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Quarante-Deux

Philippe Curval : chroniques, entretiens et articles

K.W. Jeter : Machines infernales

(Infernal devices, 1987)

roman de Fantasy

par ailleurs :

les Deux manières de jeter

La désinvolture, l'indifférence ou quelque obscur ressentiment m'ont fait renoncer jusqu'ici à lire K.W. Jeter, dont six volumes ont actuellement été traduits en France. Je me propose aujourd'hui de redresser ce tort puisqu'un hasard a fait paraître opinément le même mois Machines infernales et Instruments de mort. Plus que la conjoncture, ce sont une fois encore les deux prières d'insérer qui ont attiré mon attention : le premier classe Jeter parmi les créateurs d'un nouveau genre de SF : le (sic) Fantasy historique ; le second lui octroie la filiation spirituelle de Dick. Les deux disent vrai. Cette diversité de production qui impressionne en général de la part d'un unique écrivain, étonne moins d'un auteur de Science-Fiction dont l'esprit est généralement vif, le talent éclectique, l'imagination pleine de souffle, conditions essentielles pour écrire de la SF qui, sans ces qualités, ne dépasserait guère le niveau d'un genre littéraire.

Le sous-titre de Machines infernales est : une fantaisie baroque des temps victoriens. K.W. Jeter, qui est américain, reprend en cela l'initiative que l'Anglais Christopher Priest avait été l'un des premiers à lancer dans la Machine à explorer l'espace : imaginer un récit dont la substance puise aux origines de l'ère scientifique, ces temps fertiles où l'impossible n'était pas britannique. Jeter pousse d'ailleurs le plaisir jusqu'à emprunter subtilement le style littéraire de l'époque pour donner à son roman ce fumet rêveur des livres retrouvés dans une bibliothèque oubliée, ce qui ne nuit en rien à son inspiration.

Inspiration fort riche si l'on en juge par l'abondance des intrigues, mystères et rebondissements qui entraînent son héros, George Dower, aux confins d'un délire moderniste et suranné. Car, plus que pour la jouissance de découvrir un scénario solide où chaque événement “se mord la queue”, c'est-à-dire trouve sa conclusion logique, Machines infernales vaut pour sa richesse d'invention. Rousselienne quant à l'automate absolu imitant Paganini à la perfection et jusque dans les détails intimes de sa vie ; lovecraftienne quant aux monstres venus de la mer et leurs descendants immondes ; wellsienne quant aux machines à remonter les multiples dimensions de l'humour dont Jeter nous régale. Mais j'arrête mon énumération trop alléchante de peur qu'on se méprenne : Machines infernales, s'il dépasse très largement son but, se présente plutôt comme un divertissement que comme une œuvre majeure.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 263, mars 1989

K.W. Jeter : Instruments de mort

(Death arms, 1987)

roman de Science-Fiction

par ailleurs :

Plus ambitieux s'annonce Instruments de mort. K.W. (ces initiales secrètes signifient peut-être ici Kurt Waldheim) Jeter, en digne fils de Dick, suppose une société de l'avenir passablement corrodée après que la Grande Peur a accompli son œuvre. Depuis la débâcle, la police de la récup tente de remettre debout cet univers fragmenté. Los Angeles centre. Formes noires, menaçantes qui se découpent dans le ciel nocturne. R.D. Legger débarque à l'aéroport pour participer à un projet concernant les psychonautes de l'inconscient collectif.

Mais quels sont ces “instruments de mort” dont Legger devine obscurément la présence menaçante ? Les mutants infirmes qui l'entourent, Rachel, Dortz, Ann, capables seulement de remuer un mort ou de faire ramper les lézards ? Son père, dont la légende conserve le souvenir d'un tueur impitoyable au service du Front de libération de l'Amérique du Nord ? Ou bien, ou bien…

Ce n'est pas le moindre mérite de Jeter d'approcher ce monde par de fugitives évocations dont l'imbrication forme les mailles serrées du cauchemar. Autant il avait souplement taillé sa plume pour son roman victorien, autant il l'affûte en biseau pour inciser à vif la blessure mal recousue de la civilisation qu'il décrit. De dérive en déglingue à travers un paysage en proie au futur, il révèle les fantasmes symptomatiques de l'Américain moyen face à la montée de l'Islam, à la perte de sa suprématie politique, au déclin de son économie.

Mais comme toujours, surtout dans l'Ouest, ici en Californie, le Mal suscite ses justiciers. Le héros apathique, un peu dans le coton, d'Instruments de mort (comme de Machines infernales) se ressaisit et découvre les joies amères de la vengeance.

S'il a parfaitement réussi l'essai sur le terrain victorien, Jeter n'a peut-être pas obtenu la transformation sur celui de Dick. Comme le petit prodige qu'il semble être, il se regarde en train d'écrire plus qu'il ne s'investit dans le sentiment littéraire. D'où peut être aussi cette brillance chromée du roman qui n'appartient qu'aux écrivains américains professionnels dont les réserves en polish sont inépuisables.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 263, mars 1989