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Quarante-Deux

Philippe Curval : chroniques, entretiens et articles

William Gibson : Gravé sur chrome

(Burning chrome, 1986)

nouvelles de Science-Fiction, avec John Shirley, Bruce Sterling & Michael Swanwick

par ailleurs :

Droopy cybernaute

Quand je découvris la SF américaine, le moindre auteur me semblait doué d'un talent considérable. Avec le temps, l'effet d'émerveillement s'usa. Ainsi, William Gibson me sembla un avatar de John Varley, et le mouvement cyberpunk, un effet de mode. Ses premiers romans, Neuromancien et Comte zéro me déçurent. Car ce cybernaute ne sait écrire sans vaporiser un spray chargé d'idées stupéfiantes, de situations convulsives dont le gaz s'évapore à mesure que l'action se délite.

Gravé sur chrome, que j'avais négligé lors de sa parution en 1987, me semble un recueil de nouvelles-clé pour saisir la véritable qualité de son écriture, son réel talent à décrire les mutations à venir de nos civilisations agonisantes. Car Gibson est d'abord un cartooniste angoissé, essentiellement un styliste. Ce que reflète bien son physique ahurissant, issu d'un métissage entre Droopy et Marguerite Duras.

« Bobby lisait son avenir dans les femmes. [… Elles] lui servaient de compteur dans un jeu […] contre la Fortune, contre le temps et la nuit des cités. » Surtout si elles ont des yeux greffés Zeiss Ikon, les seins tatoués de spirales indigo. Tel est le premier critère qui motive les personnages de William Gibson. Ce sont en général des fondus d'informatique, crameurs de mémoires vives, héros greffés sur le réseau ou porteurs de prothèses myoélectriques, parfois bloqués par des serrures mentales. Romantiques désabusés à la recherche d'une poupée exotique aux sentiments de glace, Lily de Saigon d'un Pizzella du futur.

Devant les mutations profondes qui menacent nos sociétés, on pourrait s'interroger dans une histoire de SF sur les conséquences de la disparition du beurre. Gibson globalise le questionnement : à quoi ressemblerait l'Humanité si la monnaie n'existait plus sous forme de billets ? Si la personnalité de chacun se manifestait sous forme de circuits imprimés ? L'individu ne serait plus qu'un échange d'information entre banques de données. Nul ne pourrait se défendre contre les manœuvres frauduleuses des multinationales sans son module de balayage rapide, sa carte cérébrale, son stabilisateur de simulation quantique.

La marginalité s'avère la seule issue pour préserver son identité, surtout si l'on est à la recherche du grand coup, du grand soir ou de la femme au regard à sept mille milliards de gigabits.

Les neuf nouvelles de son recueil nous offrent un échantillonnage excitant de ses états d'âme. De "Johnny Mnemonic", dont un film vient d'être tiré, à "Gravé sur chrome" où s'affichent en lettres de néon cryptées tous les aspects de sa thématique. Certaines d'entre elles sont écrites en collaboration avec Shirley, Swanwick ou Sterling, co-vedettes du mouvement cyber. Mais c'est toujours Gibson qui l'emporte en imposant ses qualités suggestives, son écriture travaillée en profondeur, ses trouvailles verbales à percussion. Ici, les néologismes surgissent de la nécessité d'introduire de nouveaux concepts et non du désir de dérouter à bon marché le lecteur. Si certains récits paraissent flous comme la logique du même nom, toutes les pièces du puzzle sont soudées entre elles au microlaser. Lire Gibson, c'est s'engager dans l'avenir derrière Terminator et Robocop, dont il a prévu l'avènement.

Mais ses propres héros sont désenchantés. Car dans cet univers où le passé est aboli, l'accès au Paradis ne s'acquiert désormais qu'au prix de la folie.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 337, novembre 1995

Jacques Baudou & Jean-Jacques Schleret : Merveilleux, Fantastique et Science-Fiction à la télévision française

essai, 1995

par ailleurs :

À la question d'un jeu télévisé : combien pensez-vous qu'il s'est tourné de films fantastiques et/ou de Science-Fiction sur le PAF depuis les origines, on serait tenté de répondre une dizaine. Jacques Baudou et Jean-Jacques Schleret en ont dénombré deux cents. Certains chuchotent qu'il en existe plus ! En feuilletant l'in-quarto qu'ils ont publié, abondamment illustré, enrichi de synopsis et d'appareils critiques, on se prend à rêver qu'en plus de ceux que la mémoire a retenus, Belphégor, l'Invention de Morel, la Poupée sanglante, etc., des séries célèbres comme le Tribunal de l'impossible, il soit possible de voir ou revoir ceux qui intriguent. Certains épisodes de la Brigade des maléfices avec Pierre Brasseur, les trois versions d'Alice au Pays des merveilles, un Billenium d'après Ballard, Tout spliques étaient les borogoves d'après Padgett, le Travail du furet d'après Andrevon. À quand un festival ?

À part cette richesse insoupçonnée, ce remarquable travail de fond révèle qu'à partir du moment où la Une a été privatisée, plus aucun film de SF ou de Fantastique n'a été tourné par une chaîne. Consternant constat de l'absence d'imagination au pouvoir.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 337, novembre 1995