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Quarante-Deux

Philippe Curval : chroniques, entretiens et articles

Charles Sheffield : le Frère des dragons

(Brother to dragons, 1992)

roman de Science-Fiction

par ailleurs :

Martyr de la science

Que le lecteur malmené par d'actuelles collections qui, sous couvert de la Science-Fiction, lui refilent des surplus américains, ne s'inquiète pas ; le Frère des dragons ne contient pas d'heroic fantasy. C'est un produit SF, non traité au gnome, sans colorants magiques, biologiquement pur de dragoneries. C'est à peine si l'on conçoit un lien entre le titre et le roman. Et pourtant, la traduction n'est pas cause d'effet pervers. Charles Sheffield, auteur de ce Brother to dragons, assume intégralement l'originalité de l'œuvre.

Car celle-ci n'emprunte aucun de ses travers à la fiction spéculative : pas de néologismes gratuits, la cohérence du récit ne s'appuie sur nulle digression indigeste, la bimbeloterie de la SF en est absente. C'est un roman taillé dans le vif, dont la sensibilité à fleur de peau confère aux personnages une véracité qui n'est pas toujours l'apanage du genre. Sheffield eût été meilleur styliste, il aurait fallu taxer ce roman de chef-d'œuvre. On a vu pire en la matière.

S'appuyant, en exergue de chaque chapitre, de citations tirées du Livre de Job, il décrit la vie et le martyr de Job Napoléon Salk, né d'une mère toxico, spécialiste de l'abandon d'enfant. Le bébé se révèle fragile, atteint d'anomalies organiques, malformé des poumons et des dents, sensible à la cocaïne. Son espérance de vie n'excède guère trente-trois ans ! Ce genre d'accident arrive hélas bien trop souvent depuis que la Quiebra Grande a mis le monde à genoux. À cause d'une planète surpeuplée, la dépression économique a tout emporté : idéal culturel, valeurs morales, structures sociales ; a tout apporté : misère, maladie, famine, guerre. Sur Terre, une population exsangue retourne lentement à l'état animal. Heureusement, pour ce “résidu de fausse couche”, son cerveau est mieux qu'épargné. L'affreux bambin a des neurones suractivés. Doué pour les langues qu'il assimile instantanément, il possède un sens de l'adaptation remarquable. Le père Bonifant ne s'y trompe pas. C'est avec lui qu'il chine dans les banlieues désolées pour faire vivre Cloak House, la pension des sans famille, des désespérés. Job Napoléon y acquiert une éducation bizarre où prière et solidarité se combinent avec cruauté et débrouillardise. Mais chaque initiation à sa fin. La rupture est brutale. Bonifant est envoyé vers les Dents, ces mystérieuses enclaves où les gouvernements terrifiés font déverser les produits de la pollution chimique et nucléaire.

Salk va faire le dur apprentissage de la vie sans protecteur, subir la loi du profit, du clan, découvrir les mœurs abjectes des cent familles auxquelles l'avenir a permis de se multiplier, de se protéger, de régir en secret un ordre qu'elles ne semblent plus maîtriser. Espionnant pour leur compte dans les Dents, Job Napoléon va s'attaquer aux racines mêmes du mal qui ronge nos sociétés : l'indifférence entre les créatures qui les subissent. Son sacrifice en sera le prix.

Je l'ai dit, le talent de Sheffield s'appuie sur une rare qualité d'évocation de ce futur inconnu, troublant, qu'il évoque avec brio, invente sans se répéter, crée avec émotion. Plus subtil encore, il sait décrire l'évolution psychologique de Salk sans recourir à l'artifice. Et c'est tout naturellement que l'on assistera au processus de rédemption par l'intelligence qui fera de lui plus qu'un saint martyr, un visionnaire de l'Humanité enfin solidaire. Nulle emphase pour illustrer ce vertigineux parcours, mais un traitement singulier qui confère à l'action, aux dialogues les vertus exhaustives d'une dramaturgie contemporaine. En a-t-on lu de ces romans post-atomiques, apocalyptiques qui frisaient la caricature par absence ou par excès d'humanisme ! Le Frère des dragons touche plus juste car il sait associer au pessimisme noir de cette fin de siècle, au mépris du manichéisme antiprogressiste ambiant, une touche d'idéalisme qui transcende le roman.

Compagne privilégiée de l'aventure scientifique, la Science-Fiction a cessé de s'y appuyer aveuglément vers les années 1950 pour dénoncer avec juste raison les excès des États, des peuples qui visent exclusivement la jouissance de ses bénéfices technologiques. Mais à force de tourner en dérision les fâcheuses conséquences, voire les outrances d'une exploitation dénaturée de la science, sociologiquement destructrice, la SF, en privilégiant un rôle critique, s'est attaquée aux principes fondateurs qui l'ont fait naître. D'où le divorce insensible qui s'est produit avec une partie de son lectorat. Il n'est pas mauvais qu'un tel livre tente la réconciliation du genre avec ses origines, en empruntant des voies fort différentes de celles des pionniers. Le Frère des dragons serait-il le fils de la Science-Fiction payant pour le rachat de ses fautes ?

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 320, avril 1994