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Quarante-Deux

Philippe Curval : chroniques, entretiens et articles

Greg Bear : la Reine des anges

(Queen of angels, 1990)

roman de Science-Fiction

par ailleurs :

Voyage au pays de l'esprit

Depuis quelques années, je ne sais ce qui titille certains auteurs américains de SF de citer leurs sources en générique final. De mon point de vue, l'écrivain est un prédateur, qui suce le sang de ceux qui l'environnent. Il digère en permanence les faits de société, les découvertes scientifiques, il s'abreuve de lectures, d'images, de personnages, d'informations, de sensations, pour créer des mondes qui n'appartiennent qu'à son inspiration, dont la cohérence se mesure à l'audience qu'acquiert son œuvre. Aurait-on vu Philip K. Dick honorer ceux qui nourrissaient sa paranoïa ? Ou Arthur C. Clarke se référer à la NASA ? Pourquoi, dans ces conditions, un excellent auteur, comme Greg Bear, s'entoure-t-il dans son dernier roman, la Reine des anges, d'hommages à des tiers pour authentifier son propos ? Voudrait-il nous faire accroire qu'il nous décrit l'avenir tel qu'il sera ? Ce serait une erreur de propager l'idée que la Science-Fiction s'apparente à la prospective. Elle est d'abord fiction, spéculation, et sa structure logique n'apparaît que pour renforcer son esprit d'invention. C'est un art difficile qui requiert la vigilance de son lecteur, assimilant des notions étrangères pour les intégrer à son système de pensée. C'est donc lui qu'il faudrait remercier pour sa capacité de conceptualiser nos visions les plus chimériques.

Que ces prolégomènes irrités ne viennent pas, pourtant, vous ôter l'envie de lire cette œuvre remarquable. L'auteur de la Musique du sang est certainement l'un des meilleurs romanciers de SF moderne. La Reine des anges confirme sa réputation.

Au milieu du xixe siècle, Emmanuel Goldsmith, un poète, vient d'assassiner huit de ses jeunes disciples. Mary Choy, inspecteur de Los Angeles, est mandatée pour le poursuivre jusqu'en Haïti (devenu Hispaniola). Martin Burke, ancien directeur de l'Institut de recherches psychologiques, est chargé par le père d'une des victimes de comprendre les motivations de ce global killer. Pendant ce temps, la sonde MESA s'apprête à explorer la planète B2, qui gravite autour d'Alpha du Centaure. Mais sa mission à un but second : jauger dans ces conditions d'autonomie exceptionnelles si une intelligence artificielle peut acquérir une personnalité.

La complexité apparente de la Reine des anges, la multiplicité des personnages secondaires, des connotations subtiles destinées à suggérer les sociétés où se déroule l'action n'entravent en rien sa lisibilité. Ainsi, l'interrogatoire attendu de Goldsmith, réelle performance d'écriture, se révèle l'inquiétant préambule d'un “voyage au pays de l'esprit” superbement déroutant, où Martin Burke pénètre, grâce à des “nanocircuits”, au cœur du système cérébral de l'assassin. De quel côté du réel est-il passé ?

Cette réflexion sur les problèmes de perception et d'idéation, dans un monde aux valeurs psychologiques et sociologiques bouleversées, s'articule autour d'une construction rigoureuse. La richesse des détails masque rarement la pertinence de la vision. Et, si le propos s'éclaire à mesure qu'on progresse dans l'action, il révèle insidieusement à quel moment la confusion s'instaure dans un esprit humain entre sa relation au monde et la perception de son identité.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 316, décembre 1993

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Lorris Murail : les Maîtres de la Science-Fiction

essai et dictionnaire encyclopédique, 1993

par ailleurs :

Dans leur ensemble, les ouvrages d'exégèse et de référence sur la SF pèchent par insuffisance, par manque de visées ou par obscurité. C'est un domaine en friches, où l'essentiel reste encore à créer. Les Maîtres de la Science-Fiction de Lorris Murail, dont l'ambition est limitée à celle de la collection dans lequel il paraît, "les Compacts", fait partie des rares essais qui révèlent la parfaite emprise de leur auteur sur le sujet. Ses courts textes d'introduction sur les définitions, l'histoire, les revues, les collections, les repères chronologiques, démontrent ses capacités d'analyse qu'allège un humour de bon aloi. Suit un dictionnaire des auteurs, un choix d'œuvres, qui dénotent une rigueur imposée par le nombre de pages restreint. Travail d'initiation plutôt que de réflexion, les Maîtres de la Science-Fiction devrait favoriser l'approche des néophytes, en éclairant les multiples aspects d'une littérature qui se définit « comme un langage », selon Samuel R. Delany. Les amateurs y découvriront les moyens d'élargir le champ de leurs lectures. Néanmoins, comme dans la plupart des dictionnaires issus d'un unique rédacteur, celui-ci s'abandonne à ses inclinations. Souvent, une meilleure objectivité n'aurait pas nui à une information plus précise sur le style et la thématique des écrivains que Lorris Murail a insérés malgré ses goûts, au nom d'un louable désir d'impartialité. C'est la rançon d'une vraie passion pour la Science-Fiction.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 316, décembre 1993

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