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La chronique de Philippe Curval

Magazine littéraire 391, octobre 2000

Andrew Weiner : En approchant de la fin

Après l'avenir

« Même les meilleurs auteurs de science-fiction se sont inspiré des dernières recherches scientifiques pour écrire des œuvres rapidement obsolètes. » Tel est le suprême anathème, lancé par un dénommé Viktor Sotczkowski (chercheur ?) qui, dans le numéro 1860 (29 juin 2000) du Nouvel Observateur s'est livré du haut de son mépris à une démolition acharnée du genre. Allant jusqu'à conclure : « Si le grand public, dans l'Allemagne des années trente, a pu trouver convaincantes et familières les idées exposées dans Mein Kampf, c'est que la S.-F. s'était déjà chargée d'en populariser certaines. » Sur quelles informations se base-t-il ? Quels écrivains ont été préposés à ce labeur ingrat ? Les références font défaut.

Au moins peut-on affirmer selon son dogme que Mein Kampf n'est pas une œuvre de science-fiction puisque Hitler a réalisé le terrifiant programme qu'il a décrit ! Pourquoi tant de haine superflue ? Orwell et beaucoup d'autres ont déjà démontré leur engagement à l'encontre du totalitarisme.

Dans ce débat intitulé "Quand la science dépasse la fiction", aucun écrivain concerné par le sujet n'a droit à la défense : et surtout, il n'est fait allusion à l'essentiel : la S.-F. se nourrit certes de conjectures, mais la réalité dont elle parle ne se pose ni en anticipation vérifiable ni en prospective, elle est purement spéculative. Ses auteurs explorent les sociétés improbables, les mondes invisibles, les univers parallèles, traversent les trous noirs, voyagent dans le temps, thèmes à propos desquels nul vrai chercheur ne devrait actuellement publier par absence de preuves scientifiques. Thèmes qui ne peuvent s'aborder que par le biais de l'imagination, de l'écriture. Par la science-fiction qui — du vénal au génial — est littérature.

En approchant de la fin, de Andrew Weiner, en constitue une illustration. Cet écrivain anglais qui vit au Canada s'est révélé par la parution en France de plusieurs recueils de nouvelles, Envahisseurs !, Signaux lointains, où son style adroit et précis, en demi-teinte, fait merveille dans la description d'univers décalés, d'individus divergents, de sociétés malades.

Tout a commencé lorsque Marta Nova s'est mise à chanter l'avenir de sa voix surnaturelle. Ainsi qu'elle l'avait prédit de manière sibylline, l'incendie de Seattle et le tremblement de terre de San Francisco se sont produits. Denning, le père de son enfant, s'est bien envolé pour la première mission sur Mars. Les fidèles de Marta se réunissent pour psalmodier ses airs prophétiques à propos de la fin qui approche, malgré les mesures de rétorsion des Torquemada de la Santé Mentale.

Or, après l'accouchement de son inquiétant rejeton, Marta oublie l'avenir. Faute de repères, la débâcle s'accentue.

En Approchant de la fin sent les années quatre-vingt, où le roman est né sous forme de plusieurs nouvelles. On y trouve le thème récurrent à l'époque de la guérilla urbaine qui s'étend aux grandes villes du globe. Sans compter les premiers symptômes d'un millénarisme dont les effets ne se font toujours pas sentir, bien que nous atteignions 2001. Ceci pourrait donc condamner le roman aux yeux d'observateurs vétilleux qui n'y verraient qu'un déplorable fiasco futurologique. Bien au contraire, le décalage temporel qui naît d'une confusion, interpénétration entre notre réel et celui que propose le texte, par moments si semblable, à d'autres différents, parfois en avance et parfois en retard sur notre temps provoque un rare sentiment d'étrangeté, de discordance complexe où l'on ne saurait démêler si les tendances sociologiques ne seraient pas le fruit de leurs conséquences. L'origine des troubles est-elle due à l'éclatement de la cellule familiale, l'échec du système éducatif, la négation de l'esprit communautaire ? Ou bien la Terre est-elle au bord de la dépression nerveuse ? Certes, j'aurais préféré que Weiner m'épargne à la fin un mysticisme pâteux qui nous contamine depuis l'abbé Moreux jusqu'à Hubert Reeves. Mais, tel quel, En approchant de la fin, s'avère une œuvre littéraire attachante dont la trame narrative s'articule autour d'un concept suggestif : peut-il se produire quelque chose après l'avenir ?

Kim Stanley Robinson : les Martiens

Les Martiens, de Kim Stanley Robinson, offre une suite de nouvelles, notes, croquis, documents relatifs à son excellente trilogie, Mars la rouge, la verte, la bleue. Celle-ci trouve grâce aux yeux de Viktor Stoczkowski qui prétend aimer la surprise dans la S.-F., alors qu'il s'agit d'une anticipation vériste. Le vice des détracteurs de la S.-F., c'est qu'ils l'ignorent.