Aller au contenu|Aller à la navigation générale|Aller au menu|Aller à la recherche

logo

Quarante-Deux

Philippe Curval : chroniques, entretiens et articles

James Blish : Spock doit mourir

(Spock must die!, 1970)

roman de Science-Fiction dans l'univers de Star trek

par ailleurs :

l'Âme est-elle téléportable

La notoriété de Star trek me semble largement surestimée. Tous les fans du feuilleton TV se complaisent à sa vision, en collectionnant les épisodes comme des reliques. J'y ai toujours vu le pervers effet de la nostalgie sur la SF, un genre qui appartient plutôt à l'avenir. Aussi, l'apparition aux éditions du Fleuve noir d'une série intitulée Star trek, une légende de ce temps n'était pas pour me séduire. Pourtant, un détail m'intriguait : Patrice Duvic et Jacques Goimard, les joyeux duettistes qui dirigent la collection, insistaient sur le fait que ces textes demeuraient étrangers à la série TV, qu'ils avaient été écrits spécialement pour la publication ; d'ailleurs, dans les neuf premiers volumes annoncés — dont trois parus —, signaient des auteurs notables tels David Gerrold, Greg Bear, Theodore Cogswell et James Blish.

Dans ce cas, pourquoi ne pas se laisser tenter par la lecture de Spock doit mourir, dudit Blish, dont un Cas de conscience reste pour moi l'une des énigmes de l'univers. Fait unique dans l'histoire du genre, on y découvre un jésuite galactique qui s'interroge sur l'essence maligne ou divine des extraterrestres.

Loin d'être une déception, ce petit roman m'a réjoui par la subtilité de son intrigue et la frétillante intelligence de ses dialogues. Spock doit mourir est une véritable œuvre d'auteur dont les qualités de rigueur et de concision le disputent à l'humour et à l'innovation. Jugez-en. L'ouvrage s'ouvre par un dialogue très serré entre le docteur McCoy, Jim Kirk et Scotty sur un thème d'essence métaphysique : pendant le dixième de seconde durant lequel le téléporteur situé à bord de l'Entreprise désintègre les atomes d'un corps afin de les reconstituer dans un autre endroit, se pourrait-il que l'individu subisse des modifications au point qu'il diffère de l'original en son point d'arrivée ? Pire, qu'il ait perdu son âme !

L'affaire se corse lorsqu'un incident déroutant se produit : au cours d'un essai de télétransport expérimental de Spock (sous forme de tachyons) vers Organia, deux individus se reconstituent dans l'Entreprise. La raison est vite découverte : la planète des êtres immatériels est occultée par un bouclier conçu par les abominables Klingons. Mais lequel des deux Spock est le vrai et comment le savoir ? S'ensuivent de subtiles discussions sur l'essence de l'être, sur la qualité lévogyre ou dextrogyre des acides aminés que l'Homme ingère, suivies d'une conclusion dont je laisse la paternité à Blish : l'univers penche plutôt à droite.

Je ne vous en dévoilerai pas plus, sinon que l'Entreprise communique avec sa base en eurish, la langue artificielle inventée par Joyce dans Finnegans Wake afin que nul ne puisse décoder ses messages. Si vous aimez la Science-Fiction des origines, où la science et la fiction se mêlent agréablement pour offrir d'inventives spéculations, nul doute que vous prendrez plaisir à la lecture de ce space opera dialectique.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 309, avril 1993

Jean-Pierre April : Berlin-Bangkok

roman de Science-Fiction, 1989

par ailleurs :

Les dialogues de Berlin-Bangkok, premier roman paru en France de Jean Pierre April, leader de la SF canadienne, ne nous offrent malheureusement pas la même satisfaction. Si le thème du roman est original, sa construction laisse en effet à désirer. Parce que Jean Pierre April, bavard impénitent, ne sait pas maîtriser un récit qu'il nous distille à travers une série d'interminables conversations rétrospectives, au lieu de les situer dans le vif de l'action. Beau style, mais vieux style.

D'emblée, la situation semble embrouillée : Axel, un chimiste de la Deutsche Drug, vient d'être rapatrié de Thaïlande parce qu'il souffre de nowhere. Une fois revenu en Allemagne, comment guérir de ce mal qui s'apparente à un spleen généralisé ? Dans ce pays rapetassé plus que réunifié, les femmes sont atteintes du S.A.P., le syndrome d'accouchement prématuré d'origine psychosomatique. Les couples ont recours aux M.A.M., matrices artificielles modulées, pour obtenir de beaux enfants blonds. Mais Axel refuse de transformer son nowhere en nobody. Pas de meilleur projet pour lui que d'épouser une Thaï, soi-disant vierge et néanmoins experte, dont les mâles allemands raffolent. Pas de chance, Axel tombe sur Yumi, une adepte du klong qui expérimente pour Noï, trafiquant interlope, de dangereux élixirs destinés à amplifier le désir. On croit comprendre qu'il trinque avec sa nouvelle femme à travers un philtre d'amour nouvelle norme. Dès lors se poursuivent d'obscurs chassés-croisés entre les deux amants, dont on a compris les raisons dès le début du roman.

Fusion psychique et vertiges de l'amour risquent désormais d'être rentabilisés par les chimistes allemands dans les bordels du tiers-monde.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 309, avril 1993