La chronique de Philippe Curval
Magazine littéraire 379, septembre 1999
Anthologie composée par Valerio Evangelisti : Fragments d'un miroir brisé
Patricia Antony : Frère termite
fantascienza
L'image de la S.F. italienne, en France, reste discrète. En dehors de quelques Lino Aldani, d'un Livre d'or, d'un Fiction spécial et d'un Malaguti, je ne me rappelle rien de saillant. D'après Valerio Evangelisti, qui présente dans la nouvelle collection Payot SF une anthologie de la nouvelle science-fiction italienne, Fragments d'un miroir brisé, explique ce phénomène par une production jadis ennuyeuse, voire illisible. Il explique que ni les lecteurs ni les écrivains transalpins n'auraient saisi qu'il s'agissait d'une littérature en prise sur notre temps. Dans les années cinquante, soixante, soixante-dix, le pays souffrait d'un terrible retard technologique. Les philosophies dominantes méprisaient la culture scientifique ou n'admettaient que le réalisme socialiste. La totale soumission politique, militaire et culturelle aux États Unis asphyxiait dans l'œuf les auteurs qui n'imitaient pas les Américains. Pire, après 1980, via son fandom, la SF italienne devint antisémite et ésotériconazi. Pas lus, pas pris.
Heureusement — toujours d'après l'anthologiste —, à partir de 1990, de talentueux novateurs retrouvèrent le chemin du succès. Dommage qu'une présentation succincte de chacun des nouvellistes qui composent le recueil ne permette de situer leur âge et leur cursus. En revanche le titre est explicite. Comment découvrir en effet le moindre lien entre Fabulaliena de Silverio Novelli, où l'enchaînement des notations fantastiques conduit un père dans l'univers imaginaire de son fils, avec le Reflet noir du vinyle, de Domenico Gallo, impressionniste et sophistiqué, ou l'on assiste à la compression méthodique des grands événements internationaux, Bosnie, Mexique, Inde, à travers les souvenirs trafiqués d'un ancien prêtre devenu tueur au service des grands trusts américains.
Mais le moins qu'on puisse écrire, c'est que Fragments d'un miroir brisé ne laisse pas indifférent. De l'amusant steampunk à l'italienne, la Baleine du ciel de Luca Masali, au paroxysme de l'hermaphrodite-fiction de Giorgia Mantovani, le Dernier souvenir, il y en a vraiment pour tous les goûts. Fantastique, fantasy, S.F., Patchwork sont au rendez-vous. Au fil de la lecture, j'ai soupçonné un instant que l'habile traduction de Jacques Barbéri améliorait la qualité littéraire des nouvelles. Mais, je me suis vite aperçu qu'il s'adaptait au style ingénieux et raffiné de chacun des écrivains. À travers les dialogues percutants de Je le jure, d'Andrea G. Colombo ; l'esprit “polar” de l'excellent Ketama, de Silvio Soso, texte le plus spéculatif de l'anthologie ; le ton Hoffmannien de la Musique du plaisir, de Luigi Pachi, où un accro du virtual sound parvient à se libérer de son asservissement.
Reste l'organisateur, le maître Evangelisti lui-même. Écrivain bilatéral par excellence, il organise, dans Kappa, un double attentat terroriste dans l'ambassade du Pérou à Tokyo et dans une multinationale japonaise au Pérou où l'on pratique la manipulation électronique de cerveaux de singes. En mixant des symboles archaïques et contemporains, sa nouvelle retrouve le radicalisme manichéen de la vieille science-fiction politique à la française.
Gageons quand même que cette agréable forme d'O.P.A. sur la S.F. and Co. trouvera ses lecteurs. Elle le mérite. Car, si Fragments d'un miroir brisé ne révèle aucun auteur vraiment éblouissant, inventeur d'un son particulier, certains de ses éclats attestent de la brillance originale du genre chez nos amis Italiens.
L'étrange petit roman Frère Termite, de Patricia Antony, devrait apaiser la bronca des lecteurs de la collection de S.F., Pocket, lassés de voir publier sous ce label glorieux d'abominables soufflés américains dopés à l'heroïc fantasy — ou pire encore. En effet, sans s‘affirmer comme de la S.F. pure et dure, Frère termite se présente comme une variation habile sur un thème de science-fiction, où la panaroïa joue le rôle de deus ex machina.
Les extraterrestres se sont installés à la Maison blanche depuis le début des années cinquante. Comment ? On ne le saura jamais. Pourquoi ? Ils ont prévu de nous exterminer en lousdé. Par exemple en agissant sur la nourriture pour bébés.
Mais la fréquentation des hommes (et surtout des femmes) pervertit lentement l'esprit du conseiller Reen, maître secret du génocide. L'art efficace de Patricia Antony parvient à nous faire saisir les subtiles différences de mentalité entre l'ailleurs intérieur de ces créatures venues d'autre part et notre intime conviction d'être humain. Un suspense bien mené conduit à un renversement des rôles.
