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La chronique de Philippe Curval

Magazine littéraire 413, octobre 2002

David Calvo & Fabrice Colin : Atomic bomb

Désespoir romantique

Voici un court divertissement qui vient à point pour donner la température, la pression atmosphérique et l'hygrométrie de l'actuelle Science-Fiction française. Ses auteurs pèsent ensemble cinquante-quatre ans et quatorze romans. Leurs éditeurs habituels sont si discrets qu'ils ne diffusent jamais leurs livres auprès de ceux qui pourraient en parler. Sans doute est-ce pour cela que Calvo et Colin déplorent la disparition du monde réel depuis l'explosion de la bombe A. La beat generation, Disney, Sinatra, la création artistique en général se sont éteints peu après. Que reste-t-il à ces désespérés sinon s'asperger d'acide lysergique et de speed en buvant de la vodka Absolut.

Le bourgeois difforme tremble en uniforme, petit doigt posé sur la couture de la Science-Fiction. Voici leur victime désignée. Finie l'époque où l'on construisait (dans les meilleurs cas) des romans spéculatifs soigneusement élaborés, bourrés d'idées explosives, d'humour et de visions subversives sur notre futur. Car la S.-F. contemporaine s'est sabordée au profit du commercial. La fantasy, le fantastique et le n'importe-quoi lui ont fait sauter le caisson. Dans ce récit jaillissant et boursouflé, le nouvel Erckmann et son Chatrian s'embarquent au hasard sur le voilier de l'inspiration débridée, mêlant aventures et réflexions baroques, pirouettes de dessins animés, plaisanteries, satire, ironie et significations plus profondes. Écrivent-ils tour à tour, ensemble ou séparément ? Si les chapitres sont signés de personnalités différentes, le style ne le dit pas. Parfois branque ou carrément débile, souvent cultivé, voire littéraire, Atomic bomb bénéficie d'une réelle sophistication. On sent qu'ils ont souffert en le rédigeant.

Car le pari n'était pas si facile à gagner d'enfiler trois nouvelles différentes en donnant l'illusion qu'il s'agit d'un roman. Nous assistons d'abord à la tentative brillante de Kelvo et Collins surfant sur un “spot” inimaginable : le premier essai de la bombe A. Sous l'effet régression-réincarnation, nous retrouvons nos personnages transformés en extraterrestres piriformes nommés Nik et Valk, qui viennent du Bang. Délaissés par le vaisseau-mère sur notre planète et dégoûtés des fans de S.-F., ils partent à la recherche d'un trou noir. Condamnés à la chaise électrique, ils s'incarnent en deux rats, Ka et Ko.

Ce dernier épisode en caméra subjective me semble le mieux réussi. Quand on court à quatre pattes pour se cacher de l'immensité, la sensibilité du poil de moustache est un atout de survie impérieux. Et surtout, la morale de l'époque apparaît : « Ne dites pas à ma mère que je fais de la S.-F., j'écris des game's boy pour Nintendo. ». Heureusement, le talent est là, qui ne demande qu'à s'épanouir. Il frémit sous le désespoir néo-romantique. Lisez Colin et Calvo, ils vous ouvriront les yeux en billes de loto.

Leur association me fait penser à la chanson de Colette Magny sur un poème de Victor Hugo qui commence par cette phrase : « Nous sommes deux drôles, aux larges épaules. ». Et se termine par : « Nous sommes des diables, nous sommes des dieux ». Fantaisie très assaisonnée, leur œuvre évoque un tartare de Van Vogt et de Sheckley.

Anselm Audley : Hérésie

Les planètes recouvertes d'océans forment un milieu séduisant pour la S.-F. et la fantasy. Sur Aquasilva émergent quelques îles et continents épars ravagés par des tempêtes sous-marines. On y circule en mantes, grâce à des réacteurs à bois-de-mer et des écrans éthériens. D'affreux personnages au visage en lame de couteau y persécutent les représentants de l'Hérésie. Ceux qui ne croient pas que le Feu est l'élément primordial. Ils déifient plutôt la terre, l'air, l'eau, la lumière ou l'ombre. Le vicomte Cathan, héros amnésique trouvé dans les ruines d'un village au fond de la jungle de Tumariane est partiellement magique et partiellement élémental. Ses convictions religieuses vont évoluer au cours d'un voyage commercial. Roman à l'essence de violette pour les étés caniculaires.

Pat Cadigan : Vous avez dit virtuel ?

Une enquête dans l'espace virtuel où les cadres de demain assouvissent leurs pulsions les plus abominables. Les romans de Pat Cadigan ressemblent à des films en version originale dont on ne verrait que les sous-titres. Ses dialogues enlevés, parfois subtils soulèvent rarement en nous les images que l'on souhaite. D'où cet inassouvissement perpétuel par rapport à une réalité subjective qui nous échappe. Mais peut-être atteint-elle par ce biais le fameux “virtuel” après lequel courent tant d'écrivains de S.-F. C'est-à-dire l'envers du passage à l'acte qui caractérise nos sociétés décadentes.