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Quarante-Deux

Philippe Curval : chroniques, entretiens et articles

Robert Sheckley : Arena

(Victim prime, 1987)

roman de Science-Fiction

par ailleurs :

En jouant avec la mort

Lorsqu'en 1958, Robert Sheckley [ 1 ] [ 2 ] écrivait "le Prix du danger", après avoir génialement esquissé le thème du meurtre légal en 1953 dans "la Septième victime", qui pouvait imaginer que trente ans plus tard les faits lui donneraient raison, ou presque ? En 1988, en Allemagne fédérale, des équipes de télévision filment en direct des braqueurs de banque et leurs otages comme s'ils participaient à un grand show réglé par les Guy Lux d'outre-Rhin et sponsorisé par les plus célèbres firmes commerciales ; dans les coulisses, la police veille à la bonne réalisation du spectacle. Bientôt les balles fusent, le sang gicle. Bilan : trois victimes. Déjà, il y a quelques années, des journalistes japonais avaient tenté une première en organisant et en filmant un assassinat. C'est sûr, encore une petite décennie et la percutante nouvelle de Sheckley, anticipant sur les jeux assassins, se verra totalement vérifiée dans une émission à succès. Je lis déjà le commentaire des journaux de télévision du futur : « Cette fois, la réalité dépasse bien la fiction ; pour un million de dollars, jouez votre vie en direct ! ». Car les penseurs cartésiens ont la vertu analgésique de faire oublier les plus fantastiques visions des écrivains de l'imaginaire en prétendant les effacer par le réel. Ils s'appuient sur la facilité qu'a le public d'ignorer les avant-gardes pour les nier ensuite quand leur aspect novateur imprègne leur culture.

Sheckley, lui-même, le grand Bob, se fait rattraper par ses propres anticipations et son dernier né, Arena, s'il se lit agréablement et possède les atouts d'un suspense bien mené, traite en mineur des thèmes saignants qu'il avait inventés trente ans plus tôt.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 258, octobre 1988

Jacques Sternberg : 188 contes à régler

nouvelles courtes de Science-Fiction, 1988

par ailleurs :

Jacques Sternberg ne parvient pas non plus à se dépasser. Sans doute court-il trop vite pour prendre le temps de vérifier s'il a déjà franchi la ligne d'arrivée. Producteur de textes brefs depuis 1953, avec la Géométrie dans l'impossible, puis avec les Contes glacés en 1974, il récidive aujourd'hui avec 188 contes à régler. Si l'on additionne l'ensemble, le total à lui imputer dépasse les 400 récits, ce qui atteint les scores des grands romanciers populaires. Et pourtant, populaire, Sternberg ne le fut pas. C'est lui qui l'affirme en réglant ses contes avec la littérature en général et la SF en particulier dans une longue préface, beaucoup plus diluée que ses contes concentrés. Une préface si vraie qu'on croirait l'entendre parler. En tant que commensal et commentateur quasi officiel de ses premiers romans [ 1 ] [ 2 ], j'atteste que Sternberg n'y commet aucune erreur ; les faits sont là dans leur nudité : aucun éditeur ne l'a aidé, les critiques ne l'ont pas compris, les lecteurs ont toujours raté le coche. C'est qu'il court si vite, Jacques Sternberg, qu'il ne prend jamais le temps de regarder ceux qui s'essoufflent à ses côtés.

D'où ce désir d'expédier le plus rapidement possible les idées qui fourmillent dans son crâne. Foin d'une logorrhée qu'il abhorre et nomme littérature, le sec, l'abrupt, l'incisif, le percutant c'est ce qu'il aime. On ne peut lui reprocher une absence de progrès dans ce domaine. Au contraire, avec le temps, il se resserre, il se contracte jusqu'à la quintessence. Parfois, il s'étrique un rien.

Quintessence de ses thèmes obsessionnels dans le mode SF, traduits à travers cette gigantesque partie de tennis galactique où les Terriens et les extraterrestres s'envoient des balles meurtrières : parfois des aces, de méchants revers, quelquefois des lobs mous hors des lignes. Tout cela pour attester que l'Homme, cette maladie, n'a qu'un recours en grâce : la mort. Mort qui horrifie Sternberg, l'obsède, le tenaille. Bref, il ne pense qu'à ça. Car l'idéaliste qui s'est racorni en lui s'étonne encore d'être déçu par la beauté des femmes, par la splendeur du monde. Si la laideur se dissimule derrière toutes les apparences, c'est qu'il y a une raison suprême : tout est condamné à disparaître.

Pourquoi s'acharne-t-il alors avec tant de hargne et d'ironie à dénoncer la stupidité de la télé, la connerie du minitel, l'ignominie des films de boucherie, l'inutilité du progrès technologique et tant d'autres thèmes plus contemporains qu'il massacre à la tronçonneuse, pourquoi son imagination s'obstine-t-elle à produire de temps à autre quelques idées fulgurantes et inédites en cinq ou six lignes parfaites si tout est vain ? C'est que Sternberg est né bien mâté. Quand sa voile se hisse, le vent le pousse, et il prend rageusement des bords.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 258, octobre 1988