

Inconnu jusqu'alors, Michael Marshall Smith vient de se voir édité en France sous la forme de deux romans monozygotes, Frères de chair et Avance rapide. L'un comme l'autre empruntent à la Fantasy pour créer des boucles spéculatives clairement apparentées à la SF. Cette mixité profite à l'auteur pour être intégré, soit à une collection de “suspense” chez Calmann-Lévy, soit chez Pocket (qui ne publie plus de Science-Fiction depuis des lustres).

La gémellité de ces œuvres, écrites à deux ans d'intervalle, se révèle à travers plusieurs thèmes récurrents : la recherche d'une drogue absolue, le monde du rêve pénétrable où les chats servent de passeurs, les sortilèges de la ville caméléon ; thèmes attachés aux privilèges exorbitants que l'auteur attribue à l'enfance, seule époque de la vie où l'esprit — selon lui — influence la réalité.

En dehors de ces obsessions particulières, l'écriture de Michael Marshall Smith est conditionnée par la démarche impressionniste de ses héros, dominée par une forte tendance à modifier le scénario à mesure que les difficultés s'entassent. Car M.M.S., soumis aux vertiges de l'invention permanente, ne craint jamais de déborder le synopsis qu'il avait sans doute déterminé au départ pour s'immerger avec volupté dans un délire jusqu'au-boutiste. Si bien qu'en fin de parcours, la logique structurelle de ses romans n'apparaît pas toujours.

Avance rapide en est le meilleur exemple. Placé sous le label “histoire de détective”, ce roman décrit l'enquête d'un nommé Stark, chargé de retrouver l'ingénieur Alkland, disparu au sein d'une cité protéiforme. Ses habitants, regroupés par affinité, définissent le cadre de chaque quartier. Ainsi le Centre, l'Action, le Rouge, le Coloré, le Stable, etc., qui ne manquent pas de pittoresque. Après une mise en bouche où Marshall Smith joue d'une manière sheckleyenne avec les objets de la technologie future, nous plongeons dans le vif du sujet : Jeamland, lieu de convergence collective des rêves, dont les dérèglements surviennent sous forme de cauchemar tels des bogues informatiques. Les audacieux qui en trouvent la porte peuvent y entrer éveillés. Stark, qui sait rêver en plein jour, va tenter d'en ramener Alkland, à ses risques et périls. C'est en accumulant des mensonges à l'adresse de ses clients, ses amis, ses ennemis, du lecteur, que le détective obscurcira l'affaire jusqu'au dénouement.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 369, octobre 1998

Michael Marshall Smith : Frères de chair

(Spares, 1996)

roman de Science-Fiction

par ailleurs :

Frères de chair, plus abouti, est élégamment traduit de l'anglais — alors qu'Avance rapide l'est de l'américain ; je ne sais pas pourquoi.

Au xxiie siècle, les habitants ont fui la capitale de la Virginie afin d'occuper un MégaComm qui avait atterri à côté pour des problèmes de moteur. Cet appareil volant de huit kilomètres carrés sur deux cents étages de haut possède le confort et les équipements nécessaires pour remplacer ce “vaste cafouillage” qu'était Richmond. Malheureusement, ségrégation sociale, gangstérisme politique et pourriture capitaliste ont vite transformé cette architecture utopiste en enfer.

Un flic nommé Randall, effondré par la mort de sa femme et de sa fille, sauvagement assassinées, y revient pour se venger après un long séjour dans une Ferme. On y élève des “alters”, ces clones que s'offrent les riches pour leur servir un jour de banque d'organes. Par humanité, avec l'aide de Ferraille, une I.A. géniale et compatissante, il en a sauvé une poignée.

Comme dans Avance rapide, le lecteur découvre la fièvre qui anime cette étrange ville du futur. L'échelle sociale y est respectée jusqu'à la métaphore. Plus on s'élève dans les étages, plus on est riche et puissant. Les salauds de toutes conditions y pullulent.

On croit lire une "Série noire" de la grande époque. Pas du tout. Michael Marshall Smith est un écrivain du déséquilibre, qui passe volontiers du polar spéculatif à la Science-Fiction sensorielle. Au lieu de s'en tenir à la stricte rigueur de l'enquête, par ses dialogues en rafales et ses descriptions équivoques, il tente avec effervescence de monter la pure fiction en émulsion littéraire. Artefact incontrôlable que ne justifie pas la nécessité de l'action, mais la subjectivité absolue des personnages. Parfois cela prend, parfois non, mais les réussites sont fréquentes. Par exemple, l'expédition dans la Brèche, lieu improbable, hautement dangereux, né de l'effondrement de l'internet. Ses explorateurs aux « Yeux Luisants » parviennent « tellement au nord qu'ils sortent de la boussole ».

Riche conteur, inventeur fécond mais bavard intarissable, Michael Marshall Smith devra sans doute épuiser sa prolixité sur une dizaine de romans avant de nous donner son chef-d'œuvre.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 369, octobre 1998

Lire aussi la chronique de la Proie des rêves