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Quarante-Deux

Philippe Curval : chroniques, entretiens et articles

Connie Willis : Remake

(Remake, 1994)

roman de Science-Fiction

par ailleurs :

Jeux de rôles

« Arrachons le voile », comme y incitait Mustafa Kemal Atatürk, pour examiner les parutions de la rentrée, version féminine.

Quel auteur n'a pas rêvé de faire émerger ses héros d'un film vers la réalité ? Romanciers, cinéastes, hommes de radio s'y sont employés, jusqu'à Woody Allen avec sa Rose pourpre du Caire, dont l'idée unique s'étiolait jusqu'à l'évaporation du propos. Mais faire pénétrer des personnages réels dans un film, à ma connaissance, personne n'y avait pensé. Connie Willis, écrivaine américaine bardée de prix littéraires réservés à la Science-Fiction (Hugo, Nebula, Campbell Award), nous offre, avec Remake, quelques divertissantes variations sur ce thème.

Dans l'univers futur où se déroule l'action, plus besoin de tourner la moindre bande : en effet, dans le stock cinématographique de l'Humanité, toutes les situations, tous les sentiments ont été décrits au moins une fois. En réutilisant cette banque de données, en mixant les scénarios, et surtout en prélevant les images des acteurs du passé pour les réutiliser virtuellement, il est possible de produire autant de films qu'on voudra à moindres frais et à moindre fatigue intellectuelle. C'est ainsi que le cinéma créatif s'est arrêté à la fin des années quatre-vingt-dix. Désormais, Bela Lugosi donne la réplique à Sharon Stone et Humphrey Bogart à Laurel et Hardy.

Tom, pigiste impécunieux exploité par les majors des grandes compagnies numériques, est contraint d'effacer par contrat chaque plan où apparaît un verre d'alcool (déjà la ligue antitabac a nettoyé ceux où figuraient des cigarettes). Croisière morale dont il souffre en silence. À Hollywood, il rencontre Alis, starlette sans emploi puisqu'il n'existe plus ni studio ni caméra. Malgré l'absence de scénaristes et de metteurs en scène, celle-ci espère tourner dans un vrai film.

Un jour, ne semble-t-il pas à Tom, en visionnant ses stocks, qu'elle apparaît dans Drôle de frimousse, réalisé en 1957.

La SF moderne part du point de vue que la SF existe et qu'il n'est plus besoin de démontrer comment elle fonctionne. Aussi Connie Willis s'embarrasse peu de considérations technologiques pour construire sa fiction. Vif et plein d'humour, ce petit roman s'adresse surtout aux nostalgiques de Fred Astaire et de la comédie musicale. Il pourrait servir de référence afin d'établir un quiz pour Monsieur Cinéma. À ceux qui croient avoir tout compris dès la première ligne, Connie Willis sait réserver des surprises qui relancent le suspense. Au fil du bavardage, elle lâche aussi quelques traits corrosifs sur la société du spectacle. Et même si le dénouement ressemble à celui qu'on avait deviné, il ne se conforme subtilement pas aux prévisions.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 358, octobre 1997

Nancy Kress : Danse aérienne

(Dancing on air, 1993)

court roman de Science-Fiction

par ailleurs :

Romancière également couverte de médailles, Nancy Kress, avec Danse aérienne, nous offre une excellente fiction spéculative. Longue nouvelle plutôt, dont le sujet aborde avec causticité la manipulation génétique.

Deux ballerines du New York City Ballet ont été assassinées. La presse s'interroge puisque ces victimes font partie de la seule compagnie de danse dont les étoiles n'ont pas été trafiquées pour améliorer leurs performances. Quoi de mieux pour protéger Caroline Olson, la prima ballerina assoluta, que de recourir à Angel, un dobermann bio-amélioré, qui parle et pense comme un enfant de cinq ans ?

À partir de ce sujet linéaire, Nancy Kress exploite son talent avec fertilité. Sans se perdre dans les roueries hélicoïdales de l'ADN, elle brosse en un récit feutré, intimiste, les grands enjeux déontologiques qui se posent au sujet de la mutation autoprogrammée de l'homo sapiens, à l'aube du xxie siècle. Sous prétexte d'embellir la vie, les biologistes s'arrogent le droit de perfectionner les êtres humains pour leur éviter maladie, misère mentale et déchéance physique. Est-ce vraiment leur devoir ? L'engouement des masses envers les incarnations allégoriques de la beauté, de l'intelligence et du succès répond-il à cette interrogation ? À moins que la condition humaine ne soit qu'une forme de damnation, qui entraîne certains d'entre nous à conquérir des pouvoirs exceptionnels, tandis que d'autres combattent ceux qui les ont obtenus et réciproquement. Il est donc inutile de se protéger ou de lutter contre les changements, les fous ou les erreurs de jugement. C'est le rôle du destin de nous punir parfois, parfois de nous encenser. Même le chien Angel fera les frais de cette absence de discernement. Nancy Kress semble imperméable à l'existentialisme.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 358, octobre 1997