La chronique de Philippe Curval
Magazine littéraire 380, octobre 1999
Robert Silverberg : le Grand silence
David Marusek : l'Enfance attribuée
Servitude volontaire
Depuis cette année, les nouvelles collections de S.-F. affluent à l'étal des libraires. C'est la troisième vague commerciale, après celle du début des années cinquante, puis de la fin des années soixante-dix. Cela ne signifie pas que les auteurs n'écrivent pas autant d'œuvres intéressantes durant les basses eaux, ni que le futur se rapproche de nous à certaines périodes. Il s'agit seulement d'une recrudescence éditoriale qui puise à l'imitation. En général, cette inflation n'est guère salubre, puisqu'elle amène immanquablement un reflux, faute d'un public susceptible de s'agrandir à mesure que croit la production. Il existe en effet peu de points communs entre le cinéma de Science-Fiction, qui remplit les salles d'ados et d'enfants, avec la littérature du même nom. Celle-ci est exigeante, parfois difficile d'accès pour les néophytes, elle nécessite que le lecteur ait autant d'imagination que l'écrivain. C'est pourquoi il faut accueillir avec prudence une louche floraison qui masque sous des dehors séduisants un redoutable embrouillamini. En publiant tout on obtient n'importe quoi.
Parmi les nouveautés se trouvent aussi d'heureux événements. Par exemple "Imagine", chez Flammarion, où Jacques Chambon poursuit sa politique éditoriale entamée avec "Présences". Ne serait-ce qu'à cause du premier volume des nouvelles complètes de Richard Matheson. Le second paraît à la rentrée. Ce grand inventeur d'une Science-Fiction des marges, côtoyant avec le fantastique, le roman psychologique, la fiction spéculative, me semble le modèle musical de la collection.
Il suffit de lire le Grand silence, de Robert Silverberg, pour s'en convaincre. Brodant sur la Guerre des mondes, de Wells, archétype de l'invasion extraterrestre, Silverberg nous embarque pour une aventure qui ne manque pas de souffle. À travers diverses chroniques familiales qui servent de point de référence aux activités de résistance et de collaboration, il explore l'histoire d'une guerre muette et perdue d'avance. On pourrait parfois lui reprocher d'utiliser quand ça l'arrange le mépris dans lequel les envahisseurs tiennent leurs “aliénés”. Ou bien de limiter à sa convenance les conséquences des grands troubles qui surviennent, comme la perte de l'électricité, la détérioration de l'informatique. Mais l'essentiel n'est-il pas dans le mouvement, l'ampleur de la vision, la justesse des personnages, de la réflexion. Ce roman-fusion donne à voir ce que peut devenir la S.-F. quand elle se croise avec la saga. Évitant les pièges du conte philosophique où s'enterrent souvent des projets de telle sorte, Silverberg privilégie néanmoins le romanesque au détriment de la spéculation. Par contre, en traitant des images fortes, comme l'aspect des ET et de leurs vaisseaux, les grands fléaux qui s'abattent sur l'humanité, il brosse une suite d'excellents tableaux de Science-Fiction. Thème de l'exposition : des humains se réfugient dans la servitude volontaire face à des entités dont le mode de vie et les motivations le dépassent. Ce qui se produit lorsqu'on devient sourd de l'oreille interne. La seule qui puisse vous mettre en communication avec l'univers.
À l'opposé de cette démarche se situe l'Enfance attribuée de David Marusek. Ce jeune auteur américain s'attaque à la plus difficile des expériences : créer un univers futur totalement décalé, où la perte de confiance du lecteur par rapport à ses repères, l'amène de fil en aiguille à douter de son équilibre mental.
« Nous étions abasourdis par tant de fortune. Le sous-secrétaire nous invita à contacter l'Orphelinat National. Dans un tiroir se trouvait un bébé à notre nom. Nous étions fous de joie, » pensent Sam et Eleanor, un jeune couple qui vient de se lier par hologrammes interposés.
Jouant très serré avec des thèmes aussi rebattus que surpopulation mondiale, génétique, mondes virtuels, décors truqués, asservissement de l'individu à l'informatique, Marusek sait adopter un point de vue original pour construire une société vraiment tordue, où tous les coups sont permis pour entretenir l'illusion du meilleur des mondes. Quand soudain, ce genre d'univers se détraque, il entraîne le personnage central vers un gouffre sans fond. Avec un minimum d'effets spéciaux, un superbe sens de la mise en scène, l'auteur nous livre avec une jubilation sinistre son précis de décomposition. La même jubilation qu'on éprouve à lire ce mince chef-d'œuvre. Et quand j'écris "mince", je ne fais pas allusion à sa valeur, élevée.
