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Quarante-Deux

Philippe Curval : chroniques, entretiens et articles

George Alec Effinger : le Talion du cheikh

(the Exile kiss, 1991)

roman de Science-Fiction dans l'univers du Boudayin

par ailleurs :

Dick pour le dessert

Décidément, l'arrière-petit-fils de Friedlander bey n'est pas un personnage recommandable. Marîd Audran, pour la troisième fois sur la scène de la SF avec le Talion du cheikh, n'améliore pas ses qualités morales au fil des romans. Et pourtant, l'occasion lui est donnée de prouver qu'il peut devenir différent de ce privé alcoolique et drogué au tempérament programmé par des cartes directement enfichables (papies) dans son cerveau modifié.

Parachuté par ses ennemis jurés en plein désert, le Quart vide où règne la sécheresse absolue, en compagnie de Friedlander, Marîd ira jusqu'à sauver ce dernier au péril de sa vie. Pourquoi se sacrifier à ce criminel irascible et capricieux ? Par fidélité au Prophète, aux lois du Coran, parce qu'il est son ancêtre ou simplement pour de l'argent ? George Alec Effinger nous fait un instant fantasmer sur les possibilités de rachat de son héros. Au contact de la vie nomade, des paysages de sable, celui-ci s'approche de l'ascèse. Il est prêt à renoncer aux drogues et aux papies, parce que la résignation est un art acceptable et qu'en fait, même si on s'oppose à la douleur et aux emmerdes durant un instant, il faut toujours passer à la caisse un peu plus tard. Ce qui est plutôt un complexe judéo-chrétien que musulman.

Suit alors une conspiration réjouissante où, pour avoir un instant douté de son ignominie profonde, Marîd Audran va se venger utilement de ceux qui l'ont offensé, pour finir heureux et mafieux.

Si j'insiste ainsi sur la désagrégation des mœurs de notre privé, au sein d'une société islamique du futur, c'est que nombre des séduisants pétards qu'Effinger avait allumés sous nos sièges éjectables s'avèrent bien mouillés au fil des épisodes. Dans le Talion du cheikh, la Science-Fiction, qui faisait le corps du bâtiment, n'est devenue qu'un décor. Le lecteur avide de nouveautés, de paradoxes, de concepts audacieux, a le droit d'exiger qu'un habile développement de polar bien enlevé n'occupe pas une place réservée à la fiction spéculative.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 308, mars 1993

Lire aussi la chronique de Privé de désert

Hélène Collon : le Kalédickoscope : regards sur Philip K. Dick

anthologie critique, 1992 & 2006

par ailleurs :

Puisque ce mot vient d'être imprimé, pourquoi ne pas se pencher, en guise de dessert, sur l'œuvre du créateur implicite de ce genre, même si ce n'est pas lui qui l'a inventé ? Le Kalédickoscope, une anthologie de témoignages, de textes critiques, d'entretiens et d'une bibliographie très complète, choisis, présentés et traduits par Hélène Collon, constitue en effet une approche sensible et intelligente du corpus de textes qui se constitue actuellement sur l'auteur d'Ubik. Emballé sous la forme d'un livre de prix au titre frappé à l'or fin, le Kalédickoscope ne prétend pas faire le tour de la question, qui exigerait une petite bibliothèque, mais propose un certain nombre de pistes destinées à enrichir notre connaissance de Dick en évitant le mausolée. Une intéressante biographie de Jeff Wagner ouvre le volume, avec pour gageure l'intention de mêler inextricablement le roman de sa vie à la vie de ses romans. Norman Spinrad poursuit avec un essai sympathique où il cherche à démontrer comment la Transmigration de Timothy Archer constitue le testament littéraire de Dick et renoue avec les grandes œuvres de la maturité après l'égarement passager de l'Invasion divine et de Siva. Brian W. Aldiss intervient, toujours élégamment, avec une variation autour de Glissement de temps sur Mars, puis une saynète ténébreuse et décapante à propos de la célébration qui fut donnée à Dick en 1991 pour le dixième anniversaire de sa mort. On y trouve aussi un aperçu de Philip Strick sur le cinéma dickien. Jean-Louis Malosse, Daniel Fondanèche et Jacques Chambon apportent leur contribution originale au commentaire de celui qui fut et qui demeure l'écrivain américain de SF plébiscité par les amateurs français. De ce point de vue, l'article d'Ernesto Spinelli sur la philosophie de l'incertitude chez Dick est éclairant. Impossible, pourtant, de tout citer dans cette chronique si je veux faire un sort au texte le plus ahurissant de ce recueil, un entretien en deux parties mené par D. Scott Apel et Kevin C. Briggs. Sans doute fallait-il l'innocence et la crédulité sans limites de ces deux allumés pour permettre à Dick de se livrer avec tant de fraîcheur et de rouerie. Jusqu'au bout de la paranoïa, tel est le sens de ce suspens en deux épisodes où Philip K. démontre ce qui est désormais une évidence : aucun auteur de Science-Fiction ne s'accomplit aussi intensément dans son œuvre. Voilà pourquoi ses univers spéculatifs sont si inspirés qu'ils ne nous font jamais douter de leur réalité littéraire.