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Quarante-Deux

Philippe Curval : chroniques, entretiens et articles

Laurent Genefort : la Troisième lune

roman de Science-Fiction, 1994

par ailleurs :

Clones et prophètes

Avec Ayerdhal, Canal et Dartevelle, Laurent Genefort fait partie des jeunes talents de la Science-Fiction française. Celui qui s'inscrit le mieux dans la tradition. Francis Carsac y reconnaîtrait volontiers une filiation. Stefan Wul ne la renierait pas non plus. Genefort affirme une volonté de conjuguer science et fiction avec une vivacité que lui envieraient des auteurs anglo-saxons. Il vient de recevoir le Grand Prix de l'Imaginaire pour Arago. S'il est le plus épais de tous ses romans, ce n'est pas nécessairement le meilleur. Car les défauts mineurs que je signalais en 1989, à propos du Bagne des ténèbres, encombrent encore l'œuvre de Genefort.

Dans la Troisième lune, qui vient de paraître, on retrouve cette précision jubilatoire du détail qui confère à ses descriptions une réelle puissance évocatrice. Couleurs, lumières des paysages et des villes, ses évocations de Mars, où se déroule l'action, suggèrent avec nuances une autre civilisation, des espoirs et des conflits oubliés, des religions mortes. Son écriture s'est affirmée. Elle ne s'encombre pas d'adjectifs. Droit au but quand bise vente, elle se plie à l'action qui est vive et bien menée. Ses personnages s'imposent à l'esprit, acquièrent de la chair à mesure qu'ils interviennent. Bref, Genefort a tout pour plaire, sauf qu'il appartient encore à la seconde sorte d'écrivains décrite par Schopenhauer, ceux qui écrivent pour écrire, les premiers le faisant pour dire quelque chose.

L'histoire est ingénieuse : un tueur interplanétaire dépose un de ses clones morts après ses assassinats stipendiés. Or, celui-ci vient à survivre inexplicablement. Une fois lu d'une traite, la Troisième lune laisse une foule d'interrogations en suspens. Elles vaudraient un autre roman qui serait tout aussi passionnant, où l'on apprendrait les enjeux économiques et sociologiques de ce meurtre et les motivations psychologiques de ceux qu'il implique. Sans regretter l'absence de certaines scènes d'actions superflues. Peut-être parce qu'il a été écrit à “Mac” forcé, ce récit rate son virage spéculatif. Certes, il s'inscrit dans un cycle occulte dont se réclame l'auteur. Mais nul n'a lu tous les livres. Enfin, lisez celui-là, c'est beau un auteur qui lutte pour s'affirmer.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 329, février 1995

Karen Haber : l'Héritage du mutant

(Mutant legacy, 1992)

roman de Science-Fiction

par ailleurs :

Moins les prophètes sont saints, plus ils devraient s'habiller en prophètes, telle est la leçon qu'on pourrait tirer de l'Héritage du mutant, quatrième et dernier roman de la saga de Karen Haber.

Nous sommes en 2060 ; après des années de persécution, mutants et humains cohabitent au grand jour. Un certain Rick, barbu, vêtu d'un jean, fait des miracles dans le désert du Nouveau-Mexique. Il ne se contente pas de guérir les malades : il arrête des avions en plein ciel, stoppe des raz de marée. C'est un télékinésiste de choc. Pas étonnant qu'autour de lui s'agrègent des adeptes pour former une sorte de secte. Car Rick, en plus, a le pouvoir d'apaiser la détresse existentielle dans la communion télépathique. Monde Meilleur est le nom de sa nouvelle religion sans dieu dont le succès s'étend. Les juifs, les chrétiens et les musulmans ne sont pas contents.

Rick a un frère jumeau, Julian, mutant et psychiatre. Ce disciple d'Auguste Comte veut guérir et faire le bonheur des simples mortels par la raison. Il s'acharne à combattre son frère, qui par ailleurs est l'assassin de leur père. Des raiders flairent l'affaire juteuse. Leur sœur rêve de s'approprier Monde Meilleur. Elle écrit la bible nouvelle, le Chemin de Rick, qui s'arrache comme un best-seller.

C'est probablement ce qu'aurait pu faire Karen Haber avec une once de talent. Hélas, celui-ci ne se transmet pas par les liens du mariage. Voilà ce qu'ignorait sans doute la femme de Robert Silverberg. Dialogues de feuilletons sur la Une, situations idem, psychanalyse de bazar, rien ne nous est épargné. En toute objectivité, ce qu'on peut reconnaître à l'auteur, c'est d'avoir fait preuve de délicatesse morale à l'égard des mutants, en ne traitant pas le sujet.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 329, février 1995

Francis Valéry & Sylvie Denis : CyberDreams, nº 01, décembre 1994

revue de Science-Fiction

par ailleurs :

Saluons la parution de CyberDreams, nouvelle revue française de SF, dont le numéro 01 est consacré aux Mondes virtuels. Trois nouvelles : "la Vie naturelle™" de David Brin, où cet écrivain plutôt pesant retrouve le style allègre du Galaxie des années 1950 pour virtualiser l'adultère ; "un Privé au paradis" de l'Australien John Brosnan, qui pourrait ressembler à du Sheckley [ 1 ] [ 2 ] de la même époque ; "un Nouveau prolétariat" de l'Anglais Ben Jeapes, qui se détache du lot par sa thématique et son approche originale du sujet imposé. Avec une étude de Sylvie Denis sur William Gibson et des critiques de Francis Valéry, qui est rédacteur en chef de cette revue, voici la meilleure initiative de ces dernières années.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 329, février 1995