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Quarante-Deux

Philippe Curval : chroniques, entretiens et articles

Greg Bear : l'Envol de Mars

(Moving Mars, 1993)

roman de Science-Fiction

par ailleurs :

Pincements de la destinée

Certains romans se méritent, car la rigueur de leur construction s'oppose au charme de la lecture. La progression calculée du récit amène l'auteur à livrer ses atouts au compte-gouttes, à tricoter au petit point la psychologie des personnages, sans se soucier de la lenteur que ce travail d'orfèvre impose au rythme. Au risque d'apparaître didactique, l'écrivain s'ingénie à délivrer une masse de données politiques, scientifiques afin d'étayer son univers. Bref, pour apprécier ces fictions-fleuve, le lecteur doit se laisser emporter par le courant, au hasard de ses flâneries. C'est en débouchant sur l'océan qu'il comprendra la beauté du voyage.

L'Envol de Mars fait partie de ces œuvres. Greg Bear nous avait habitués jusqu'ici à plus d'émancipation par rapport aux canons de la mode made in USA. Les fortes idées spéculatives à l'origine de la Musique du sang et la Reine des Anges ne s'appuyaient pas sur une lourde machinerie. Ici, par exemple, les cent premières pages sont consacrées aux amours adolescentes de Casseia Majumdar et de Charles Franklin, au cours d'une révolte étudiante dans une université martienne. Était-il vraiment utile d'affecter le quart du roman à cette idylle banale ? Surtout pour authentifier une société plus mature que la nôtre, puisqu'elle comporte des thérapiés, des transformés, des rehaussés, des natsups dans la catégorie humain. Des penseurs dans la catégorie robot supérieur. Certes, ces jeunes gens évolués joueront ensuite un rôle majeur dans le fantastique conflit qui va opposer la planète rouge à la Terre, au moment de la Grande Vague d'expansion vers les étoiles. Les enjeux seront d'une autre envergure. Ni plus ni moins que d'amener les particules à réfléchir sur le sens de leur description, de pincer le continuum de Bell pour jouer avec la matière-miroir et de manipuler la mécanique céleste pour changer d'environnement stellaire.

Mais j'aurais tort d'insister sur ce défaut mineur. Par ses développements ambitieux, sa thématique originale, ses spéculations biologiques et aréologiques, la richesse de ses aperçus quantiques, l'Envol de Mars se classe au premier rang dans la catégorie Science-Fiction sans concession. Et cette qualité se paye au prix de l'ascèse. D'autant que les quatre derniers mouvements de cette symphonie martienne s'infléchissent vers le chef-d'œuvre.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 332, mai 1995

Olivier Sillig : Bzjeurd

roman, 1995

par ailleurs :

Quelle excellente initiative de la librairie l'Atalante que de nous offrir dans sa "Bibliothèque de l'évasion" de jeunes auteurs de SF à découvrir. Après l'Ombre du chat de Paul Borrelli, voici que ces éditions publient Bzjeurd d'Olivier Sillig. Pour situer l'atmosphère du roman, avec la facilité d'oser une comparaison, disons qu'elle oscille entre Buzzati et Coetzee. Au sein d'un univers partagé entre la mer et les limbes, indécis, semé d'îlots terrestres où vit une population fruste, des bandes armées portent la mort. Après le saccage de son village, Bzjeurd fera l'apprentissage de la cruauté dans la forteresse de Kazerm, dont personne ne connaît l'origine ni les buts. Devenu cavalier de deuil, il partira en quête de vengeance.

On imagine avec horreur cette histoire traitée en quatre volumes de 850 pages par un auteur américain. Sillig travaille dans la concision, l'intensité, œuvre dans l'évocation subtile de ce paysage des limbes où se risquent les voyageurs. Parcours technique aux péripéties symboliques dans un monde gris, absurde jusque dans sa vraisemblance. Ici, les repères se limitent aux dunes et au limon, aux lamproies qui sortent de la vase, aux puffins qui les emportent, aux sentiers qui s'enlisent dans la boue, aux face-à-face mortels entre des adversaires victimes de la fatalité. Auteur minimaliste, Sillig nous séduit d'emblée par son épopée esthétique.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 332, mai 1995

Serge Lehman : le Haut-Lieu

roman fantastique, 1995

par ailleurs :

Il serait dommage de ne pas signaler le Haut-Lieu de Serge Lehman, qui rappelle par son thème et sa qualité certains Kurt Steiner mythiques de la collection "Angoisse". Ce roman se situe dans la tradition d'un Fantastique logique, genre non répertorié dont les données initiales puisent au surnaturel et le déroulement du récit au matérialisme dialectique.

David, jeune américain riche et désenchanté, et Anne, son agente immobilière, se font piéger dans un immeuble en trompe-l'œil dont les pièces s'effacent une à une. L'un et l'autre s'insurgent d'abord contre l'énigme. Ils savent que les événements auxquels ils sont confrontés n'entrent pas dans le champ du possible. À mesure que leurs chances de survie vont s'annihiler, ils éprouveront le plaisir intellectuel de fusionner avec le mystère au sein de la peur rédemptrice.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 332, mai 1995