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Quarante-Deux

Philippe Curval : chroniques, entretiens et articles

Abe Kōbō : l'Arche en toc

(方舟さくら丸, 1984)

roman de fiction spéculative

par ailleurs :

Hors les murs

Cet été pluvieux n'a pas provoqué la floraison espérée dans les collections classiques. C'est plutôt dans les serres chaudes de la littérature générale — Pourquoi générale ? Y aurait-il un ordre hiérarchique ? — qu'ont germé des œuvres exotiques. Sous sa couverture blanche "Du monde entier", Abe Kōbō ne s'attendait probablement pas à s'aventurer dans cette chronique. Pourtant, depuis la Femme des sables, son œuvre ne cesse de se développer dans un axe similaire aux recherches des auteurs de fiction spéculative. Ne s'affirme-t-il pas d'ailleurs le chef de file du modernisme, l'un des mille noms dont la SF aurait pu s'affubler.

« Elle est si séduisante qu'elle donne envie de la regarder à travers un appareil photo. » déclare la Taupe, dit aussi le Porc, à l'égard de la femme qui vient d'obtenir par ruse l'une de ses mystérieuses cartes d'embarquement. Avec elle, il accepte d'emmener monsieur Komono, le montreur de youpketchas, cet insecte qui absorbe si régulièrement ses excréments en rond qu'on le surnomme la montre. Car la Taupe vient de terminer les préparatifs de son arche dans les anciennes carrières désaffectées de sa ville natale. Tout y est prévu pour résister à la catastrophe nucléaire qui s'annonce : vivres, générateur d'électricité à pédales multiples, chausse-trappes explosives, W.-C. géant capable d'assimiler la production de plusieurs centaines de personnes, bouchon bloqueur pour fuites radioactives.

La guerre n'a pas encore commencé, mais mieux vaut prendre ses précautions. Un seul problème : comment organiser la survie entre alliés de mauvaise foi. Surtout quand une troupe d'éboueurs séniles, dirigés par le père de la Taupe, tente de s'emparer de l'Arche ?

Si le thème post-atomique est usé (ici plutôt truqué), Abe Kōbō ne l'est pas. Grâce à son style d'une désarmante subtilité logique, à ses dialogues à percussion, il tire sur tout ce qui bouge dans l'ombre humide. Cette Humanité rance qui s'agite sournoisement pour survivre à n'importe quel prix. Née pour le mensonge dirait-on. Mais ce goût du mensonge ne s'exprime-t-il pas d'abord à cause d'une exubérante richesse de l'imaginaire ? Par un phénomène d'aberration structurel, l'Homme n'est-il pas conduit à s'inventer du réel pour fuir l'absurdité du vrai. C'est sans doute ce que pense la Taupe, même s'il a plutôt des viscères à la place du cerveau. Conclusion logique : il s'évadera de son arche en tirant positivement la chasse.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 246, octobre 1987

Cathy Bernheim : Cobaye baby

roman de Science-Fiction, 1987

par ailleurs :

Autre livre bizarre sorti d'un "Dimensions SF" parallèle (même typographie, même graphisme de la couverture), Cobaye baby. En abordant la manipulation génétique, Cathy Bernheim se doutait probablement qu'elle ferait de la SF sans le savoir, comme monsieur Jourdain, de la prose. Même si elle se présente comme codée, l'idée de son roman n'est pas très neuve néanmoins : un jour, madame le docteur Fraudenstein décide de créer un Être Humain Artificiel en programmant génétiquement des ovules, puis en les fécondant in vitro. Dans ce futur (post-atomique) où règnent des zones puérilisées, tout est prévu pour enfanter sans la douleur. L'existence y est nimbée d'un utopisme flou. Les Hommes sont sans ressort parce que leur civilisation est guidée par la Science. La petite chose grandit ; sa mère conceptuelle n'y reconnaît pas exactement son produit. Comment l'éduquer d'ailleurs et dans quel sens ? L'Ê.H.A., petite fille ultra précoce, n'en supporte pas même l'idée, s'enfuit.

Ce roman prend alors soudain une autre direction. Dommage que son auteur n'ait pas osé aller jusqu'au bout de son propos. Cette histoire d'être humain artificiel s'affrontant à son géniteur aurait pu devenir un excellent livre de SF.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 246, octobre 1987

Jean-Pierre Hubert : Roulette mousse

nouvelles de Science-Fiction, 1987

par ailleurs :

Ce recueil de nouvelles de Jean-Pierre Hubert a ceci d'original qu'il baigne dans la bière, qui, comme chacun sait, produit une ivresse profonde, des rêves lourds aux images touffues. Tous ses personnages en quête d'utopie promènent sur le monde le regard de détresse de l'assoiffé congénital. Car le futur est coudé, plié, coincé, cassé, tordu et ses héros à la gueule de bois n'y reconnaissent pas leurs songes de la veille. Ne manquez pas ces textes ; ils restituent une étonnante palette de goûts, de la puissante Gueuze à la pétillante Bière de Mars.

Philippe Curval, Magazine littéraire, nº 246, octobre 1987