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La chronique de Philippe Curval

Magazine littéraire 406, février 2002

Robert Charles Wilson : BIOS

La vie parle à la vie

Lire les cinquante premières pages d'un roman, puis l'abandonner durant une semaine ou deux, suite à un emploi du temps perturbé, constitue parfois un test éclairant. Surtout en Science-Fiction où l'exposition du récit contient dans le meilleur des cas des conjectures inédites. En reprenant le texte, certaines entrées en matière vous laissent un sentiment de flou inexorable ; d'autres vous ont marqué de leur souvenir. C'est le cas du dernier Robert Charles Wilson, BIOS. Et pourtant ses prolégomènes sont ambigus, multivoques. Mais la justesse du point de vue, le savant filtrage des informations, la subtile mise en place de la situation à travers des personnages en pleine pâte démontrent que l'auteur a su trouver le ton, le style qui impressionnent la mémoire.

C'est pourquoi je comprends mal le statut d'écrivain de second plan dans laquelle est confiné Wilson en France. Déjà avec Vice versa et Millénium, il avait su démontrer sa maîtrise et son originalité, son art de la mixité entre S.-F. et psychologie, spéculation et lucidité. Avec Darwinia récemment, puis aujourd'hui avec BIOS que Folio nous donne en inédit, la mise en évidence de son talent ne devrait rencontrer aucun obstacle.

Le charme de ce livre tient-il dans la personnalité attachante de Zoé, jeune clone rescapée d'une expérience in vitro réalisée dans un Téhéran assiégé, génétiquement et organiquement modifiée pour résister à des conditions extraterrestres ? Ou bien dans l'étrangeté fondamentale d'Isis, planète convoitée par les humains ? Au moindre contact avec l'atmosphère, le sujet est pris de fièvre, souffre d'hémorragies internes, externes, d'une déliquescence de tissus qui mène à sa liquéfaction. À voir l'acharnement que ses bactéries kamikazes montrent à pendre d'assaut les cellules de recherche ultra sophistiquées qu'on y a implantées, pourquoi ce monde vert est-il si criminel ? À moins qu'une vie inconnue riche en promesses veuille parler à notre vie ?

Troisième source de dépaysement, une humanité future où règnent les Familles, où Mécanismes et Personnels complotent contre le Trust des Travaux et réciproquement. Où Kuipers et Martiens jouent les marginaux contestataires au sein d'une société étouffée par la hiérarchie, minée par le complot.

Il fallait de l'audace, un sens inné de la manipulation du lecteur, un art du suspense pour brasser ces facteurs complexes, les donner à voir en un roman à grand spectacle, tout en s'astreignant à limiter l'écriture au strict nécessaire. Ce qui, pour moi est un argument ludique au vu des livraisons monumentales et insipides dont nous abreuvent les éditeurs anglo-saxons. Il fallait aussi une “vision” très inspirée, subversive du sujet pour que BIOS ne se transforme pas en une énième version de Planète interdite.

Pari tenu pour une grande part. Car, si Wilson ne peut éviter en phase finale quelques clichés pancosmiques forts en vogue dans la S.-F. américaine contemporaine, sa plume sensible, inventive, sait si bien évoquer les saveurs d'Isis, et les tourments libidinaux de Zoé, qu'il devient presque douloureux de les quitter en achevant le roman.

Anthologie présentée par France-Anne Ruolz et Stéphane Nicot : les Navigateurs de l'impossible

Saluons la courageuse entreprise des éditeurs de Galaxies, revue trimestrielle qui vient de fêter son cinquième anniversaire. En effet, ils publient d'emblée quatre recueils de nouvelles. Outre Ayerdhal (la Logique des essaims), Terry Bisson (Nova Africa), Claire et Robert Belmas (Chroniques des terres mortes), nul doute que l'intégrale des nouvelles françaises qui ont obtenu le prix Rosny aîné de 1980 à 2000 présente un intérêt majeur.

D'abord parce qu'elle permet de survoler d'un œil critique l'évolution de la Science-Fiction en France au cours de ces deux dernières décennies. Surtout parce qu'elle constitue une excellente partie de plaisir. Car le choix de lecteurs, affiné par des amateurs éclairés participant aux conventions nationales couronne où révèle des textes de qualité et des auteurs de premier plan, sinon des œuvres exceptionnelles ou des météores affriolants. C'est la loi du genre : une grande part des prix décernés par un jury résulte d'un compromis entre la casquette et le haut-de-forme.

Benjamin Legrand : la Face perdue de la Lune

Benjamin Legrand, qui obtint le prix Gérardmer-Fantastics'arts, franchit sans problème un pas vers la S.-F. avec un scénario hardi. Déchets nucléaires et autres, armes bactériologiques ou non, virus informatiques, etc. sont un jour rejetés sur la Lune par les Terriens pris d'un excès de propreté. D'où naît par le jeu des combinaisons incestueuses une horrible entité. Le léger effet de redondance dû à la progression systématique du cauchemar s'efface grâce à l'acuité du style et la qualité du regard sur notre monde de demain.

Olivier Cotte : Il était une fois le dessin animé et le cinéma d'animation

Chronique prévue pour le nº 406 du Magazine littéraire mais non publiée : il fallait un créateur et un dessinateur, infographiste, écrivain, réalisateur, pour tenter cet impossible pari, raconter le dessin animé à travers ses techniques, son histoire, ses images, ses zones d'influence, ses personnalités, dans le monde entier, sans oublier personne. Olivier Cotte l'a fait ! Des années de travail couchées sur le papier, des centaines d'illustrations en témoignent. Mais le plus remarquable dans cette bible de l'animation, en plus de son imposante iconographie, c'est l'attention, le soin porté à décrire dans le détail la naissance, les écoles, l'évolution d'un art majeur, voire total, puisque ses possibilités virtuelles sont illimitées. Pas seulement en s'intéressant à ses maîtres, mais en évoquant aussi ses recherches les plus avancées. Parfois des points de non retour sur lesquels le futur reviendra peut-être. Car, si l'on considère son intense créativité et la prodigieuse progression de l'informatique, il est probable que l'histoire du dessin animé ne sera jamais terminée.