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Quarante-Deux

Philippe Curval : chroniques, entretiens et articles

Jack Womack : Journal de nuit

(Random acts of senseless violence, 1993)

roman de Science-Fiction

par ailleurs :

Jeune fille en proie au futur

« Le Président a répondu que si les gens avaient des problèmes ceux-ci découlaient de la réalité qu'ils avaient fabriquée et qu'on n'y pouvait rien. » Après l'an 2000, à New York, pour répondre à la grande déglingue, l'armée investit la ville et tire sur tout ce qui bouge. Un seul vrai souci pour les citadins : « Quand il y a du grabuge, autant que ce ne soit pas nous qu'on flingue. ». C'est ce qu'on appelle la démocratie d'occupation.

Une fillette d'une douzaine d'années, Lola Hart, qu'on surnomme Booz, raconte ses journées par écrit à un cahier qu'elle appelle Anne. Au commencement de son Journal de nuit, Lola perçoit la réalité du fin fond de sa personnalité schizophrénique à triple étage. L'atmosphère est à la sinistrose, la situation se dégrade, mais papa travaille encore pour la Guilde des scénaristes et maman envoie des CV. Bien sûr, le Président est assassiné tous les deux mois, on brûle des SDF dans Central Park, mais du moment qu'on va à l'école privée, l'avenir est préservé.

Jack Womack nous fait assister à une lente montée vers l'horreur et la déliquescence d'une civilisation qui a basculé sans retour dans la violence, l'exclusion, le chômage. Pour réussir cette apocalypse feutrée, l'ancien cyberpunk de Terraplane se convertit au naturalisme avec un talent de Fregoli. Car cet avenir redoutable, décrit à travers des centaines de romans de SF, prend ici une couleur nouvelle sous la plume de cette enfant, cette adolescente dont la maturité s'accroît à mesure qu'elle prend conscience du réel. Vrai travail littéraire où l'auteur invente une façon d'écrire pour suggérer le mode de pensée de la puberté. En quelque 300 pages impitoyables, il démontre comment la morosité entraîne l'abdication qui amène à son tour la dislocation de la société, puis sa destruction. D'abord à touches innocentes tant que Booz juge le monde qui l'entoure selon les critères moraux qu'on lui a enseignés ; puis inquiètes ou caustiques à mesure que la situation se dégrade ; cruelles enfin quand elle se libérera des contingences pour prendre son destin en main.

Journal de nuit se veut un constat atterrant du changement profond qui s'est produit dans la conscience américaine depuis la fin de la Guerre froide. Faute d'ennemi désigné, en quelques années, le pessimisme préventif que traduisaient les romans post-atomiques s'est mué en précis de décomposition post-capitaliste. Chant d'holocauste d'une société vouée tout entière au profit, à la consommation, le roman de Womack traduit le désarroi de générations dont les repères sont balayés par le développement accéléré des techniques et des technologies. Aucune culture ne résiste devant de telles tensions structurelles. Les valeurs d'une nation s'effritent quand naissent l'effroi et le doute face au futur.

Mais l'individu, cette jeune Lola, est infiniment adaptable. Elle va redécouvrir d'instinct la manière de survivre dans la jungle urbaine.

Le fauve sera-t-il l'avenir de l'Homme ? C'est une idée d'importation récente qui semble tracer son chemin avec succès.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 339, janvier 1996

Sylvie Denis : Jardins virtuels

nouvelles de Science-Fiction, 1995

par ailleurs :

Sylvie Denis, dont le premier recueil de nouvelles, Jardins virtuels, vient de paraître, travaille dans un tout autre registre. En cinq contes, elle aborde de front des thèmes de Science-Fiction contemporains : crameurs de mémoire vive, aide au Tiers-Monde, habitats artificiels, voyages virtuels, problème de clones.

Une influence symboliste baigne l'écriture déjà affirmée de ses nouvelles. Des jeunes filles de miel et de rose, aux cheveux de volubilis, sinuent sur des chemins de sable à travers des tapis d'herbe. Mais ces héroïnes à la Burne-Jones affrontent des mondes redoutables.

Car Sylvie Denis ne porte pas un intérêt de façade à la SF. "L'Anniversaire de Caroline" et "In memoriam : Discoveryland" en témoignent. "Fonte des glaces" évoque par son lyrisme créatif la SF des années 1970. Certaines de ses nouvelles dégagent une sensibilité, une intelligence dans l'interprétation de nos civilisations mutantes que ne renieraient pas des écrivains confirmés. Ainsi, "De Dimbour à Lapêtre", où elle analyse avec subtilité les rapports entre créatures de synthèse. Sous quelle forme la mémoire se transmet-elle d'un clone à l'autre ? Une mère peut-elle supporter les clones de sa fille (mère) ? Thème repris, transmué, perverti grâce à l'image du père dans "Élisabeth for ever" (pourquoi ce titre anglais ?). Un soupçon de cruauté supplémentaire n'eût pas nui à cette idée fort originale, à ce texte subtil.

Une découverte à l'actif de la revue CyberDreams, dont ce volume inaugure la “Collection”.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 339, janvier 1996