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Quarante-Deux

Philippe Curval : chroniques, entretiens et articles

Francis Berthelot : Rivage des intouchables

roman de Science-Fiction, 1990

par ailleurs :

Séduits par le virus

La menace du sida fait tressauter l'imaginaire. Deux écrivains viennent de publier chacun une œuvre sous influence : Francis Berthelot avec un roman, Rivage des intouchables, Norman Spinrad avec une novella, "Chroniques de l'Âge du Fléau", dans son recueil les Années fléaux.

Parler du sida, à propos de ces livres, n'est pas réducteur. Bien au contraire, si l'on en juge par le talent avec lequel ces auteurs brodent autour des multiples questions suggérées par la maladie. Cela montre comment la SF peut transposer une tragédie de l'histoire humaine en formidable machine à spéculer sur le devenir des sociétés. Chez Francis Berthelot, les jeux de cache et contre cache-cache sont complexes. Son écriture très picturale s'attache à masquer sous de multiples couches la transparence des allusions.

Sur Erda-Rann, les attouchements entre Gurdes et Yrvènes sont proscrits. Aussi, depuis toujours, les imaginations s'échauffent autour d'une rencontre épidermique entre peau à écailles et peau à pigments. Des guerres atroces, aujourd'hui finies, en témoignent. L'obscène serait-il la forme supérieure de l'intime ? se demande l'un des personnages. Quoi de plus obscène en effet que cette intimité entre “intouchables” d'un même peuple. Arthur et Cassian, jeunes enfants, le découvrent. L'un est Gurde, l'autre Yrvène ; ils s'attirent, ils s'attisent. Autour d'eux guette la Loumka, l'océan magique, qui prend toutes les formes du solide au gazeux, et dont les sautes d'humeur évoquent le cerveau d'un dieu planétaire. Une utopie sensualiste en naîtra, jusqu'au moment où le goût de la fête entre transvers (ceux qui se touchent) et transcrits (ceux qui se greffent la peau de l'autre) accouchera d'une maladie redoutable.

Il faut avoir la touche habile de Berthelot pour raconter sans faillir cette saga épidermique. Par mots-valises (cèdre à néon, demeure-ludion, requin-alto, etc.), il dépayse subtilement en évoquant l'environnement familier d'Erda-Rann. Par des dialogues qui s'enchaînent, du vif au paresseux, il fait évoluer avec art la mentalité de ses personnages, depuis leurs premiers émois sensuels jusqu'à l'“épidermie”. De cette prospective en forme de conversation, il tire bien des effets philosophiques, jusqu'au dénouement, optimiste et déconcertant. Rivage des intouchables est écrit comme on rêve, avec de brusques et terribles réveils, puis la jubilation de se replonger dans son fascinant cauchemar, si puissamment imagé qu'il tend à imiter la vie jusqu'à la supplanter.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 277, mai 1990

Norman Spinrad : les Années fléaux

nouvelles de Science-Fiction [réunies par Jacques Chambon ?], 1990

par ailleurs :

Norman Spinrad, lui, ne dissimule pas son propos. Selon sa technique habituelle, il joue plutôt les anges exterminateurs en tirant à boulets rouges sur tout ce qui bouge. D'abord, sur la terrible obsession du sexe dominateur qui fait mouvoir ses héros. Puis sur la maladie qu'ils propagent avec un joyeux entrain. Enfin sur les formidables enjeux économiques, politiques et médiatiques qu'elle suscite.

D'après son avant-propos, "Chroniques de l'Âge du Fléau" n'est que le synopsis d'un roman que ses éditeurs lui auraient déconseillé d'écrire, par peur de mévendre. Grâce à sa concision, Spinrad gagne en intensité et retrouve l'art du thriller. Ses chapitres-saccades, parfaitement maîtrisés, tombent en cascade pour former un Niagara d'idées. Quatre personnages mènent la danse, John David, carte noire, un soudard de l'Armée des Morts-Vivants, qui baise tout ce qu'il tue. Linda Lewin, carte bleue, vierge dans l'âme. Le docteur Richard Bruno sera le Fleming du Fléau, tandis que Walter T. Bigelow en sera provisoirement le McCarthy.

Ces quatre cavaliers de l'Apocalypse inversés vont mener à leur manière une guerre d'enfer contre la mort par contact sexuel. L'effet est vertigineux. À la manière des chapitres résumés des 120 journées de Sodome, Spinrad explore toutes les possibilités d'un futur en proie au virus. Jusqu'à inventer en 1988 une solution finale qui n'est pas loin de ressembler aux toutes récentes découvertes du professeur Goldman sur les anticorps spécifiques.

Fuyant l'exercice de style en optant pour les canons d'une SF rigoureuse, Spinrad montre ici toute l'étendue de son talent quand il épouse le genre jusqu'à la volupté. Mais il serait dommage d'abandonner les Années fléaux à cette seule novella. "Chair à pavé", qui complète le recueil, est une intéressante variation sur le thème d'un New York asphyxié, un peu à la manière de Rock machine. Dans "la Vie continue", Spinrad ruse avec une savoureuse ambiguïté à propos d'un écrivain américain paranoïde jouant à l'exilé politique dans un Paris très US go home. Son avenir se traite à coup de millions de dollars… ou de roubles. Glasnost exige.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 277, mai 1990