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Quarante-Deux

Philippe Curval : chroniques, entretiens et articles

Robert Silverberg : Compagnons secrets

nouvelles de Science-Fiction [réunies par Jacques Chambon ?], 1989

par ailleurs :

Compagnons de la folie

Rien n'est plus beau qu'une nouvelle de SF lorsqu'elle allie l'invention au style, l'imaginaire à la logique et parvient à suggérer des univers, des êtres, des systèmes de pensée qui nous étaient inconnus. Ce genre littéraire atteint à la perfection en « retrouvant par une sorte de synthèse la plénitude, l'indivision de la parole encore neuve et dans son état créateur », comme le définissait Valéry. J'en connais d'immortelles qui sont de purs joyaux. Rien n'est plus réjouissant, donc, qu'un recueil de nouvelles de Science-Fiction lorsque tous les textes sonnent au même diapason, non seulement sur le plan thématique, qui lui confère son unité, mais aussi lorsqu'il transmet par l'écriture la sensualité de l'étrange.

Compagnons secrets de Robert Silverberg n'est pas loin d'entrer dans ce Panthéon. Pourtant, ces nouvelles, écrites entre 1981 et 1988, proviennent d'origines aussi diverses qu'anthologies et magazines, de Terry Carr à Isaac Asimov et de Playboy à Omni. C'est le travail souterrain de l'inconscient qui les unit à travers le temps et l'espace. Les huit textes d'une valeur sensiblement égale, rassemblés et savoureusement traduits par Jacques Chambon, nous en tracent l'approche. Chacun représente un état d'âme de l'écrivain devant l'obsession qui l'étreint : sensation d'être étranger à son propre monde et d'attendre, à travers la mort, le moment où il rejoindra le sien, véritable. "La Compagne secrète", texte qui forme à lui seul près d'un tiers du volume, en fournit l'exemple significatif. Un certain Adam, néophyte et néanmoins capitaine de l'Épée d'Orion, l'un de ces vaisseaux qui sillonnent l'espace pour y essaimer des cargaisons de colons sous hibernation, ou mieux, sous forme d'empreintes matricielles, va se laisser volontairement occuper l'esprit par l'une de ces matrices. Vox, tel déclare se nommer l'étrangère, a ressenti très tôt, comme le capitaine Adam, l'irréfragable hostilité de sa planète natale et de ses habitants. Tous deux désirent rejoindre le divin absolu où s'épanouira enfin leur âme.

Car Silverberg est un athée mystique. Amateur d'âme, il se veut Baba au sens sanscrit du terme, c'est-à-dire sage, et rechercher la perfection, qui n'est pas de ce monde. La seule défense de ses personnages réside en cette condamnable adaptabilité de l'être humain qui lui donne le courage de survivre avant d'atteindre l'ineffable. Dans "la Maison en os", nouvelle tendre et mélancolique, c'est dans la genèse de l'homo sapiens que son héros découvrira où s'identifier. "En attendant le cataclysme" est un beau conte sur la relativité des souvenirs face au peu de stabilité de l'univers, "Gianni" une parabole sur l'inéluctable fatalité qui pèse sur le créateur. Vrai début de roman, "la Substitution" raconte le voyage d'un individu à travers soi-même par la transplantation de son ego dans une entité parallèle. Quant à "l'Amant de Jennifer", contrepoint sentimental du recueil, c'est une fable désabusée sur l'interchangeabilité des passions. Chaque nouvelle tient par la qualité réaliste de l'écriture, sans laquelle il n'y a pas de bonne SF. Ces Compagnons secrets que l'écrivain s'offre à lui-même, extraterrestre, ordinateur, homme du mésozoïque, femme, enfant, Pergolèse, sont autant de prétextes à réfléchir sur la damnation qui, selon Silverberg, réside dans l'obligation d'occuper son propre corps.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 269, septembre 1989

Philippe Cousin : la Solution du fou

nouvelles de Science-Fiction, 1989

par ailleurs :

Pour Philippe Cousin, misanthrope et misogyne, ce bref passage sur notre planète ne mérite d'être vécu que s'il s'accompagne d'une fornication forcenée. Dans "la Solution du fou", récit d'amour fou qui donne son titre au volume, Jab, au paroxysme de la passion, n'hésitera pas à dresser le canon de son tank sophistiqué, tel un phallus, pour éjaculer un obus nucléaire en offrande à sa dame, désormais inaccessible.

Ce thème obsessionnel imprègne fortement la plupart des nouvelles qui composent le recueil, où subsiste heureusement ce sombre humour qui nous a fait connaître et apprécier Cousin. Farces racontées avec l'impassibilité de l'entomologiste, comme "Colin Tampon", où le bonheur du couple passe par l'interface placentaire psychique, nouveau produit de laboratoire destiné à remplacer l'adultère par la biologie moléculaire. Ou "le Gros lot", qui ne décevra pas les amateurs de jeux de cons télévisuels.

Mais, si la verve est là, si la plume (ou le traitement de texte) sans cesse exprime le sarcasme, il n'y a plus, chez Philippe Cousin, l'enthousiasme créatif qui lui faisait multiplier les idées en feu d'artifice. Sa vraie passion est ailleurs, dans la confection de big macs imprimés à destination de larges publics. Certes, son style a pris du poids, son écriture de la netteté, mais la conviction n'y est plus. C'est pourquoi la Solution du fou n'est qu'une petite partie de plaisir.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 269, septembre 1989