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Quarante-Deux

Philippe Curval : chroniques, entretiens et articles

Alexander Besher : le Seigneur du RIM

(RIM, 1994)

roman de Science-Fiction

par ailleurs :

Tokyo numérisé

Décidément, le virtuel a le vent en poupe, il souffle sur la littérature de Science-Fiction tel un phénomène de mode. Cette année, le mouton de Panurge portera de la laine numérisée.

Pas étonnant donc que le virtuel contamine aussi le roman populaire. Car en SF comme ailleurs, ce genre de littérature abonde. Pourquoi ceux qui ont aimé Gustave Le Rouge et Jean de La Hire rechigneraient-ils ? Avec Alexander Besher, ils viennent de trouver un digne continuateur. Féru d'énergie psychique et de catalyseurs mentaux, de corps éthérés, adepte de tantrisme tibétain, ce nouvel écrivain né en Chine de parents russes blancs a passé son enfance au Japon. Robin Williams, en acquérant les droits cinématographiques du Seigneur du RIM, vient de le naturaliser américain.

Mais en attendant de voir le film, vraie mine d'or pour effets spéciaux, parlons du roman. S'il souffre d'un manque de rigueur spéculatif, il jouit par contre d'une réelle dynamique inventive. Le virtuel, ici, se prête à toutes les sauces : Fantasy, “sorcellerie et technologie”, et surtout vraie SF. Il suffit d'admettre a priori que le karma existe et que la réincarnation est une vérité scientifique pour que l'histoire se déroule suivant une logique parallèle, que l'humour fait souvent passer avec élégance.

Pourquoi néo-Tokyo disparaît-elle chaque soir à 19 heures 15 pour revenir à la surface le lendemain à 7 heures un quart ? Et surtout, que devient la ville quand elle s'efface du globe durant la nuit ?

C'est la question que des clients puissants et fortunés voudraient voir résoudre par Frank Gobi. Cet ancien détective privé fraîchement diplômé du Berkeley Psychic Institute, pratiquant le Fēng shuǐ, la géomancie, la recharge de centre énergétique et la projection intuitive pour étude de marché, hésite. Une cruelle peine d'amour l'a récemment incité à renoncer à l'enquête et à la filature pour se consacrer à la recherche pure.

Mais voici qu'un fait nouveau intervient : Virtuopolis, la métropole ludique de la compagnie Satori, vient de se “planter”, et son fils Trevor, qui glissait en planche à voile digitale sur des océans de gigaoctets, semble dangereusement coincé dans un univers contaminé qui s'effondre sous les coups d'un virus redoutable inventé par un cracker génial.

Une jolie Japonaise aidera Gobi à décoller pour néo-Tokyo. Ce James Bond des ondes cérébrales n'est pas insensible aux plaisirs de la chair.

Tant d'événements insensés, de péripéties mystico-farfelues, de coups de théâtre informatiques, de rebondissements psychiques vous assaillent qu'il est difficile d'assimiler toutes les données du problème. Aussi, me suis-je abandonné sans bouder mon plaisir à cette "Série éthérée" car l'auteur y fait preuve d'un réel talent de conteur. Ne serait-ce qu'à cause des inventions aussi drôles que le logiciel de tremblement de terre virtuel, de sushis interactifs où le poisson vous mange pendant que vous le dégustez, du moulin à prières tibétain équipé du logiciel Tantrix version 4.2, du traitement de conscience qui remplace le traitement de texte, de transfert karmique en direct, de chaussures virtuelles amoureuses, etc. Je ne me lasserais pas de citer des exemples.

Par contre, la fin vous laisse un peu sur votre faim. Dans les romans fantastiques du siècle dernier, l'écrivain s'excusait de son audace en faisant réveiller le héros après le dénouement. Il s'écriait : « Mais alors, ce n'était qu'un rêve ! ». Ici, le rêve se nomme virtualité.

Et puis, je vous le demande, à quoi peut servir la réincarnation si un simple logiciel de substitution permet à l'âme de franchir les étapes de son karma sans passer par mille morts réelles ?

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 347, octobre 1996

Richard Canal : la Malédiction de l'éphémère

roman de Science-Fiction, 1986 & 1996

par ailleurs :

Je n'ai pas lu la première version de la Malédiction de l'éphémère, parue jadis dans la prestigieuse et défunte collection de la Découverte, mais celle que publie J'ai lu sous le label “inédit texte intégral” mérite qu'on s'y attache. Par le sujet d'abord. Rares, en effet, sont les romans de SF qui explorent l'art du futur. Car l'imagination de l'écrivain se heurte à la création de nouveaux concepts plastiques. Richard Canal use d'un artifice en centrant son roman sur les réseaux marchands. Les œuvres sont fabriquées par des mutants dans des zones irradiées par les bombardements extraterrestres. Elles portent la marque du génie, terrible et dérangeante. Deux loubards flippés risquent leur peau pour les arracher à leurs créateurs.

La construction du récit est un peu branlante. Mais une constante qualité d'écriture fait de cette quête de l'absolu artistique dans les contrées de l'horreur un texte réellement original.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 347, octobre 1996