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Quarante-Deux

Philippe Curval : chroniques, entretiens et articles

Jacques Barbéri : Narcose

roman de Science-Fiction, 1989

par ailleurs :

l'Art de poser un lapin

Chose étrange, alors que les Français en majorité boudent et reboudent la Science-Fiction, genre majeur, jamais voyants extra-lucides, gourous, mages, sorciers vaudou, cartomanciennes n'ont obtenu une telle vogue auprès de nos concitoyens. D'une part, ils accusent la SF d'offrir des visions de l'avenir inacceptables, d'évacuer la réalité en théorisant sur l'impossible, de l'autre, ils se réconfortent sur leur sort à l'aide de prédictions imbéciles. Cela doit être un effet de l'esprit cartésien : confondre la logique avec l'aveuglement schizophrénique.

Les schizos de la SF, eux, sont parfaitement conscients de leur état ; c'est pourquoi ils en jouent, ils en jouent, tels des manipulateurs dans un théâtre d'illusion, sachant que les miroirs ne réfléchissent pas forcément en terme de réalité.

Jacques Barbéri est sans doute l'un des plus allumés d'entre tous. Déjà, avec une Soirée à la plage, il nous avait offert un éventail de ses capacités littéraires en pipant les dés du récit par son art des ambivalences et du paradoxe. Il récidive avec Narcose, roman des apparences et des changements à vue, où la plage tient lieu d'ombilic des rêves, comme dans son œuvre précédente.

Anton Orosco est une crapule ordinaire, né dans une ville-rêve manipulée par les Têtes molles du premier niveau qui gouvernent le monde. À Narcose, l'une des trois villes-sphère avec Nitrose et Névose qui ont subsisté au cataclysme (bien entendu). Ses magouilles découvertes, Orosco n'a plus qu'à s'enfuir. Mais où ? Car tout est piégé dans la société et celle des marginaux ne vaut guère mieux. Changer de vie changer de corps à quoi bon puisque c'est encore moi qui moi-même me trahis, pense Orosco à l'instar d'Aragon (Louis). Passant de l'idée à l'acte, il va s'embarquer dans une course à la chirurgie plastique afin d'échapper à ses poursuivants, jusqu'à terminer dans la peau d'un lapin. Comme le dit le prière d'insérer : « Le problème est alors de savoir à quelle sauce il va être accommodé : à la sauce Tex Avery ou la sauce Lewis Carroll ? ».

Mais là n'est pas l'essentiel, car chez Barbéri l'impatience d'écrire l'emporte sur le soin de construire et ses épisodes à tiroirs pourraient lasser s'ils n'étaient soutenus par une invention verbale qui emporte l'adhésion.

Absorber, téter, tel est l'obsession du héros barbérien, recherchant à travers toutes les drogues son liquide amniotique perdu, cette plage intérieure où il rêvait/copulait en compagnie de sa jumelle incestueuse, Célia. Plutôt que de passer « une vie entière dans l'anus du monde où les rencontres ne sont que des pets qui s'évanouissent instantanément dans l'atmosphère », Anton Orosco ressent la nécessité de « planter l'ancre des rêves dans l'océan turbulent de la continuité ».

De ce constat est né ce livre hâtif et turbulent qui fait naître une saine fureur de lire. Pour un prix modeste, il apaise mieux qu'une consultation chez un charlatan de l'angoisse.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 272, décembre 1989

Lire aussi la chronique de la Mémoire du crime

Robert Silverberg : les Monades urbaines

(the World inside, 1971)

roman de Science-Fiction par nouvelles

par ailleurs :

Deux chefs-d'œuvre de Robert Silverberg qui reparaissent simultanément : les Monades urbaines au Livre de poche et Trips chez Presses Pocket. Du premier on pourrait ressasser à propos des qualités visionnaires, de la précision d'entomologiste de l'auteur observant la fourmilière humaine sous sa forme urbaine la plus achevée, au temps de la surpopulation généralisée. J'aimerais plutôt insister sur sa légèreté que sur sa gravité. Car les Monades urbaines appartient à une époque de la SF où les grands écrivains anglo-saxons produisaient des livres brillants, fourmillant d'idées originales sans accumuler plusieurs centaines de pages entre le lecteur et eux pour les assommer de leur talent.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 272, décembre 1989

Robert Silverberg : Trips

nouvelles de Science-Fiction réunies par Jacques Chambon, 1976

par ailleurs :

Trips est sans doute l'une des anthologies les plus réussies de l'histoire de la SF. À partir d'une friche de 250 nouvelles de Silverberg, Jacques Chambon a cherché toutes celles qui lui paraissaient relever d'un thème unique et majeur chez cet auteur : le voyage. Puis il les a montées comme une suite de séquences qui organiseraient un scénario idéal, une symphonie en trois mouvements, la fuite en avant, la quête de l'identité, le grand voyage. Ces nouvelles sont d'une infinie diversité. « Partir, c'est mourir un peu. » disait Haraucourt. Pour Silverberg, partir, c'est mourir un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout, c'est aller au-delà de soi-même, vers cette zone ténébreuse où nous nous confondons avec l'univers.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 272, décembre 1989