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Quarante-Deux

Philippe Curval : chroniques, entretiens et articles

Yves Ramonet : les Perspectives du mensonge

roman de Science-Fiction, 1994

par ailleurs :

Cortex Airlines

D'où surgit ce Ramonet inconnu dans la collection "Présence du futur", qui semblait depuis quelque temps abandonner l'expérimental pour le confortable, voire pour le distrayant ? D'après son curriculum vitæ, ce nouveau venu serait l'auteur de plusieurs romans sous un autre nom et dans d'autres genres. On se demande lesquels. Car les Perspectives du mensonge, que PdF vient de publier, semble constituer, à lui seul, un genre à part, qui emprunterait son dandysme destroy aux cyberpunks et sa pose à l'Oulipo.

Sans se référer spécifiquement à William Gibson pour la punkitude cybernétique, ni commettre une suite aux Exercices de style, Yves Ramonet sait entretenir un suspense sur 265 pages, portant sur une double interrogation radicale : l'auteur pense-t-il ce qu'il écrit ou écrit-il ce qu'il va penser ? En gros, l'essence, chez lui, précède-t-elle l'existence ou vice versa. Car les Perspectives du mensonge laisse à chaque page planer le doute sur l'origine du texte imprimé, qui combine à la fois l'insubordination conceptuelle d'un logiciel délirant et la maîtrise verbale d'un styliste effervescent.

« Rester à la surface des choses est le meilleur moyen d'atteindre le cœur humain. » déclare Svevo Miller, le héros du roman, si je puis le qualifier ainsi. Cette réflexion résume bien les intentions de l'auteur : comment, par l'ébullition permanente des mots, obtenir l'évaporation de la conscience. Ce “privé” décadent, désinvolte, déstructuré, mais jubilatoire, est chargé de protéger la future inauguration du Xanadu Museum, qui rassemblera bientôt, au Vatican, les chefs-d'œuvre du monde entier. Voici qu'apparaissent pour contrer ce projet des personnages fuligineux. Tout ce qui fut pensé un jour existe et la transmigration corticulaire permet aux créatures des artistes de traverser notre univers, aux fictions de jouxter la réalité. Des groupuscules armés du Komplet Komplot cherchent à s'emparer de ce pouvoir, d'autres à le neutraliser par amour du temps rectiligne. La guerre est déclarée, sans profit pour personne. Car, sans réalité, la virtualité n'existe pas, et réciproquement.

Vous dire comment s'enchaînent et se concluent ces événements frénétiques dépasse mes capacités mentales. Aussi vous encouragerai-je vivement à comprendre ce roman à ma place, sachant que j'ai pris plaisir à traverser ce chantier inventif, aux dialogues souvent percutants, où l'allitération sert de moteur à l'illusion.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 319, mars 1994

Robert Reed : la Voie terrestre

(Down the Bright Way, 1991)

roman de Science-Fiction

par ailleurs :

Robert Reed est un maître pour peaufiner les univers en trompe-l'œil. Son cortex est conçu pour faire décoller le lecteur sur le tapis volant de la Science-Fiction. Dans la Voie terrestre, il imagine un scénario habile pour mettre en perspective la SF des années 1950 avec celle d'aujourd'hui. Des Vagabonds viennent d'atterrir. Vêtus des costumes sévères empruntés au Jour où la Terre s'arrêta, ces Humains d'outre-monde viennent prévenir nos maux en nous apportant science et sagesse. Depuis un million d'années, ils traversent la Clarté, de Terre en Terre, pour retrouver les créateurs de cette voie galactique pavée de bonnes intentions.

Jusque-là, pas d'incitation à la débauche. Heureusement, Kyle, un homme comme vous et moi, pour se faire mousser aux yeux d'une fille, va se faire passer pour un Vagabond. Sans intention de nuire, il accompagnera la subversion du système.

L'art de Reed tient tout entier dans son souci méticuleux, presque machiavélique de nous faire partager sa fiction, de la décrire au moindre détail près afin que naissent en nous les images du dépaysement de l'insolite. En caméra subjective, il nous fait partager les interrogations de chacun des protagonistes de son mélo mystique et philosophique.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 319, mars 1994