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La chronique de Philippe Curval

Magazine littéraire 411, juillet-août 2002

Scott Westerfeld : l'I.A. et son double

L'intuition artificielle

Voici que mes yeux se posent avec retard sur un roman si sophistiqué, si tortueux, d'où émane le parfum douceâtre de la décadence, si talentueusement mûri dans sa pose littéraire qu'il n'aurait jamais dû échapper à ma fringale de découvertes. Imaginez un Huysmans abordant la Science-Fiction, s'associant à Pierre Louÿs afin d'écrire un À rebours sado-maso, au lieu de se convertir au catholicisme. Voilà un thème qu'aucune intelligence artificielle n'inventera jamais ! Détrompez-vous. Scott Westerfeld a osé. Car je soupçonne cet auteur, mystérieusement surgi de l'improbable, d'appartenir à un type de machine célibataire, frauduleusement appelé “humain”.

À l'inverse de la tendance cyberpunk qui fait de la voracité technologique un principe de récit et de la causalité un motif d'épouvante, Westerfeld s'appuie sur la langueur et le maniérisme, pour produire des chapitres énigmatiques qui, en se recoupant, composent la trame sensuelle de l'I.A. et son double (Evolution's darling). Mais que sont ces I.A. qui surfent sur le futur ? La plupart sont soumises à des taches subalternes, propres à servir les habitants de l'Expansion. D'autres augmentent leur quotient de Turing jusqu'à franchir le test de l'unité, deviennent des Mentaux.

Chéri est de ceux-là. Lui qui a fusionné par les sens avec Pasque, sa jeune maîtresse, pour en extraire le suc anthropique. Sur la planète des Lithomorphes, ces géants de pierre aux mouvements infinitésimaux, il a conquis la protection légale accordée à tout être doté de conscience. Deux cents ans plus tard, l'intelligence artificielle est devenue “expert” en œuvres d'art. En particulier celles du défunt Vaddum, un sculpteur de génie. Or, voici qu'une œuvre inconnue apparaît sur le marché ; que deux mystérieuses boites noires surgissent dans le Lointain, sur Malvir, donnant lieu à penser qu'un fabricant a bravé l'interdit suprême, en créant le clone d'une I.A. Informations qui déclenchent les voraces appétits des marchands, l'ire des puissants. Mira, tueuse à gage vêtue de sa seule arme-objet d'art, est dépêchée pour étouffer le scandale dans l'œuf. Tout se résoudra dans son choc frontal, animal, passionnel avec Chéri.

C'est dans la description de ce tumulte, de ces rapports amoureux entre l'intelligence artificielle et son adversaire biologique, comparse sexuelle, que Westerfeld affirme son originalité. Car il faut avouer que la S.-F. dans son ensemble souffre de pudibonderie et qu'une autocensure issue du puritanisme régit l'anglo-saxonne. Pourquoi la recherche de l'idée, la soif spéculative tuerait-elle le plaisir ? Bien au contraire, c'est l'occasion d'inventer un nouveau Kama-sutra galactique où les vrilles informatiques, les nanomachines érotiques, les membres supplétifs combleront de nouveaux désirs, offriront à nos sens des postures inédites. Mieux encore, c'est le moyen d'explorer par l'écriture d'inédits terrains vagues où rodent la luxure et le stupre, la lubricité. De ce point de vue, l'I.A. et son double offre une superbe maîtrise de la langue et du style qu'a parfaitement su exprimer son traducteur.

Anthologie présentée par Stéphane Nicot : Détectives de l'impossible

Ce n'est ni la première ni la dernière fois qu'un anthologiste célèbre les noces fusionnelles du polar et de la Science-Fiction. En tant que rédacteur en chef de Galaxies, Stephane Nicot a le privilège d'un large choix. L'originalité de son anthologie, c'est d'avoir centré son thème sur le “privé”, d'avoir privilégié les écrivains européens sur les anglo-saxons et surtout d'avoir mêlé S.-F., surnaturel, fantastique et fantasy. Ces quinze récits prouvent que l'énigme s'accommode à toutes les sauces.

Roland C. Wagner : Babaluma

« Pourquoi les archétypes ont-ils tendance à tomber dans les clichés ? » se demande Roland C. Wagner en abordant son septième volume des Futurs mystères de Paris. Son propos est donc de démontrer qu'il ne succombe pas à la fatalité. Pari réussi pour une grande part. Car, si l'on retrouve Tem, le détective à l'ADN étrange, le monde des millénaristes après le Psycataclysme. Des centaines d'autres personnages déferlent dans ce “banlieue opéra” délirant. Car au Plessis-Robinson, l'une des zones les plus intensément peuplées d'Europe, les archétypes ont pris du poids. La réalité consensuelle vacille sur ses fondements, mais l'humour et l'autodérision se joueront des perturbations de l'Histoire.

Paul Di Filippo : Pages perdues

Ce virulent représentant du mouvement Steampunk met la vapeur littéraire sous pression. Métabolisant la chronique, il s'empare en hussard d'écrivains célèbres Franz Kafka ou Theodore Sturgeon, par exemple, pour leur inventer des biographies parallèles, ironiques et décalées. Oulipien d'outre-atlantique, il va jusqu'à décrire la mort de la S.-F. en 1966 dans une préface fort drolatique.