La chronique de Philippe Curval
Magazine littéraire 359, novembre 1997
Tout sur tout
Admettons qu'on puisse savoir tout sur tout, comprendre comment le vermisseau s'éveille à la vie aussi bien que le mouvement des galaxies, saisir les interférences entre le stylo et la trace qu'il dépose sur le papier, la matière et l'antimatière, résoudre enfin toutes les énigmes de l'univers. Cela expliquera-t-il quelque chose sur les rapports de cause à effet entre le monde et nous ? Ou sommes-nous des concepts vivants qui n'ont ni cause ni effet sur l'écume tourmentée et anarchique du vide quantique ? Aberration qui prouverait notre liberté illimitée.
C'est afin de dévoiler sa Théorie du tout, qui mettra un point final aux interrogations de la science, et ouvrira sans doute des pistes à propos de notre vrai rôle dans la mécanique cosmique, que Violet Mosala débarque sur Anarchia (antiCuba du futur, libertaire et harmonieux, qui déchaîne la fureur des grandes nations). Dans quelques jours débutera un colloque, où de célèbres confrères aux thèses antagonistes rêvent d'en découdre avec elle sur la physique fondamentale. Les signes avant-coureurs d'un grand traumatisme apparaissent dans la population mondiale. Le D-stress, syndrome déroutant, frappe au hasard. Quant aux sectes apocalyptiques, elles se multiplient, de Renaissance Mystique à Science humilions, jusqu'à la plus inquiétante de toutes, l'Anthropocosmologie. Ses adeptes prétendent que l'univers se construira à partir de celui qui énoncera la théorie du tout. Donc de Violet Mosala, partisane de la technolibération, dont ils surveillent les travaux.
Andrew North, spécialiste de la “frankenscience”, journaliste vedette de SeeNet News au regard filmique branché sur le réseau, s'apprête en exclusivité à révéler la vérité ultime au monde entier.
À partir de ce synopsis qui n'a déjà rien de linéaire, Greg Egan va construire l'un des textes les plus alambiqués, complexes et échevelés de tous les temps. Les vrais amateurs de “l'effet SF”, qui décoiffe, assainit et tonifie le cerveau l'espace d'un roman, ne sauraient manquer pareil événement. Car Egan est saisi d'une volonté d'analyser et d'élucider l'ensemble des mystères qui concernent l'humanité dans ses rapports avec l'univers. Aussi ne faudra-t-il pas s'étonner que son journaliste s'interroge en permanence à propos des moindres pulsions de son organisme, pinaille sur ses rapports sentimentaux, professionnels, n'hésite pas à considérer son environnement sous son aspect moléculaire. Cet égotiste maniaque en proie au tourment sémantique ne cessera jamais de poursuivre son enquête au niveau infinitésimal afin d'amener le lecteur à saisir progressivement les enjeux et les implications cosmiques de la Théorie du tout.
L'Énigme de l'univers, Distress de son titre original, pourrait alors paraître ardu si une tonicité particulière de l'imagination, une vivacité singulière de la narration n'entraînait le lecteur dans une fantastique noria d'informations et d'actions qui le propulsent (non sans douleur) jusqu'au dénouement. L'ampleur du sujet fait craindre la déception. Il n'en est rien. Un calme olympien préside aux ultimes révélations qu'on pressentait : Un univers d'éléments purement aléatoires ne saurait exister, car le savoir doit toujours être encodé sous une forme concrète. Nous en sommes l'hypothèse la mieux observée et la moins comprise.
Jack Vance : la Mémoire des étoiles
Pour vous remettre des courbatures mentales dont vous souffrirez peut-être après cette lecture, je vous propose la Mémoire des Étoiles, de Jack Vance qui, à 87 ans, fait un retour apprécié sur la scène de la Science-Fiction.
Pas question, dans ce roman d'exploration et d'initiation, d'une vaste interrogation sur le cosmos. L'énigme que doit résoudre Jaro, jeune orphelin recueilli sur Gallingale par un couple d'universitaires, puise plutôt à la spéculation, au sens le plus trivial du terme. Mais l'intérêt du roman repose sur la maestria de conteur dont Jack Vance fait preuve bien souvent. Mené d'une plume alerte et désinvolte, la Mémoire des Étoiles est un récit crépitant d'humour et de verve. Son parcours indolent nous permet d'observer les mœurs de populations indigènes à travers la galaxie, toutes issues de Gaïa, notre mère. À partir de l'homme, il est possible de fabriquer les sociétés les plus tordues comme les plus stimulantes. Le plus difficile consiste à les rapprocher.
Le sommet de cette incompatibilité se situe lors du conclave des xénologues sur la planète Ushant, où Vance brode une fable explosive sur un thème de Raymond Devos : « J'ai un ami qui est xénophobe. Il déteste à tel point les étrangers que lorsqu'il va dans leur pays, il ne peut pas se supporter ! »
